Critique de l’identité : un logicien croise la psychanalyse.

Monique David-Ménard

Sur l’ouvrage de Ali Benmakhlouf, L’Identité, une fable philosophique (PUF 2009)


Le livre de Ali Benmakhlouf compose plusieurs motifs habituellement disjoints, il s’agit d’en dégager la cohérence originale. Voici d’abord ces « motifs » dans le désordre, ainsi que la multitude des références philosophiques qui les accompagnent. Je dégagerai ensuite, au contraire, plusieurs lignes de cohérence dans cette juxtaposition, qui donnent à cet ouvrage son caractère original. Puis, je poserai la question des croisements, délibérés ou non, avec la psychanalyse, entendue comme approche, à la fois pratique et théorique, des fonctions de l’imaginaire chez les hommes .



I. Comparer l’incomparable

Comme dans un puzzle tout d’abord, voici les pièces qui sont ajustées :

- Une étude logicienne des illusions dont se tissent les théories de l’identité lorsqu’elles prétendent déterminer dans l’être ou dans le réel des entités stables, et lorsqu’elles tentent d’affirmer que le Moi, l’une de ces entités, est au pouvoir d’une connaissance (de soi) ;

- Une philosophie du droit qui enracine l’identité dans le « Mien » plutôt que dans le « Moi »  justement.

- Un repérage de l’exigence d’identité dans les récits épiques qu’un individu ou une société forge sur ses « propres » origines

- L’instauration par le droit d’une sphère de propriété qui, prenant la suite des récits épiques, garantit aux individus qu’ils auront une place là où ils vivent et pas seulement par les objets qu’ ils possèdent.

- Une analyse critique du « conflit des cultures » qui fait la part belle, épistémologiquement, à la méthode comparatiste, comme mise à l’épreuve des conceptions figées de l’identité d’ « une » culture

- Une philosophie du corps comme vulnérable et pouvant être protégé par ce relais qu’institue la propriété

- Le choix d’un exemple de culture prétendument unifiée et repliée sur elle-même : la culture arabo-musulmane dont il s’agit de savoir si le Coran en propose ou non une vérité qui échapperait au croisement mentionné plus haut de l’épopée et du droit.

- Finalement, un retour sur la question du savoir qui affirme que décrire est aussi important qu’expliquer.


On peut d’ailleurs reprendre ces items successifs en nommant les penseurs avec lesquels A.Benmakhlouf trace son chemin :

- Hume, Frege, Russel, Quine et Wittgenstein pour la critique de l’identité substantielle en logique. Mais cette orientation logicienne se lie avec une référence marquée à la subversion de la logique chez Lewis Caroll : c’est Hume, ici qui est le logicien favori de l’auteur puisqu’il croisait déjà une critique logique avec une grande attention portée aux règles de l’Imaginaire, aux consécutions de l’habitude qui ne sont pas –pas encore, dit l’auteur – des relations logiques, en un mot aux associations. Dans l’ouvrage de ABM, Hume est un compagnon important puisqu’il ose présenter les relations logiques comme une transformation des règles associatives. La raison logique ne naît pas toute armée de la cuisse de Jupiter. C’est pourquoi les paradoxes dont Alice (au Pays des Merveilles) fait parfois durement l’expérience permettent de comprendre les liens du rêve à la logique, loin de s’opposer à elle. Certes, Russell, dont la conception du nom propre comme description définie importe pour lutter contre la visée substantialiste des noms et des mots, et Wittgenstein, pourfendant les crampes identitaires de notre langage, interviennent régulièrement dans les développements de l‘ouvrage, mais le duo « Hume –Alice », est plus important.

- Le contrepoint entre le mien et le moi convoque Rousseau, Fichte, Kelsen, et les marie pour un temps avec Amartya Sen afin que prenne forme une conception de la propriété non réduite aux acquêts, pourrait-on dire, c’est-à-dire se fondant sur l’instauration effective d’une place sociale pour des corps doués de capacités.

- L’analyse des supposées « identités culturelles » allie Marcel Detienne, comparatiste de méthode, Montaigne, relativiste de doctrine sans être jamais doctrinaire, et les penseurs qui ont le mieux souligné, soit les rapports complexes de la religion à la philosophie comme Averroès, soit ceux qui ont très vite affirmé qu’une culture vivait d’emprunts à d’autres cultures, et que le rapport de la religion à la philosophie ne se conçoit qu’au prisme des conditions historiques, comme Al Âfgânî. Le Moyen-Âge arabo-musulman, comme on voit, rejoint la question contemporaine de nos sociétés dont le multi-culturalisme proclamé est mis à l’épreuve des faits de révolte intra-urbaine et dont l’universalisme républicain tente de vaincre sa propension à exclure sans que sa capacité à le faire soit encore clairement établie.

Pages : 1 2 3 4 5

  • Capture d’écran 2012-02-01 à 17.50.03