Corpus

L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

(homme) où les uns se parent et quand les autres se fardent à des fins de simulacre phallique.

Fonction du masque

Lacan emprunte l’idée de mascarade à Joan Rivière qui, dans un article de 1929[52], a soutenu la thèse d’une féminité comme mascarade à partir d’exemples tirés de sa clinique. Rivière rapporte notamment les rêves récurrents d’une de ses analysantes dans lesquels les protagonistes portaient un masque sur le visage afin d’éviter les catastrophes et les blessures. Dans cet article, la psychanalyste anglaise définit la féminité comme un masque ayant pour fonction de cacher la possession de la masculinité et d’éviter les représailles qu’encourrait toute femme découverte en possession des tels attributs. La comparaison qui vient à l’esprit de Rivière est celle d’un voleur qui retournerait ses poches de pantalon et demanderait à être fouillé pour prouver qu’il est innocent. Lacan reprend l’idée de Rivière que le masque permet au sujet féminin d’éviter l’angoisse de castration, mais va plus loin en considérant que le masque fait la femme, qu’il la révèle. D’autant que le masque n’est pas un accessoire isolé : il participe d’une mascarade, d’un jeu duel qui interpelle l’autre sexe.

Le processus de l’identification s’articule ainsi avec ce que Lacan désigne comme la fonction du semblant ou du masque. Dès le séminaire sur la relation d’objet (1957), le phallus est articulé à fonction de voile, appelée aussi rideau :

Le rideau si l’on peut dire, c’est l’idole de l’absence, et en fin de compte si ce n’est pas pour rien que le voile de Maya est la métaphore la plus communément en usage pour exprimer le rapport de l’homme avec tout ce qui le captive, cela n’est sans doute pas sans la raison qu’assurément le sentiment qu’il a d’une certaine illusion fondamentale dans tous les rapports de son désir, c’est bien là ce dans quoi l’homme incarne, idolifie son sentiment de ce rien qui est au-delà de l’objet de l’amour[53].

Étant donné que nul, ni homme, ni femme, n’a le phallus, chacun est occupé à mettre en scène son rapport à ce qui lui fait défaut. Pour Lacan, le phallus châtre aussi bien les femmes que les hommes[54], parce qu’il n’est pas un organe mais un signifiant. L’identification au phallus est universellement négative et oppose de manière asymétrique et instituante les femmes aux hommes. À cet égard, le complexe de castration s’avère pour Lacan plus structurant pour le sujet et plus fondateur pour son identité de genre que le complexe d’Œdipe dont il n’est fait ici aucune mention.

Subversion de genres ?

Lacan avance la formule – non de sexuation mais du genre – suivante : « Pour le garçon, il s’agit à l’âge adulte de faire-homme[55] » et il s’explique : « faire-signe à la femme que l’on l’est[56] ». « Le mâle est le plus souvent l’agent de la parade, mais la femelle n’en est pas absente puisqu’elle est précisément le sujet qui est atteint par cette parade[57] ». De cette parade, il était déjà question dans « La signification du phallus » (1958) : « Le fait que la féminité trouve son refuge dans le masque par le fait de la Verdrängung inhérente à la marque phallique du désir, a la curieuse conséquence de faire que chez l’être humain la parade virile elle-même paraisse féminine[58] ». La conclusion de la signification du phallus, texte que d’aucuns ont su considérer comme métaphysique, n’est pas sans ouvrir contre tout attente sur un horizon déessentialisant et subversif qui résulte de la fonction du masque qui redistribue les cartes.

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14