Cursus

Pour une nouvelle Bildung : la critique de Nietzsche entre éducation et « spiritualité »

par Barbara Eva Zauli  Du même auteur

Galvaudé, le mot Bildung se prête dans le cadre de la réception critique de l »uvre de Nietzsche à la plus grande confusion. Traduit aussi bien par « culture » que par « éducation », ou encore par « formation », le mot ne cesse de marquer sa complexité et d’égarer les lecteurs. Comme on n’a pas manqué de le souligner, la présence du mot Bildung dans l »uvre de Nietzsche est parfois dissimulée et pourtant constante. Le mot revient à maintes reprises dans l »uvre et non pas seulement, comme on l’a souvent répété, dans sa phase initiale – où cette question recouvre certes une place majeure -. Walter H. Brufort note à ce propos : « it’s clear from innumerables references in Nietzsche’s works that the idea of ’bildung‘ was one of his principales preoccupations at all stages in his life[1] ».

Disons d’ores et déjà que, tout en conservant une certaine équivocité, le mot Bildung semble se référer chez Nietzsche à la formation intellectuelle d’un individu particulier. Cependant nous voudrions montrer que le mot est porteur d’une signification bien plus profonde qui nécessite d’être précisée. Pour ce faire, nous allons nous référer initialement à la définition donnée par Wilhelm Von Humboldt, lequel a largement influencé la pensée de Nietzsche à propos de la Bildung et chez qui la question est étroitement liée à celle de la langue considérée par celui-ci comme « l’organe de l’être intérieur » ou bien comme « l’être-même ».

Humbolt définit ainsi le mot Bildung :

Nous signifions par-là quelque chose qui est à la fois plus élevé et plus intérieur[2], à savoir la disposition qui, partant de la connaissance et du sentiment qu’on a de l’aspiration spirituelle et morale toute entière, se répand harmonieusement sur la sensibilité et le caractère[3].

Ce que nous observons dans la définition humboldtienne, qui situe le mot Bildung en opposition au mot Kultur (culture), c’est que celui-ci semble concerner spécifiquement l’être intime du sujet, se référer à rien de moins qu’à son intériorité. C’est bien en ce sens que le mot Bildung se distinguerait du mot Kultur (culture) indiquant une dimension plus générale, mais aussi plus extérieure au sujet. Nous pouvons, à partir d’une telle nuance donnée par Humboldt, suggérer l’hypothèse que le mot dont il est question décrit un processus qui demande que le sujet s’y engage avec son être le plus profond. La Bildung, qualifiant un état intérieur, semble concerner non seulement l’apprentissage d’une connaissance, mais aussi un véritable changement d’éthos au niveau de l’individu et de son caractère. Il semblerait en tout cas, à l’encontre des connotations généralisantes, que la Bildung concerne l’existence profonde du sujet et sa formation spirituelle[4], s’élargissant à l’univers entier.

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