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L’identité entre sexe et genre chez Freud et Lacan

par Isabelle Alfandary  Du même auteur

Dans le séminaire Le Transfert, alors qu’il engage la lecture détaillée du Banquet de Platon, lors de la séance du 23 novembre 1960, Lacan déclare tout-à-trac : « l’amour est un sentiment comique[40] ». Le psychanalyste s’interroge sur le sens de la présence d’Aristophane dans le dialogue que Platon consacre à l’amour et examine la nature de la comédie au regard du sentiment amoureux. Il voit dans « la conjonction du désir avec son objet en tant qu’inadéquat[41] », dans le rapport d’inadéquation structurelle qui frappe la dimension du désir le levier de toute comédie. L’inadéquation dont il s’agit n’est pas sans rapport avec le complexe de castration que Freud a mis au jour. Dans la séance du 10 mai 1961 du même séminaire, alors qu’il analyse le théâtre de Claudel, Lacan rappelle que le père est « le thème fondamental de la comédie classique[42] » : la raison en est, au-delà du leurre et de la dérision, qu’il est « joué » et Lacan précise ce qu’il entend par là : il est mis en situation de passivité – caractère que Freud identifiait comme un caractère définitoire du féminin pour la psychanalyse. La comédie a, si l’on suit l’analyse lacanienne, une nécessité anthropologique qui traverse les modes et les époques : elle vient mettre en scène à des fins d’une catharsis non tragique les humains dans leur condition face à la castration et à l’inadéquation de l’objet de leur désir qui en résulte.

Tropisme de l’Autre et identification à son désir

C’est à partir de la question du désir que Lacan retravaille la théorie freudienne de la différence des sexes devenue différence sexuelle. Dans le séminaire XVIII D’un discours qui ne serait pas du semblant, lors de la séance du 20 janvier 1971 sous-titrée « L’homme et la femme », il recourt à une expression encore toute nouvelle à l’époque, celle d’« identité de genre[43] », et envisage les conditions de genèse et d’apparition de ladite identité. Pour la penser, Lacan part de l’instance de l’Autre, le désir du sujet émergeant dans le champ de l’Autre selon un paradigme hégélien : « Ce d’où je veux en venir est en tout cas fort exemplaire de ce que j’avance concernant le désir de l’Autre. Che vuoi ? Keskiveu ?[44] ». La notion de la différence des sexes telle qu’initialement élaborée par Freud subit chez Lacan une transformation depuis une question que suscite l’Autre et qui constitue le sujet comme tel : qu’est-ce qu’il (me) veut ? C’est la fonction même de la question que de produire le sujet.

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