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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Lacan fait dans la séance du 20 janvier 1971 un détour par un passage de l’essai de Freud Psychologie des foules et analyse du moi (1921). Notons qu’alors que Lacan fait référence à la section VII qui traite de l’identification, il ne la mentionne que sur un point – celui de l’identification à l’idole humaine, le leader de la masse -, à l’exclusion de l’argument principal où Freud détaille le processus identificatoire au premier objet, « manifestation la plus précoce d’une liaison de sentiment à une autre personne[45] », préhistoire du complexe d’Œdipe : « Le petit garçon fait montre d’un intérêt particulier pour son père, il voudrait et devenir et être comme lui, venir à sa place en tous points.['] Il fait de son père son idéal[46] ». Simultanément, le garçon investit la mère comme objet d’amour. D’emblée, l’identification est marquée par l’ambivalence : elle est manifestation de tendresse d’un côté, souhait d’élimination de l’autre. Freud distingue nettement l’identification et choix d’objet : « Il est facile d’énoncer en une formule la différence entre une telle identification et un choix d’objet portant sur le père. Dans le premier cas, le père est ce qu’on voudrait être, dans le second ce qu’on voudrait avoir[47] ».

Le c’ur de l’argument freudien que Lacan ne cite pas explicitement est pourtant d’importance au regard de la question du genre, puisqu’il donne lieu à une explication psychogénétique de l’homosexualité masculine : le jeune homme ayant été fixé à sa mère d’une manière inhabituellement longue et intense ne l’abandonne pas à la puberté mais s’identifie à elle, « se mue en elle[48] » et se met en quête d’objets qui puissent la satisfaire. Le moi devient ce qui était jusque-là son objet : c’est la formule de l’identification par introjection de l’objet dans le moi qui caractérise selon Freud l’homosexualité masculine aussi bien que la mélancolie où « [l]‘ombre de l’objet est tombé sur le moi, ai-je dit ailleurs[49] », selon l’expression de Deuil et mélancolie (1917). Il est étonnant qu’alors que Lacan traite précisément de l’identification dans son rapport au devenir de genre, il ne commente pas ce passage pourtant décisif où Freud fait dépendre le choix d’objet d’un processus identificatoire.

Cette lacune est d’autant plus étonnante que la thèse avancée par Lacan dans la même séance du séminaire est que l’identité de genre découle précisément d’un processus d’identification au désir de l’Autre, c’est-à-dire au phallus : « L’identification sexuelle ne consiste pas à se croire homme ou femme, mais à tenir compte de qu’il y ait des femmes, pour le garçon, qu’il y ait des hommes, pour la fille[50] ». Et Lacan de préciser : « Si paradoxale que puisse sembler cette formulation, nous disons que c’est pour être le phallus, c’est-à-dire le signifiant du désir de l’Autre, que la femme va rejeter une part essentielle de la féminité, nommément tous ses attributs dans la mascarade[51] ». C’est ce que Lacan désigne comme la marque du phallus qui précipite homme et femme dans une comédie qui oscille entre mascarade (femme) et parade

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