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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Freud présente certes une vision pour le moins sombre des difficultés qui attendent l’individu féminin : en de nombreuses instances, il prend le soin de se défendre explicitement de tout parti pris – c’est le cas notamment dans « Pour introduire le narcissisme[13] » -, cependant l’asymétrie de la position du masculin et du féminin au regard de l’anatomie met la fille dans une situation qui conduit Freud à des conclusions et en certaines instances à des extrapolations qui frisent l’essentialisation des caractères et s’avèrent pour le moins troublantes aujourd’hui[14]. Anne-Emmanuelle Berger va jusqu’à soutenir si l’on suit le raisonnement freudien jusqu’au bout que la sexualité féminine fait figure de « formation névrotique[15] », la névrose étant caractérisée par le refoulement.

Freud met ainsi au point des scénarios de devenirs différenciés pour la fille et le garçon, relevant d’une causalité stricte où les facteurs constitutionnels s’allient avec les événements contingents de la vie infantile. Depuis les Trois leçons sur la théorie sexuelle[16](1905), Freud distingue les phases de développement de l’organisation sexuelle et soutient sa théorie de la libido jusqu’à la conférence sur la « féminité » (1915-1916). L’évolution psychosexuelle de l’individu relève selon lui d’une causalité qu’on pourrait, après Lacan, qualifier de « psychique », d’une téléologie contrainte et inconsciente. Pour Freud, le choix d’objet malgré son appellation ne relève pas d’un libre-arbitre, mais d’une tendance qui se manifeste dans la période ’dipienne et se confirme – ou s’infirme – à la puberté. L’évolution psychosexuelle de l’individu est sous le double signe du refoulement (et de l’amnésie qui l’accompagne), ainsi que de l’alternance de phases d’expression et de latence. Toute continue soit-elle, cette évolution se manifeste de manière plus ou moins souterraine et est un processus de nature inconsciente.

Si les trajectoires des sexes sont distinguées l’une de l’autre pour les besoins de la mise en évidence d’un telos différencié, cependant, ainsi que Freud le note à plusieurs reprises, elles se confondent de facto durant un certain temps. Dans la section des Trois essais « Différenciation entre homme et femme », Freud écrit : « Compte tenu des manifestations sexuelles auto-érotiques et masturbatoires, on pourrait poser comme thèse que la sexualité des petites filles a un caractère entièrement masculin[17] ». Il se laisse même aller dans ce passage à qualifier la libido de masculine, sans en retirer toutefois l’attribut aux personnes du sexe opposé. En 1915, il ajoute une note de bas de page[18]qui porte sur un point de sémantique décisif : la différence entre « masculin » et « féminin ». Il répète que ces notions d’usage ordinaire s’avèrent pour ce qui concerne leur usage scientifique d’une grande confusion. Il distingue trois acceptions distinctes : l’acception activité/passivité, l’acception biologique et l’acception sociologique. Pour Freud, la première acception est celle qui intéresse au premier chef la psychanalyse, même s’il insiste sur le fait que le féminin et le masculin ne se trouvent jamais à l’état pur dans les individus, chaque individu étant un alliage de caractères appartenant à son sexe et au sexe opposé : « Chaque personne prise isolément présente bien plutôt un mélange de son caractère sexué biologique et de traits biologiques de l’autre sexe et un assemblage d’activité et de passivité, et ce aussi bien dans la mesure où ces traits de caractère psychiques dépendent des biologiques que dans la mesure où ils en sont indépendants[19] ».

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