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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

L’injustice de l’anatomie

Le scénario de ce devenir prend pour la fille les espèces d’une injustice. C’est du moins ce qui ressort de l’analyse freudienne et qui conduit le psychanalyste à prononcer de manière péremptoire que les femmes ont une propension à la justice moins marquée que celle des hommes :

La femme, il faut bien l’avouer, ne possède pas à un haut degré le sens de la justice, ce qui doit tenir, sans doute, à la prédominance de l’envie dans son psychisme. Le sentiment d’équité, en effet, découle d’une élaboration de l’envie et indique les conditions dans lesquelles il est permis que cette envie s’exerce. Nous disons aussi que les femmes ont moins d’intérêts sociaux que les hommes, et que chez elles la faculté de sublimer les instincts reste plus faible. En ce qui concerne l’intérêt social, l’infériorité de la femme est due, sans doute, à ce caractère asocial qui est le propre de toutes les relations sexuelles[26].

Pour Freud, la différence des sexes bouleverse le schéma organisateur érogène et libidinal de l’enfant de sexe féminin. La différence prend dès qu’elle est mise au jour le tour d’une comparaison qui tourne au désavantage de la fille. Ce désavantage qu’elle perçoit est aussi celui que Freud lui reconnaît : la thèse freudienne de la difficulté à devenir une femme – ce que Freud appelle non sans hyperbole « la pénible évolution vers la féminité[27] » -, si elle n’est pas sans substrats clinique et théorique réels, n’en est pas moins marquée par une inflexion compatissante – dont il faudrait interroger les raisons, qui ne s’épuisent pas nécessairement dans le seul paternalisme freudien indéconstructible. De ce point de vue, le trauma de la découverte du féminin s’impose à l’analyste homme, autrement qu’à la fillette dont il décrit l’évolution, mais s’impose néanmoins à lui. Cette remarque n’invalide pas la nécessité logique du scénario freudien mais en fait entrevoir la charge d’injustice, et souligne la traduction éthique que Freud associe d’emblée à cette découverte. Le féminin pose à Freud rien de moins que la question de la justice, d’une justice que réclame la fille, d’une injustice qui la frappe et prend un caractère tragique dans la mesure où ce que la différence des sexes recèle d’injuste ne peut être réparé. Le féminin s’en trouve marqué pour Freud au sceau d’un destin tragique :

Avec la reconnaissance de sa blessure narcissique, s’instaure chez la femme – pour ainsi dire comme cicatrice – un sentiment d’infériorité. Après avoir surmonté la première tentative consistant à expliquer son manque de pénis comme punition personnelle et avoir saisi la généralité de ce caractère sexué, elle commence à partager la dépréciation de l’homme pour ce sexe raccourci en un point décisif et reste attachée, au moins dans ce jugement, à sa propre parité avec l’homme[28].

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