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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Les positions de l’homme et de la femme sont sérieusement compliquées dans la comédie des sexes qui se joue entre parade et mascarade, donnant lieu à des brouillages de genres tout à fait inattendus et que souligne Lacan. Les positions d’identité s’en trouvent difficilement démêlables et moins ontologiquement stables que jamais. L’insigne du phallus comme marque du désir pour les deux sexes complique d’emblée la donne et place hommes et femmes dans l’espace intersubjectif d’une comédie voilée. Lacan remarque que si les humains s’inspirent de la parade animale, ce qui les en différencie est « ce semblant véhiculé dans un discours[59] ». Le même Lacan dans la séance du séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant intitulée « L’homme et la femme » a aussi déclaré :

L’important est ceci. L’identité de genre qui n’est rien d’autre que ce que je viens d’exprimer par ces termes, l’homme et la femme. Il est clair que la question n’est posée de ce qui en surgit précocement qu’à partir de ceci, qu’à l’âge adulte, il est du destin des êtres parlants de se répartir entre hommes et femmes et que pour comprendre l’accent qui est mis sur ces choses, sur cette instance, il faut se rendre compte que ce qui définit l’homme, c’est son rapport à la femme et inversement. Rien ne nous permet d’abstraire ces définitions de l’homme et de la femme de l’expérience parlante complète jusques et y compris dans les institutions où elles s’expriment, à savoir le mariage[60].

Comment comprendre ces lignes ? Même s’il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir insidieux de l’ironie lacanienne, l’outrance de leur hétéro-normativité tonitruante est contredite par la fonction du semblant et le processus de l’identification dont relève, selon Lacan, l’identité de genre d’un sujet, dont nous avons tenté d’exposer les mécanismes, et qui peut être appelée « identité de semblant », selon l’expression de Luis Izcovich[61]. La catégorie du destin qu’avait mobilisée en son temps Freud pour qualifier le devenir psychosexuel de l’individu fait retour sous la plume de Lacan ; cependant elle est ici infléchie – sinon déviée de son cours – par l’interférence que représente la parole. Lacan prend le soin de préciser que le destin dont il s’agit est celui des êtres parlants. Or la parole produit des effets de discontinuité et de déviation de l’ordre des besoins. La parade masculine n’est en rien comparable à celle du règne animal car même silencieuse elle est structurée par des effets de parole. Le fatum du sexuel mis au jour par Freud est pour Lacan langagier ; sa nécessité est donc tout sauf naturelle. Quant à la formule lacanienne de « l’homme et la femme », elle ne se comprend que depuis la valeur contrastive de la copule « et ». La définition des sexes et leur expression dans les modalités de genre sont pour Lacan comparatives. Lacan sur ce point – une fois n’est pas coutume – est saussurien : le genre est construit dans la différence, sa valence est contrastive et non pas essentielle. D’autant que le sens du genre est tout entier dans le langage et résulte des effets de langage entre les sexes. Le genre relève pour Lacan d’un faire-signe, d’un se faire le signe du désir de l’Autre, d’une comédie masquée qui laisse miroiter sous les plis de l’habit, du fard, un corps traversé par les effets de la parole ou les espèces de ce qu’il n’a pas.

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