« Crise grecque ». Ce qui arrive au nom grec.

Par Jean-Philippe Milet (professeur de philosophie au lycée Henri IV (Paris), ancien directeur de programme du CIPh). 2012.





Jean-Luc Godard, Le Mépris.





Nom grec. « Nom grec »1 désigne l’ensemble mobile et ouvert, constitué en réseau, formant constellation, des noms grecs qui se rapportent à un état de choses formant un contenu pensable. Par exemple, « grec », « nom », « nom grec ». Cette constellation renferme le nom (onoma), le grec (ellèn ), et « nom grec » se compose des deux précédents. « Nom » et « grec » se proposent comme des traductions du grec ancien. « Nom grec » n’ambitionne pas de traduire une expression idiomatique du grec ancien, mais comme invention française contemporaine (si c’en est une, en ce mois d’octobre 2012, date de la rédaction de ces lignes), renvoie à une langue ancienne en lui attribuant, en lui présupposant, une « traditionnalité » telle que ses héritages de « mots » ou de noms véhiculent des « idées » c’est-à-dire des formations de sens délivrant des modes de pensée et cristallisant des formes de vie, reconnaissables à travers les altérations liées à leur transmission. Le nom de « nom » contient la dimension de cette traditionnalité si l’on pense que « qui a un nom est connu au loin. »2 Certes, dès que j’ai dit « nom », je n’ai pas nécessairement dit « grec », il y a des noms non grecs – mais une enquête philologique rapide confirmerait la proximité de « nom » avec « nomen », certes, mais aussi, « onoma » – et sans doute est-ce par nomen que nom renverrait à onoma. Qu’un nom, dans une langue – disons le français « aujourd’hui », deuxième décennie du XXI° siècle – renvoie à un nom, dans une langue plus ancienne – une des ces langues dites « mortes », le Grec par exemple – cela veut dire : le sens hérité n’est plus grec… et l’est encore. Le syntagme « nom grec » – mais il s’agit tout aussi bien d’un nom français, composé de deux noms français traduisant deux noms grecs – indexe plus d’une constellation : à lui seul, « logos », par la vertu d’un jeu de traductions en renferme une, qui inclut la langue, la parole, le dire, l’explicitation, la raison, et avec elle, la démonstration, le concept, la pensée ; mais il ne renferme tout cela qu’à renvoyer, en grec, vers orismos (la délimitation, opération conceptuelle), apodeixis (la démonstration), noèsis (la pensée). Encore tout cela n’est-il vrai que selon l’usage le plus fréquemment reçu, et moyennant tout un jeu de médiations, passant par le latin (logos/ratio). D’où il ressort : 1. qu’un nom renvoie à plus d’un nom ; et que c’est ce renvoi à plus d’un nom qui est constitutif du nom, et règle ses usages ; un nom renferme un sens qui ne s’explicite qu’à travers d’autres noms. Un nom est son propre renvoi à d’autres noms, et forme comme tel, l’index d’une constellation. Renvoyer, c’est faire signe vers : le nom s’entend comme signe, il a pour trait la référentialité, il s’inscrit, pour le dire dans la langue de J.T. Desanti3, dans un « bassin de flèches de renvois », étant lui-même une flèche. Comme index d’une constellation, il est la flèche qui fait signe vers le bassin – flèche de renforcement. 2. Quelque chose arrive au nom avec la transmission, la tradition qui le modifie à l’usage ; avec la traduction qui réarticule son contenu de sens dans d’autres configurations ; avec les usages, liés aux transformations qui affectent les états de choses, les héritages d’idées, les formes de vie. Un nom est un événement, il arrive, avec ses contenus, constellations, formes de vie, provenances et traditions, et quelque chose lui arrive – avec tout ce qui arrive, contenus, constellations, formes de vie, provenances et traditions.

Un nom renvoie à plus d’un nom – à plus d’une constellation. « Nom grec », c’est aussi une flèche vers : « crise grecque », « monnaie », « économie », « gouvernement », « gouvernementalité », « politique », « démocratie », « éthique ». Tout cela faisant signe vers logos, la parole, l’argumentation. Mais parce que le nom grec s’est transmis (mathèsis est un des noms grecs pour dire « transmission), traduit, il se laisse traditionnaliser – traditio est aussi un nom pour dire la transmission – et reconnaître à travers une constellation latine : dette, régulation, mondialisation, contrat (pacte/traité). Ce transfert paraît réglé par le passage du logos à la ratio, assuré par le calcul – le «logistique ». Ces noms se disent aussi en grec moderne : mais selon l’évidence présomptive qui s’attache aux usages, traditionnalisés, institutionnalisés, historicisés, donc, plus ou moins stables, plus moins viables -, éthique, politique, démocratie, gouvernement, économie, monnaie…, discours, etc… , trouvent leur unité de constellation, de bassin de flèches ou de réseaux de renvois, en faisant signe vers le « nom grec » – les noms du grec ancien. En cette référence, quelque chose est déjà arrivé au nom grec, depuis longtemps et sans doute, avant même le passage du logos à la ratio, de la polis à la civitas et à l’Etat, de l’oikonomia à l’économie – à l’économie politique. Peut-être, quelque chose arrive-t-il, « aujourd’hui » – octobre 2012 – avec la « crise grecque » – aujourd’hui, sur une séquence ouverte, pour le dire, là encore, sur un mode présomptif – depuis 2009.

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