Anthropologie, philosophie, ethnographie. Contre-point et décentrement.

Par Michel Agier


Anthropologue, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et Institut de Recherche pour le Développement, Paris.


Que regardent les anthropologues et les philosophes quand ils se regardent ? Afin de poursuivre une discussion proposée par Mathieu Potte-Bonneville2 à la suite d’une rencontre entre philosophes et anthropologues sur les rapports entre le « terrain » et la philosophie3, je voudrais évoquer ici une question épistémologique concernant les liens entre anthropologie et philosophie, ce qui pourrait ajouter un élément de discussion – mais plutôt sous la forme du contre-point − au dossier de ce numéro récent de Rue Descartes sur l’anthropologie philosophique.


Il s’agit de s’entendre sur le(s) regard(s) des philosophes sur l’anthropologie, et des anthropologues sur le passé de leur discipline et ses liens avec la philosophie. J’en ferai état à partir d’une enquête en cours sur la question du décentrement, considéré comme fondement de l’anthropologie, et que je crois nécessaire de redéfinir, au-delà du relativisme culturel (l’ethnologie) et dans le cadre de l’anthropologie contemporaine. Cette réflexion supposera provisoirement admises deux prémisses : d’une part en amont, qu’il n’y a pas d’anthropologie sans ethnographie donc que le terrain est inhérent à la réflexion anthropologique ; d’autre part en aval, que l’enjeu principal, qu’on laissera de côté pour l’instant, est la possibilité de faire de la philosophie dans le terrain, ce qui revient à réfléchir sur le lieu et les formes de la production des concepts, et sur la portée de ce qu’Adi Ophir appelle la « performance conceptuelle »4. Nous laisserons cette question pour d’autres développements, afin de nous concentrer ici sur la discussion, préliminaire, à propos du décentrement.


Si je me demande aujourd’hui « à quoi sert l’anthropologie ? », « Pourquoi faire encore de l’anthropologie ? » alors que le monde tel qu’il est nous enjoint de penser global, je conçois une anthropologie contemporaine, proche d’une réflexivité ethnographique, soucieuse de saisir, dans un contexte éventuellement très large (« global »), les mouvements et les dynamiques sociales du présent et même le souffle à peine perceptible de l’à-venir. C’est ce qui fait que je ne me retrouve pas dans « le rôle rassurant de l’Autre et de l’Ailleurs »5 que les philosophes semblent avoir attribué une fois pour toutes à l’anthropologie – en la cherchant dans les œuvres de Lévi-Strauss, Clastres, Descola, etc., c’est-à-dire une conception assez homogène de l’objet et des terrains de l’anthropologie – sans vraiment revenir là-dessus. C’est sur cette place assignée qu’il y a malentendu… chez les philosophes comme dans l’histoire de l’anthropologie. Après avoir été considérée comme la sociologie des autres et de l’ailleurs, l’anthropologie serait la trace ou le témoignage de la philosophie des autres et de l’ailleurs… On pourrait décliner toutes les disciplines ainsi déplaçables, c’est toujours l’évidence du décentrement culturel qui est affirmée comme base d’un savoir.


Le décentrement culturel est au principe même de l’anthropologie. Il consiste à se détacher des présupposés culturels hérités de sa propre société et à suspendre tout jugement pour s’ouvrir à la relativité de toute culture et à la découverte des autres. Cela ne s’est pas fait en un jour. Avec à l’origine un oubli et une déprise de soi, les explorations lointaines, les voyages initiatiques et autres « détours » (Leiris, Balandier) ont incarné successivement cette vocation de l’anthropologue à opérer le décentrement culturel, jusqu’à pouvoir « en revenir » grandi, informé de la diversité du monde. Le décentrement culturel donne, selon Maurice Godelier, la possibilité d’une pensée libre transformable en une posture savante, mais aussi politique et éthique : « Comprendre les croyances des autres sans être obligé de les partager, les respecter sans s’interdire de les critiquer, et reconnaître que chez les autres et grâce aux autres on peut mieux se connaître soi-même : tel est le noyau scientifique, mais aussi éthique et politique, de l’anthropologie d’hier et de demain », note-t-il6. En résumé, ce qu’on appelle généralement le décentrement est cette expérience personnelle authentique et un peu « candide » du relativisme culturel.


Mais, de quoi et où revient-on aujourd’hui ? Il convient, non pas de renoncer au décentrement, mais de pousser plus loin et de « globaliser » cette posture bien au-delà du relativisme culturel. En d’autres termes, il ne s’agit plus seulement de décentrer le regard sur le monde grâce à l’anthropologie (dans sa tradition ethnologique relativiste), il s’agit de décentrer l’anthropologie (au sens du savoir des anthropologues) par le regard du monde. La question ainsi posée renvoie à un cadre social cosmopolitique commun (celui qu’édifie la polémique à propos des études dites « postcoloniales » ou « subalternistes »), un cadre qui n’implique ni consensus ni homogénéité mais seulement la reconnaissance d’une échelle de grandeur et d’échanges commune. C’est ce qui permet non pas de refaire une anthropologie de la globalisation, mais d’envisager la possibilité d’une anthropologie-monde – une proposition assez proche à la fois de la « pensée-monde » de Mbembe et de la mondialisation des savoirs d’Assayag7. Dans ce cadre l’observation ethnographique des situations locales se fait avec le monde en tête, comme l’ont en tête et dans leurs pratiques les personnes observées sur différentes scènes sociales8.


En somme, le décentrement qui est à mettre en œuvre aujourd’hui consiste à dépasser l’opposition entre le relativisme culturel et l’universalisme absolu pour inventer un universalisme dont le contexte social et politique de référence ne serait plus telle nation, telle civilisation ou culture, mais l’ensemble des échanges existant à l’échelle mondiale et constituant le contexte social dans lequel naissent et se transforment les cultures. Mais cette posture nous oblige à déconstruire et repenser entièrement la question du décentrement, ce qui nous ramène aux philosophes.


Car si l’on veut extraire la dimension épistémologique et non culturaliste du premier décentrement, il convient de revenir sur l’origine philosophique de l’idée même du décentrement au siècle des Lumières, et sur ce qu’en ont fait les ethnologues plus tard.

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