Corpus

L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Activité/passivité : articulation entre sexe et genre

Cette dernière remarque laisse entendre que même si pour Freud le sexe d’un individu, sauf exception, est anatomiquement établi, il n’est pas le tout de l’évolution psychosexuelle. Une part relevant d’un tout autre ordre vient ou non confirmer le sexe biologique du sujet. Les caractères d’activité et de passivité rapportés aux sexes masculin et féminin auxquels Freud tient malgré leur usage malaisé fournissent un point d’articulation entre sexe et genre dans la théorie freudienne. Cette part en tant qu’elle est laissée à l’individu, c’est-à-dire au psychique inconscient et non à une décision volontaire, n’en est pas moins performative dans le sens où elle réalise l’individu dans son évolution psychosexuelle, tout en ne découlant pas simplement de son sexe biologique. Malgré la note de 1915, ajout aux Trois leçons, qui rapporte l’activité et la passivité respectivement au masculin et au féminin, ces caractères peuvent être déconstruits en-deçà de toute essentialisation de sexe et de genre au regard de la libido, dont Freud soutient que les deux sexes l’ont – au moins pour commencer – également en partage. Activité et passivité, si elles s’avèrent des coordonnées de la vie sexuelle, sont essentiellement des polarités que l’on pourrait qualifier de pulsionnelles, des positions qui sont à rapporter aux pulsions érotiques et mortifères que distinguera Freud.

Dans la conférence consacrée à la féminité, la question de la phase phallique et du renoncement à la masturbation clitoridienne de la fille est longuement discutée. Les premiers temps du développement de la fille sont marqués par des similitudes plutôt que par des divergences avec le garçon. Longtemps, la fille se maintient dans une position où elle ne renonce pas malgré la différence qui selon Freud la frappe : « Nous devons admettre que la petite fille est alors un petit homme. Parvenu à ce stade, on le sait, le garçonnet apprend à se procurer, grâce à son petit pénis, de voluptueuses sensations et cette excitation est en rapport avec certaines représentations de rapports sexuels. La fillette se sert, dans le même but, de son clitoris plus petit encore[20] ». Rappelons que dans les Trois leçons sur la théorie sexuelle, Freud avait déjà noté qu’au regard de l’auto-érotisme pré-pubère, les situations de la fille et du garçon étaient comparables. L’interdiction de la masturbation est dans cette conférence envisagée du seul point de vue du féminin. Ses effets sont selon Freud aussi capitaux que délétères à l’endroit de celle qui la prononce, à savoir la mère : « Le renoncement capital se produit à la période phallique, quand la mère vient à interdire la masturbation, source de volupté à laquelle elle a elle-même induit l’enfant[21] ». Le renoncement à l’onanisme n’est pas seulement décrété par l’autorité maternelle castratrice ; il s’accompagne chez la fille selon Freud d’une lutte intérieure qui fait alterner le désir de masturbation, archive de la phase phallique, et la dépression intérieure qui signe le stade de l’envie du pénis où la fille renonce d’elle-même, de guerre lasse, devant un organe qu’elle juge délibérément insuffisant et sans comparaison possible avec celui du garçon. La théorie freudienne du refoulement qui constitue le complexe de castration féminine fait une place tout à fait singulière au renoncement à la masturbation, renoncement qui sonne le glas de la tentative de la fille pour se maintenir dans une économie libidinale de type masculine :

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14