Être son propre médecin : paradoxe, impossibilité ou idéal ?

par Gilles Barroux


Riche d’une histoire qui remonte à l’Antiquité, le soin exprime aussi bien l’attention, le souci de la préservation de soi-même et des autres d’un point de vue physique et moral, que la prise en charge médicale de la personne. Le soin consiste en des actes distincts : prévenir, anticiper, faire attention, prendre garde, mais aussi intervenir, opérer, panser, guérir ; il s’inscrit autant dans l’ordre de la prévention que dans celui de la réparation. Il peut être appréhendé dans un contexte purement individuel, celui des relations privées – prendre soin de ses proches, de ses enfants – comme dans un contexte public et professionnel – prendre soin de personnes dont on a la charge quand on est infirmier ou médecin. Enfin, le soin peut renvoyer à l’activité du médecin ou bien à celle du thérapeute. Ces deux termes ne recouvrent pas nécessairement les mêmes démarches, les mêmes actes, et ne s’inscrivent pas dans les mêmes contextes. Le soin désigne un ensemble assez vaste d’actes destinés à la préservation de l’individu tandis que la thérapeutique concerne tous les actes qui visent au rétablissement de la santé [1]. D’autres langues expriment de manière intéressante cette distinction. Le terme anglais de cure implique l’idée de traitement alors que celui de care implique celle de soin. En allemand, le verbe pflegen correspond à care, et le verbe heilen/behandeln à cure. Les langues attestent ainsi du caractère assez hétérogène de l’usage de la notion de soin dans le discours. En définitive, soigner quelqu’un est un acte qui ne relève pas de la seule prérogative des médecins.

Jusqu’à quel point le soin de soi exprime-t-il un geste médical authentique ? Dans quelle mesure occasionne-t-il une éthique, une philosophie de l’existence appliquée à soi-même ? La thématique du soin de soi et les problématiques qu’elle occasionne invitent à considérer l’histoire féconde des passerelles entre pensée médicale et pensée philosophique. Elle soulève une réflexion conséquente sur le statut même du sujet, sur les motivations et les conditions à partir desquelles la personne se prend en charge, protège son intégrité, tant dans l’état de santé que dans celui de maladie.

Depuis les premiers pas de la médecine antique, la question du soin de soi revêt une importance attestée par de nombreuses traditions philosophiques et médicales – écoles, sectes [2] – comme par de nombreux témoignages écrits qui font autorité : l’homme, même en bonne santé, doit s’attacher à suivre des prescriptions qui sont censées rythmer les différents âges, les différentes périodes de son existence. Une telle exigence ne se trouve nullement limitée au seul horizon, déjà très large, des temps éloignés de l’Antiquité et des siècles qui l’ont suivie. De manière récurrente ressurgit, à notre époque, une aspiration à faire de soi-même un objet d’attention quotidienne. Dans l’état de santé, prendre soin de soi relève d’une conduite autonome ; dans celui de maladie, le recours à une tierce personne – le médecin – devient nécessaire la plupart du temps. La perte ou la diminution de l’autonomie, lorsque l’on est malade, interdit-elle toute aspiration à se soigner tout seul ? Depuis l’émergence d’une médecine professionnelle et compétente, l’institution médicale a acquis une véritable prérogative sur tout ce qui concerne les domaines du soin et de la thérapeutique. C’est vers la fin du xixe siècle et le début du siècle suivant que l’on assiste à l’extension des prises en charge médicales et hospitalières d’une population croissante.

La question du degré d’autonomie du malade, lorsque ce dernier s’inscrit dans un circuit institutionnel déterminé, se pose avec d’autant plus d’acuité. Le statut du malade, au sein de l’institution hospitalière et médicale, prend le nom de patient. Ce terme est déjà usité au XVIIIe siècle [3], mais il fait l’objet d’un usage systématique à partir de la révolution hospitalière et clinique qui marque les premières décennies du XIXe siècle. L’idée de patient suppose celle d’un agent et s’inscrit dans une relation, tandis que l’idée de malade désigne un état vécu par une personne – ressenti, perception –, qui concerne d’abord le rapport à soi-même avant le rapport à l’autre. Si être malade désigne un état, une expérience et un ressenti, être patient renvoie à un statut, à un double titre : relationnel puisqu’un agent est impliqué – médecin, hôpital –, et administratif puisqu’un ensemble de démarches sont nécessaires à la reconnaissance de ce statut, s’inscrivant dans des systèmes comme ceux de l’assurance et de la mutuelle. Être patient et être malade ne coïncident pas systématiquement. Bien qu’il évoque à lui seul un panel de situations et de perceptions remarquablement différentes – incommodité, accident, blessure, malaise, souffrance et douleur –, le terme « malade » prend une signification immédiatement concrète pour qui se trouve dans cet état [4]. Être malade, c’est se trouver plus ou moins durablement condamné à vivre avec une santé qui a perdu son équilibre, affectée par l’excès ou par le défaut. Se faire vacciner, effectuer une visite de contrôle, faire une série d’examens sont autant d’actes qui sont induits, non nécessairement de l’état de malade, mais toujours de celui de patient : d’un médecin, d’un hôpital ou encore d’une clinique. Être patient suppose que l’on attende d’autrui qu’il prenne soin de nous, qu’il nous prenne en charge. Ce terme de « patient » appartient plus nettement au vocabulaire des médecins et des personnels hospitaliers. Jacqueline Lagrée interroge les usages contemporains et hospitaliers de cette notion de patient, en notant que « Si les médecins parlent abondamment de leurs patients, le terme est bizarrement absent des index des ouvrages de bioéthique ou du code de déontologie médicale [5] ». Elle souligne également l’évolution de ce terme en lien avec celle des relations entre le personnel soignant, l’institution hospitalière, le monde économique et les patients : « l’administration hospitalière, tout en ayant rédigé une charte du patient hospitalisé (1995), a aujourd’hui tendance à parler de l’usager de l’hôpital quand ce n’est pas du client, ce qui a pour réciproque de considérer les soignants comme des « prestataires de service » ce qui n’est pas anodin [6]. »

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