Corpus

L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Ce qui détermine le genre dans la psychanalyse freudienne, c’est la réaction et l’élaboration psychique qui résultent pour le sujet de la découverte du réel anatomique. Freud décrit la réaction de la fille dans cet extrait en hypostasiant et scénarisant une série de sentiments et de jugements prêtés à l’enfant de sexe féminin. Le trauma d’une telle découverte tient selon nous à ce que l’identité de sexe qui s’impose à l’individu féminin s’accompagne d’une traduction tragique de son genre. Pour Freud, lorsqu’un individu, fille ou garçon, découvre la condition de son sexe biologique, il y répond psychiquement. Si comme Freud l’écrit, en paraphrasant Napoléon, « le destin, c’est l’anatomie[29] », cherchant par là à apporter une fin de non-recevoir aux revendications égalitaires des féministes, chaque individu a – la tragédie grecque le montre de la manière la plus illustrative qui soit -, sa manière d’y répondre. Et cette réponse a, au regard du genre, un caractère performatif.

Le schéma ’dipien suspend et refaçonne l’organisation prégénitale sur lequel il vient se greffer. Le moment d’entrée dans l’Œdipe marque selon Freud la séparation définitive des itinéraires de la fille et du garçon, le complexe de castration et le complexe d’Œdipe produisant sur chacun des deux sexes des effets opposés[30]. Le complexe d’Œdipe est une « formation secondaire[31] » au complexe de castration. Un scénario – celui de l’Œdipe – vient prendre le relais d’un autre qui l’a précédé. Une autre différence distingue la fille du garçon au regard du complexe d’Œdipe : Freud reconnaît en 1925 ne pas pouvoir fournir de raison valable à sa liquidation en ce qui concerne la fille[32], alors que sous l’effet de la menace de castration, il vole en éclats dans le cas du garçon qui se détourne de l’objet interdit de ses tendres assiduités. Le scénario ’dipien en ce qui concerne la fille perdure selon Freud de manière résiduelle et obscure.

Lacan et la comédie des sexes

Le pari du signifiant

Lacan ne méconnaît pas l’événement traumatique de la découverte de la castration notamment maternelle – qu’elle résulte pour l’individu sous la forme d’une menace ou d’une réalité – mais en fait une lecture dont l’inflexion est sensiblement différente. Sans le remettre en cause, il s’est interrogé sur la pertinence du complexe d’Œdipe : sans aller jusqu’à le récuser explicitement, il en a, comme j’ai tenté de le montrer[33], compliqué la structure, indiqué les points de fuite. Il place la différence sexuelle non sous le signe de la tragédie mais celui d’un autre genre également théâtral : la comédie. Non que Lacan n’ait consacré à la tragédie et à l’une de ses figures les plus emblématiques – Antigone- une analyse détaillée dans le séminaire sur L’Éthique de la psychanalyse[34], mais c’est sous le signe de la comédie que, contre toute attente, il appréhende le complexe de castration dans son devenir de genre. Il apparaît que la lecture fataliste de Freud qui essentialise la position du féminin rivé à son destin mélancolique n’est pas la seule lecture possible d’une différence anatomique qui, si elle n’est pas indifférente, trouve chez Lacan une mutation significative : le signifiant du phallus vient remplacer l’anatomie dans sa détermination implacable. Dans « La signification du phallus » (1958) où Lacan passe en revue les étapes de la psychogénèse sexuelle de l’individu par Freud, il qualifie son propre commentaire de Freud de « pari[35] » fondé sur l’introduction du signifiant. Il soutient que le fonctionnement de l’inconscient freudien n’a rien de soluble dans le biologisme[36], le corrélat de cette thèse étant que le phallus est le signifiant du désir marqué au sceau de « la menace ou la nostalgie du manque à avoir[37] ». Le phallus comme signifiant met chacun des sexes au pied du mur de ce qu’il n’est ou n’a pas, obligeant l’humanité entière à ce que Lacan désigne comme « l’intervention d’un paraître » : « Ceci par l’intervention d’un paraître qui se substitue à l’avoir, pour le protéger d’un côté, pour en masquer le manque dans l’autre, et qui a pour effet de projeter entièrement les manifestations idéales ou typiques du comportement de chacun des sexes, jusqu’à la limite de l’acte de la copulation, dans la comédie[38] ». Entre les sexes, une comédie conçue comme mise en jeu du signifiant phallique s’engage, comédie qui s’inscrit dans ce qu’Anne-Emmanuelle Berger a justement appelé « Le grand théâtre du genre[39] ».

Pages : 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14