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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Bien des années plus tard, alors que l’activité masturbatoire s’est depuis longtemps éteinte, on retrouve encore les vestiges de cette lutte contre une tentation toujours redoutée : sympathie pour des personnes qu’on pressent être en proie aux mêmes difficultés, motifs auxquels on obéit en se mariant, choix même du mari ou de l’amant. Renoncer à la masturbation n’est vraiment pas un acte indifférent ou négligeable[22].

La conception freudienne fait donc du devenir féminin un devenir contraint quoi qu’il en soit par la découverte de la castration : que la « réalité » soit in fine acceptée et pour ainsi dire métabolisée, ou qu’elle soit l’objet d’une lutte, voire d’un déni, qui ne finit pas et prend la forme d’un « complexe de virilité[23] ». Le devenir au féminin est selon Freud un devenir nécessairement contrarié.

Trauma de la découverte du féminin

Ce que Freud désigne comme la « différence des sexes » est une réalité qui fait au sujet l’effet d’une révélation traumatique, de quelque côté de la barrière qu’il se trouve. Le garçon comprend, en même temps qu’il la ressent avec consternation, l’absence de pénis maternel ; la fille n’est pas moins ébranlée par la découverte du manque qui la frappe selon Freud et qui déclenche chez elle une série de stratégies de contournement – entre compensation et consolation – face à la difficulté. L’articulation entre sexe et genre se joue pour Freud de manière tout sauf originaire ou mécanique dans le développement infantile d’un individu. La première question pour l’enfant n’est pas celle de la différence des sexes, mais de celle l’origine de la vie : la première question qui s’impose à lui concerne la possibilité terrifiante d’être détrôné par un enfant à naître. « Le fait qu’il y ait deux sexes est tout d’abord accepté par l’enfant sans rébellion ni réserve[24] ». Pour commencer, dans l’idée que s’en font garçons et filles, c’est le sexe masculin qui domine comme modèle unique.

La vie libidinale commence bien avant la découverte de la différence des sexes, une organisation érogène du corps de l’enfant ayant pris place bien antérieurement à cet événement et ayant laissé une empreinte libidinale indélébile. La découverte de la différence des sexes oblige l’individu et notamment la fille à se repositionner – ce que Freud résume par la nécessité d’un double changement de zone et d’objet – par rapport, non pas tant à sa propre organisation libidinale prégénitale en cours, que par rapport à ce qu’elle comprend et projette de son rapport aux tiers qui l’entourent, que sont le père, la mère et éventuellement le frère ou la s’ur. Le trauma vient pour la fille essentiellement de sa mise en rapport et de sa comparaison imaginaire des modalités de son expérience de plaisir. La découverte de la différence des sexes lui est traumatique en ce qu’elle interrompt et vient compliquer sa vie libidinale et pulsionnelle. Elle subordonne sa recherche de plaisir à un processus réflexif, voire calculatoire, imaginaire et obsessionnel, qui, même s’il n’est pas le premier en date, l’oblige et la contraint dans son développement libidinal. L’individu fille selon l’hypothèse freudienne s’apparaît à elle-même dans sa différence qui prend la forme d’un manque irrémédiable. Dans « Quelques conséquences de la différence anatomique entre les sexes » (1925), Freud écrit : « Il en va autrement pour la petite fille. Dans l’instant, son jugement et sa décision sont arrêtés. Elle l’a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir[25] ». La scène du jugement – du jugement de castration – que propose Freud n’est d’ailleurs pas dénuée d’intérêt : si les femmes manquent selon Freud constitutionnellement d’aptitude à la justice, le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne manquent pas de compétence dans la formation du jugement, ni de célérité dans son exercice. La différence dans son objectivité anatomique est subjectivante pour la fille comme d’ailleurs pour le garçon, mais en ce qui la concerne cette subjectivation signe irrémédiablement la fin d’un âge d’or, coïncide avec une chute brutale dans la réalité.

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