À propos de l’ouvrage d’Arnault Skornicki, L’économiste, la cour et la patrie : L’économie politique dans la France des Lumières.

(Paris, CNRS Éditions, 2011)


par Christian Laval

Directeur de programme au Collège international de philosophie

Professeur de sociologie à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense


Version remaniée du texte présenté au « Samedi du livre » du Collège international de philosophie, le 1er décembre 2012, à la Bibliothèque Centrale de Montreuil.


Je voudrais d’abord remercier Diogo Sardinha, mon collègue du Collège international de philosophie, de m’avoir convié à cette matinée de discussion qu’il a organisée autour du livre d’Arnault Skornicki, mon collègue de l’Université de Nanterre. C’est un plaisir et ce d’autant plus grand qu’il nous donne l’occasion de nous rencontrer studieusement dans cette Bibliothèque Centrale de Montreuil, ce qui paraît plus facile que de se voir dans notre campus surdimensionné. Mais j’espère bien que ce n’est que le début d’une coopération durable.


Pour commencer je voudrais faire deux observations liminaires :


La première observation consistera à saluer la liberté d’Arnault Skornicki, à vanter ce que l’on pourrait appeler son éclectisme assumé. Le mot sonne un peu péjorativement, mais je voudrais pourtant commencer par l’éloge de cet éclectisme. Il se trouve qu’une nouvelle génération de chercheurs, dont Arnault Skornicki fait partie, ne respectent rien, pas même les « maîtres anciens » pour reprendre un titre fameux de Thomas Bernhard1. Ils ne respectent pas leur autorité d’auteur, ils ne se plient à aucune fidélité exclusive, ils refusent la vassalité. Ce que nous avons vécu et subi nous-mêmes, qui sommes d’une autre génération, c’est un certain cloisonnement des références et des écoles, et ceci en dépit du fait que ces maîtres inquiétaient, dérangeaient et déconstruisaient « l’auteur », « l’autorité du savoir», « la propriété des textes ». Nous avons vécu dans nos jeunes années une époque où l’on était invité ou plutôt convoqué à s’inscrire dans une relation de vassalité théorique, qu’elle soit bourdieusienne, foucaldienne, lacanienne ou derridienne, ou que sais-je encore. Ces maîtres développaient chacun de leur côté une pensée et une œuvre qui ne semblait jamais devoir croiser la trajectoire des autres, de sorte qu’il fallait parler une certaine langue, utiliser un lexique propre au maître que l’on avait choisi de servir, pratiquer en somme un monolinguisme théorique. Évidemment, il y en avait plus d’un qui refusait de servir un tel maître abusif, de s’asservir volontairement, de se soumettre à un surmoi, qui était d’ailleurs plus celui d’un fonctionnement général du champ intellectuel que l’expression d’une volonté des maîtres en question. Ne pas s’y soumettre, c’était gagner en originalité, mais aussi risquer de perdre en visibilité du fait du jeu prégnant des étiquetages, de cette labellisation généralisée qui était un principe pratique de fonctionnement du monde académique. Cela a donné naissance à des écoles qui ont certes accumulé chacune de leur côté un capital théorique et symbolique non négligeable, dont la somme compose ce que les anglo-saxons ont appelé élogieusement la French Theory. Mais le temps des grands « maîtres anciens » est clos.


Aujourd’hui, les courants se rencontrent, les auteurs se parlent, les concepts circulent, les disciplines se croisent. Le Collège international de philosophie y contribue et depuis longtemps par sa pratique institutionnelle de l’intersectionnalité. Ce moment historique est parfaitement illustré par le travail d’Arnault Skornicki. Son travail emprunte ainsi autant à Michel Foucault qu’à Norbert Elias, à Fernand Braudel qu’à Pierre Bourdieu. Ce qui est remarquable, et ce que je voulais souligner d’emblée, c’est la liberté avec laquelle il utilise les concepts quand et où il en besoin pour développer une analyse originale. Faut-il dire que je me retrouve complètement dans cette façon d’échapper au classement et au label.


Deuxième observation. J’ai lu son livre, et cela ne l’étonnera pas, comme un ouvrage sur la spécificité française du « gouvernement économique » qui s’invente, se cherche, avance par tâtonnement au XVIIIe siècle. Les travaux d’Arnault Skornicki s’inspirent de façon très libre de Foucault et en particulier des analyses de ce dernier sur la « gouvernementalité ». Longtemps négligées en France, ces références à Foucault deviennent aujourd’hui des passages obligés de l’analyse politique, comme elles l’étaient devenues depuis longtemps dans le monde anglo-américain. Mais précisément ce qui m’apparaît très intéressant, c’est autant cette inspiration foucaldienne que la liberté qu’Arnault prend avec Foucault. Cette liberté n’est pas une coquetterie, elle était indispensable pour aller examiner plus précisément trois moments différents au cours desquels une certaine forme du gouvernement économique apparaît sur la scène française. En d’autres termes, le virage vers la gouvernementalisation de la France au milieu du XVIIIe siècle est vue de manière très stratégique, et en même temps très spécifique à la situation française, comme une forme de lutte de certaines classes et de certains groupes contre la société de cour. C’est l’association d’une genèse d’une forme de pouvoir, d’une généalogie d’un certain savoir politique et d’une sociologie d’un monde politique qui fait toute la force de ce livre.


Je voudrais ici m’attacher à souligner trois dimensions de son travail : l’apport de son livre à la question de la gouvernementalité ; une tension entre cette approche par la gouvernementalité et la référence à un humanisme commercial ; le rapport entre le gouvernement économique et l’anthropologie de l’homme économique.

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