L’utopie par-delà ses critiques

par Mathieu Potte-Bonneville

A propos de : Pierre Macherey, De l’Utopie !, De l’Incidence éditeur, 2011.


Dans les débats qu’organise le Collège, il est d’usage que l’organisateur de la rencontre s’en tienne prudemment à une présentation introductive et en quelque sorte neutre de l’ouvrage, permettant au public qui ne se serait pas encore plongé dans la lecture de se faire une idée de l’objet de la discussion, et laissant aux autres intervenants le soin de dire davantage comment ils ont reçu le livre, et quelles questions ils se posent à son propos. Je crains ici de devoir déroger à cet usage : même si j’essaierai de donner quelques indications quant à la trajectoire suivie dans De l’utopie !, il m’est impossible de m’en tenir à une forme de restitution ou de compte-rendu rationnel, parce qu’une telle prudence serait infidèle à la dimension d’intervention que le livre, me semble-t-il, assume dès son titre. Comme l’indique Pierre Macherey dès l’introduction, le titre choisi inscrit en effet d’emblée l’ouvrage sur un double registre, selon qu’on le lit avec ou sans point d’exclamation : si De l’utopie laisse attendre une sorte de traité, qui tenterait de dégager ou d’établir l’essence du phénomène considéré, dans une forme de surplomb ou d’extériorité savante de l’auteur vis-à-vis de l’objet qu’il examine, De l’utopie ! introduit dans l’équation à la fois le geste d’une réclamation ou d’une revendication, et l’exclamation joyeuse de qui découvre, avec surprise, un trésor dans son jardin ou déballe le présent qu’on vient de lui offrir, s’émerveillant de ses petits détails.

Cette double lecture, ou ce vacillement du titre vis-à-vis de lui-même (vacillement qui l’éloigne tant des textes académiques que des libelles à l’impératif, du type Indignez-vous !), nous introduit d’emblée à quelques-uns des motifs centraux de l’ouvrage. Premièrement, ce titre établit une forme de solidarité entre l’investigation rationnelle et le registre des affects ou des rêveries de qui voudrait, contre toute attente et tout regard porté sur le présent, que ressuscite l’utopie là où celle-ci manque ; or ce sera le propre de l’utopie, telle que Pierre Macherey l’analyse, que de conjoindre systématiquement la rigueur d’une pensée analytique et les affolements de la déraison, comme en témoigne le double jugement porté, par exemple, sur l’oeuvre de Campanella (« logique et déraison s’y côtoient au point de paraître se confondre », p.296) ou celle de Fourier (dont vous rappelez que Breton y voyait une « coexistence d’un extrême sérieux et d’un non moins extrême penchant à l’absurde », p.305). Deuxièmement, cela implique qu’une réflexion sur l’utopie se doit, pour être fidèle à son objet, de ne pas adopter vis-à-vis de l’utopie une posture détachée, mais de redoubler, à l’intérieur de son propre mouvement, cette même conjonction improbable, ce à quoi le livre s’efforce au moins à deux niveaux : d’abord en mobilisant une écriture dont, en particulier dans la troisième partie du livre, on ne saurait dire si elle est sérieuse ou légère, rigoureuse ou parfaitement inconséquente, parce qu’elle est en vérité les deux à la fois : explorant de l’intérieur les ramifications de la pensée de Fourier, le texte en fait voir simultanément l’implacable logique et la puissance de délire, dans une reconstruction d’autant plus comique qu’elle apparaît rationnellement imparable – il est rare, et c’est l’une des beautés du livre, que l’on éclate régulièrement de rire à la lecture d’un traité de philosophie, et il est encore plus rare que l’on éclate de rire non pas contre la pensée qui se trouve exposée, mais avec elle, comme c’est le cas lorsque par exemple, Pierre Macherey reconstruit les principes qui gouvernent chez Fourier l’organisation de la culture des poires et le débarquement régulier d’un groupe de « jouvencelles fraisistes sortant de cultiver une clairière garnie de fraisiers dans la forêt voisine » (p.373), débarquement propre à donner à la production agricole une allure de fête de tous les sens.

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