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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Il faudrait ainsi se garder d’aller trop vite en besogne et de qualifier la conception freudienne d’essentialiste. Freud distingue en effet tout au long de sa conférence ce qu’il appelle « la fonction sexuelle » de la « discipline sociale[6] ». Les caractères psychiques qu’il attribue au féminin doivent être rapportés à cette double détermination dont la part, selon lui, n’est pas aisée à établir. Qu’est-ce à dire ? Que Freud dans cette conférence ressaisit ce qu’il appelle la « préhistoire de la femme[7] » depuis un double faisceau de causes psychogénétiques et sociales, les unes influant sur les autres et réciproquement. La psychogenèse du féminin est ainsi, y compris dans le discours freudien, moins épochale qu’il n’y paraît ; tous les paramètres entrant en ligne de compte dans la détermination de la position féminine n’étant pas abstraits de toute contextualisation sociale. L’universalité du schéma ’dipien, s’il n’est pas remis en cause dans ce texte, est du moins tempérée par la prise en considération de la situation faite aux femmes dans la société et aux effets psychiques ontogénétiques induits par cette situation de type phylogénétique.

Freud s’attache à comprendre « comment l’enfant à tendances bisexuelles devient une femme[8] ». L’hypothèse clinique freudienne est qu’il faut à la petite fille subir une « une évolution plus pénible et plus compliquée et surmonter deux difficultés qui n’ont pas leurs équivalents cher le garçon[9] ». À la différence du garçon en effet, pour devenir « une femme normale[10] », la fille doit changer de zone érogène et d’objet, selon la célèbre et double détermination freudienne.

Une libido commune aux deux sexe

Pour comprendre la dimension d’énigme que représente la sexualité féminine, il faut la rapporter à la nature de la libido dont Freud juge qu’elle n’est pas différente entre les sexes : « Il n’est qu’une seule libido, laquelle se trouve au service de la fonction sexuelle tant mâle que femelle[11] ». Ce point est crucial : Freud reconnaît par-là que la nature de la force pulsionnelle qui anime la vie sexuelle de tous les êtres humains est de même nature. Le choix d’objet qui détermine l’individu dans sa position genrée est donc affaire de devenir. S’il reconnaît l’existence du complexe de castration qui détermine selon lui l’évolution différenciée de la fille et du garçon, il est obligé de reconnaître que les devenirs du féminin sont multiples, que ce qu’il désigne comme une sexualité féminine « normale » – hétérosexuelle – n’est pas le seul devenir possible pour la fille. Même si Freud soutient qu’il n’y a « [R]ien d’étonnant à ce qu’une différence anatomique ait des répercussions psychiques[12] » et même si le complexe de castration a un fondement anatomique, l’unicité de la libido n’en complique pas moins la donne en rendant le désir féminin éligible aux mêmes objets que ceux convoités par le garçon. Le soi-disant mystère du féminin n’est sans doute pas étranger à la bisexualité psychique de la femme.

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