Peur des malades, peur des médecins, peur de la maladie : quelques points pour ébaucher une histoire de la peur dans l’univers médical.

Par Gilles Barroux.

Philosophe, directeur de programme au Collège International de Philosophie. Professeur en classes préparatoires. Membre associé de l’école doctorale « Connaissance langages modélisation » de l’Université Paris X Nanterre.



Dans quelle mesure la peur constitue-t-elle un objet de médecine ?



Un premier exercice très instructif consiste, en commençant par une petite navigation sur le net, à prendre la mesure des échanges quotidiens au sujet de la santé, de la maladie et de la médecine. Le « C’est grave docteur ? » y connaît un succès que la multitude des sites, des forums ne cesse de confirmer. Beaucoup de gens expriment, par exemple, des inquiétudes liées aux pertes de mémoire, et nombreux sont les forums qui s’en font l’écho, inquiétudes exprimées par des personnes de tout âge. L’ombre d’Alzheimer plane sur les propos des internautes « Bonjour, j’ai des pertes de mémoire et difficultés de concentration […] Qu’est ce qui m’arrive ? […] Après avoir lu vos commentaires, je me rends compte que j’ai les mêmes symptômes que vous. Dans une conversation je ne me souviens pas de ce que l’on vient de me dire deux secondes avant […] Moi aussi quand je lis je ne me souviens pas de ce que je viens de lire et je m’étonne des fois de devoir relire plusieurs fois pour comprendre […] j ai trente ans et me retrouve dans tous ce descriptif ça fait peur de ne plus se rappeler de choses de mots et d’événements […] je ne sais pas comment faire avez vous eu des résultats via le médecin ou autres ? »1. Autre exemple, si l’on tape « essoufflement », une page suffit pour retrouver au moins cinq ou six fois l’occurrence « cardiaque » sur une seule page ; de là à opérer le raccourci suivant : essoufflement veut dire six fois sur dix « origine cardiaque »… Si internet modernise et accélère les modalités de la communication, la rapidité des moyens de communication contribue à catalyser la circulation des peurs, des angoisses, des interrogations. Si un tel mode de communication, encore très moderne et appelé à évoluer, illustre la performance technique et un développement tout azimut de l’échange, plutôt que de dissiper les peurs, il arrive bien souvent qu’il en distille leur écho avec autant de célérité.


De manière plus générale, quels éléments (références, exemples) autorisent ou même incitent à conjuguer peur, médecine et maladie ? La question est d’actualité, car les peurs contemporaines ne manquent guère : celles liées à la maladie, notamment aux maladies dégénératives (dont le développement peut se trouver lié aux perspectives de vieillissement de la population : cancers, Alzheimer, cardio-vasculaires…), celles liées aux virus, à leurs mutations (H7N9 actuellement en Chine, H1N1, SIDA…), celles liées à la pollution (particules, ondes, ce qui émane du monde de l’invisible mais qui nous colle à la peau…), celles, encore, liées à l’opacité de la provenance de nos produits de consommations courante (peurs alimentaires…).


Qu’est-ce qui change, entre les peurs d’hier et celles d’aujourd’hui ? Ne pourrait-on pas parler de peurs récurrentes, qui se manifestent au travers d’événements renouvelés dans des contextes très différents ? Vieilles comme l’humanité sont ainsi des peurs comme celle de la mort, des maladies et des épidémies, des différentes formes de transmission, que l’on appelait autrefois les miasmes, des effluves chargées de substances malsaines transportées par les airs, de ce que l’on mange. Alors, nous aurions affaire à une constance de la peur, comme une histoire des peurs au sein même de celle de la médecine : doit-on pour autant appréhender en une approche globale la peur comme une sorte d’ « obstacle épistémologique », pour reprendre la conceptualisation de Bachelard ? Suffirait-il qu’une rationalité renouvelée, triomphante, vienne nous annoncer un temps nouveau qui aurait enfin éradiqué toutes ces peurs ? Si les peurs d’aujourd’hui ont une histoire, comment se dépouilleraient-elles aisément de leur passé ? Il est alors nécessaire d’analyser les motivations à partir desquelles, historiquement, un discours de la peur (on devrait dire : des peurs) imprègne l’univers de la pathologie.


Avant de décliner différentes dimensions de la peur, considérons dans quelle mesure cette dernière constitue un objet à part entière de médecine, telle une entité nosologique. La peur serait un : « Sentiment aigu d’appréhension ou d’anxiété pouvant s’extérioriser par un ou plusieurs des signes suivants : tachycardie, pâleur, faiblesse, sudation, oppression, respiration irrégulière, étourdissements, mydriase, incontinence urinaire et fécale »2. Des dictionnaires de médecine plus anciens proposent des définitions de la peur qui ne manquent pas d’intérêt. L’Encyclopédie Méthodique (1787-1830) s’intéresse à ce phénomène : « La peur n’est pas une passion durable, profonde comme la crainte, mais bien plutôt une émotion soudaine, rapide, passagère, souvent motivée, à laquelle les caractères les plus courageux ne sont pas toujours inaccessibles »3. On peut relire Montaigne évoquant lui-même la peur, quand il constate que: « parmi les soldats même, où elle devrait trouver moins de place, combien de fois à elle changé un troupeau de brebis en escadron de corselets ? des roseaux et des cannes en gens-darmes et lanciers ? nos amis en nos ennemis ? »4. Ce même article de l’Encyclopédie Méthodique évoque des frayeurs nocturnes, symptôme qui se rencontre dans plusieurs maladies différentes, puis la panophobie, affectant enfants et adultes dans les cas suivants : dentition laborieuse (enfants), irritation directe ou sympathique de l’encéphale, gastrites, gastro-entérites, référence à la classification du médecin du XVIIIe siècle Boissier de Sauvages. Le Larousse médical illustré, (1924) fait de le peur un « Réflexe normal de protection qui met l’individu en état de défense contre un danger réel ou imaginaire évocation de l’afflux important de sang vers les centres nerveux qui lui est lié, évocation de l’angoisse, de la gêne, de la pâleur ou au contraire du rouge écarlate, enfin :  la peur est la croyance à un danger : pour guérir de la peur, il suffit de se persuader ou de persuader les autres qu’il n’existe aucun danger ». Passion, état, sentiment, faisant appel à des causes morales mais qui se traduit par des phénomènes physiques, la peur n’est pas une maladie, à peine un symptôme. Pourquoi, en ce cas, se trouve-t-elle inscrite dans les dictionnaires de médecine ? Quel est son intérêt médical ? Que dit-elle de l’homme malade ou en santé ?


C’est à partir de trois grandes interrogations que le champ de la peur sera exploré : notion qui se situe à la frontière du moral et du physique, de la maladie et d’états caractérisés par des réactions sans lendemain, de l’individu et de la population, de l’ignorance et de l’imagination. Tout d’abord, la peur peut-elle être considérée comme une sorte de maladie, une entité nosologique à part entière, est-elle symptôme de maladies ? Ensuite, que manifestent les peurs des grands fléaux, à l’exemple des peurs liées aux épidémies et aux aliments ? Enfin, quelle économie de la peur imprègne parfois les relations entre médecins, entre médecins et pouvoir, et entre malades et médecins ?


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