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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

C’est pour Lacan la fonction du semblant qui façonne l’identité de genre d’un sujet et non son anatomie destinale. En matière de genre, Lacan se défend pourtant de tout nominalisme : « Je veux dire que je ne pars pas de ceci, que le nom est quelque chose qui se plaque, comme ça sur du réel[62] ». Le nominalisme est la doctrine philosophique selon laquelle les idées générales ou les concepts n’ont d’existence que dans les mots servant à les exprimer. Le nominaliste pense que les idées générales ne sont que des mots par opposition au réaliste qui soutient que les idées générales supposent quelque chose de réel. Lacan n’est de ce point de vue pas butlerien avant la lettre dans la mesure où Judith Butler comprend le genre comme résultant d’une série de scènes d’interpellation dont la première instance est celle du médecin accoucheur qui prononce « C’est une fille[63] ». Les effets de langage dont procède le genre pour Lacan ne relèvent pas d’un placage d’un prédicat homme ou femme sur le réel du corps. Il est toutefois intéressant de constater que la scène butlerienne de la nomination de la fille est une scène de découvrement du réel du corps découvert et nommé, alors que la comédie des sexes dont s’entretient Lacan implique parures et enveloppements.

Le réel du corps, – de la violence entre les corps, et même du viol qu’évoque Lacan brièvement à la fin de la séance du 20 janvier 1971 – n’est pas nié pour autant mais est rapporté à l’instance de la parole et à l’ordre symbolique d’une manière qui n’est pas immédiatement performative. La définition que Lacan donne du réel au passage est éclairante : « Ce qui est réel : ce qui fait trou dans ce semblant[64] ». Le corps – sexué et sexuel – n’est pas en soi, pas sans les effets de langage dans lequel il est pris et dont il se soutient. Ces effets tant symboliques qu’imaginaires relèvent pour le sujet d’une logique intersubjective qui s’avère psychiquement instituante. La perfomativité de la comédie des sexes a un effet double : celle de produire un sujet inséparable de son identité de genre. La comédie du genre, qu’elle soit marivaudage ou grandguignol, est donc d’une importance capitale. Pour Lacan toutefois, le rapport à l’autre sexe est conçu comme relation intersubjective et non confrontation à des fins de reconnaissance au tiers que constitue le corps social. La comédie des sexes est duelle – même si elle est médiée par un tiers terme invisible. L’assertion : « il n’y a pas de rapport sexuel » – dont Lacan donne en 1971 une formulation légèrement différente[65]- s’éclaire depuis la conception performative et théâtrale du genre. Un rapport existe bel et bien mais il ne se situe pas entre les sexes : il est celui que chaque sujet sexué entretient à une tierce instance qui le constitue dans son identité de genre et fonde la cause de son désir.

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