Lecture du livre de Jean Lassègue, Ernst Cassirer. Du Transcendantal au sémiotique

Si elle a pu bénéficier d’une réception immédiate, contrairement à celle d’Elias, par exemple, l »uvre de Cassirer n’en a pas moins été considérablement gênée par la diffraction que lui a imposée l’exil. De nombreux écrits sont en effet demeurés inédits ou non traduits. Aussi faut-il se féliciter de l’entreprise d’édition critique de ses ’uvres complètes qui s’est développée ces dernières années, en Allemagne et en France[1]. Elle s’accompagne d’un regain d’intérêt, dont témoignent de récentes études qui s’appuient de façon pénétrante sur la totalité des travaux de Cassirer, y compris ses manuscrits et sa correspondance.

Le travail de Jean Lassègue s’inscrit dans ce sillage, en affichant l’ambition d’une interprétation originale de l’ensemble de la pensée de celui qui fut le premier recteur juif de l’université allemande. L’auteur, qui anime depuis longtemps un séminaire sur l’actualité de la question des « formes symboliques[2] » en sciences sociales, s’est d’autre part beaucoup intéressé à l’informatique[3]. Qu’est-ce qui est ainsi susceptible de rapprocher le philosophe allemand d’un penseur comme Türing, au-delà de certaines intersections contingentes (leur intérêt commun pour la théorie des groupes, ou la morphogenèse, par exemple) ? Cassirer serait-il un penseur méconnu de l’ordinateur ?

La provocation n’est qu’apparente. Car le fait que les « formes symboliques » soient finalement plus nombreuses que ce qu’annonce l’ouvrage éponyme de Cassirer (langage, mythe, science) est désormais bien connu. Mais si certains commentateurs soulignent le rôle de l’art (hérité de la morphologie de Goethe[4]), si la question politique est notoire[5], et la dimension éthique réévaluée[6], peu d’interprètes expliquent l’intérêt de Cassirer pour la technique ou le rite. Or la technique est pourtant considérée par le penseur allemand comme aussi originaire que le langage – les deux constituant des paradigmes du pouvoir instituant propre à la notion de forme symbolique, en dépit de leur différence (la technique est du côté de la volonté, et se rapproche de la science par son penchant à l’objectivité ; le langage est du côté du désir et reste proche du fond mythique et de la situation d’interlocution). Il n’est donc pas impensable de rapprocher la calculabilité de Türing d’une philosophie des formes symboliques.

En apparence, l’ouvrage est de facture classique et suit une structure attendue : la première partie décrit le parcours épistémologique de Cassirer, tandis que la seconde détaille l’élargissement de son analyse au monde sémiotique. Le transcendantal cesse d’être compris de façon fixe, gnoséologique et subjective, et s’ouvre à la riche variété des contenus culturels. En insistant sur la dimension scientifique[7], ne risque-t-on pas d’en revenir à l’interprétation traditionnelle qui a longtemps prévalu, et qui faisait de Cassirer un pur néo-kantien, un simple théoricien de la connaissance (doublé d’un érudit de l’histoire du savoir), à rebours de toutes les lectures récentes ?

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