Corpus

L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

« Deviens ce que tu es » : le célèbre impératif nietzschéen tiré d’Ainsi parlait Zarathoustra pourrait permettre de formuler la question du devenir qu’il appartiendrait à chaque individu d’actualiser entre sexe et genre. La question de l’identité de genre d’un individu sexué n’est pas anecdotique pour la nouvelle science analytique fondée par Freud, ne serait-ce que parce que cette discipline est tout entière fondée sur la mise au jour du sexuel – de ce que Jean Laplanche appelle la « sexualité généralisée[1] » – dans la constitution psychique et la découverte de l’existence d’une sexualité infantile. La psychanalyse freudienne d’emblée n’a pu faire l’impasse sur la question du devenir sexué et sexuel d’un individu, de son évolution dite psychosexuelle. Celle-ci implique dans la théorie psychanalytique deux concepts : celui de l’identité sexuelle et celui du choix d’objet (Objectwahl). Ces deux concepts sont inséparables d’un troisième, celui de narcissisme tel qu’il a été mis en lumière par Freud dans l’essai Pour introduire le narcissisme[2](1914), mais sont néanmoins à distinguer. La question du devenir sexué et sexuel d’un individu a été débattue depuis les premiers textes freudiens jusqu’à l’époque contemporaine par les psychanalystes non sans susciter d’ailleurs certaines polémiques internes ou externes à la communauté analytique.

L’objet du présent article se limitera à considérer la question de l’identité entre sexe et genre chez Sigmund Freud et Jacques Lacan, afin de montrer comment une théorie de la différence des sexes est élaborée par Freud, comment l’héritage freudien est repris par Lacan et infléchi de manière très significative sur un point : celui des effets et de la valence de l’expérience de la différence des sexes. Aussi contre-intuitive soit-elle de prime abord, l’idée selon laquelle la psychanalyse serait par définition une théorie du genre est pourtant explicitement celle que soutient Gayle Rubin dans son célèbre article « The Traffic in Women. Notes towards a Political Economy of Sex », ainsi qu’Anne-Emmanuelle Berger l’a très justement noté : « En tant que description de la manière dont la culture phallique domestique les femmes, et description des effets que produit sur les femmes leur domestication, la théorie psychanalytique n’a pas d’égal. Et comme la psychanalyse est une théorie du genre, l’écarter serait suicidaire pour un mouvement politique qui s’est consacré à éradiquer la hiérarchie du genre (ou le genre lui-même)[3] ». Dès les Études sur l’hystérie (1895) signées par Freud et Breuer et la découverte de l’inconscient par Freud par l’entremise de plus ou moins de jeunes femmes hystériques, la question du féminin dans son altérité de principe et d’expérience a tenu une place insistante et énigmatique dans la théorie freudienne.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14