Peur des malades, peur des médecins, peur de la maladie : quelques points pour ébaucher une histoire de la peur dans l’univers médical.


Les maladies comme source de peur.


Comment distinguer clairement entre la peur considérée comme entité nosologique de la maladie, maladie à part entière, et la maladie comme source, comme objet de peur ? En d’autre termes : avoir peur, être saisi par la peur, n’est-ce pas déjà être malade ? Une telle interrogation renvoie, au moins historiquement, à l’immense mine de débats et autres controverses qui interrogent les rapports entre le physique et le moral, ce qui fait remonter à une époque où philosophes et médecins s’attelaient à écrire sur ces types d’échanges, l’époque des traités sur les passions, l’époque durant laquelle, à l’instar d’un Descartes, l’on tentait d’identifier et de conceptualiser une substance – les esprits animaux (par exemple) – exprimant cet échange, ce qui circule entre partie pensante et partie agissante de l’homme. Autrement dit : de quelle substance relève la peur ?


Que les maux aient une substance, et que ce qui passe par le corps doive trouver quelque origine dans l’âme, de telles conjectures trouvent une résonnance tant lexicale que philosophique, à un siècle – le XVIIe siècle – qui connaît une accumulation de contributions d’importance sur des questions portant sur les passions, les rapports entre moral et physique, ou encore la maîtrise du sujet face à ses états émotifs. Descartes écrit – l’une de ses dernières œuvres – un Traité des passions de l’âme (1749) dans lequel il appréhende la peur en tant que passion. Il commence par souligner le caractère d’inhibition de la peur, un état qui réduit d’autant la puissance du vouloir chez le sujet : « la peur ou l’épouvante, qui est contraire à la hardiesse, n’est pas seulement une froideur, mais aussi un trouble et un étonnement de l’âme qui lui ôte le pouvoir de résister aux maux qu’elle pense être proches »5. La peur entre dans un lexique fortement péjoratif, elle est souvent évoquée comme étant un abaissement moral de l’homme, et ce dernier doit pouvoir lui résister par une préparation. La peur, selon Descartes, relèverait plus du registre de la médiocrité que de celui d’une faiblesse pathologique : « Pour ce qui est de la peur ou de l’épouvante, je ne vois point qu’elle puisse jamais être louable ni utile ; aussi n’est-ce pas une passion particulière, c’est seulement un excès de lâcheté, d’étonnement et de crainte, lequel est toujours vicieux, ainsi que la hardiesse est un excès de courage qui est toujours bon, pourvu que la fin qu’on se propose soit bonne. Et parce que la principale cause de la peur est la surprise, il n’y a rien de meilleur pour s’en exempter que d’user de préméditation et de se préparer à tous les événements, la crainte desquels la peut causer »6. L’auteur du Traité des passions de l’âme unit en un sort commun peur et lâcheté ; les deux se conditionnent l’une l’autre puisque avoir peur implique une fuite, une désertion, une perte de la responsabilité. Parlant de la lâcheté, dans ce même passage de son Traité, il fait intervenir de manière explicite la part du corps dans la description de l’état du sujet pris de peur et de lâcheté : « elle sert aussi alors pour le corps, en ce que, retardant le mouvement des esprits, elle empêche qu’on ne dissipe ses forces. Mais ordinairement elle est très nuisible, à cause qu’elle détourne la volonté des actions utiles. Et parce qu’elle ne vient que de ce qu’on n’a pas assez d’espérance ou de désir, il ne faut qu’augmenter en soi ces deux passions pour la corriger »7. Cependant, cette connotation fortement négative de la peur peut se trouver contrebalancée par l’idée que la peur, qui est toujours un état intentionnel (on a toujours peur de quelque chose), est alors susceptible de contrebalancer d’autre passions, à l’exemple de ce qu’en écrit, quelques années plus tard, Spinoza : « La Peur est un Désir d’éviter un mal plus grand, que nous craignons, par un moindre »8. Or, l’un des objets les plus connus et les plus répandus de peur est la mort ou, encore, des états de souffrance insupportables. Dans ce contexte, la peur ne serait-elle pas la première médication (pavorem medicatrix) ? « Le malade absorbe ce qu’il a en aversion par peur de la mort »9. L’occasion est donnée de souligner, dans ce même registre, le caractère salutaire de la peur, souligné par Locke dans ses Pensées sur l’éducation : « La peur nous a été donnée comme un aver­tis­sement, pour arrêter notre activité et pour nous mettre en garde contre les appro­ches du mal ».10 La peur est un sentiment, une passion qui possède indéniablement un caractère ambivalent : faiblesse d’un sujet inhibé mais aussi réflexe salutaire, surcroît d’imagination, mais aussi souci de prévision. Il reste que la peur est un état problématique, moralement condamnable quand elle empêche toute forme de courage, de noblesse ; elle serait également pathologiquement préoccupante, et c’est vers le registre des écrits médicaux qu’il faut alors se tourner. L’expression « mourir de peur » n’est-elle qu’une tournure métaphorique sans fondement ? En quoi la peur se fait-elle maladie ? Peut-elle rendre malade, au sens médical du terme ?


La question est donc de savoir si la peur est, en soi, une entité nosologique, une forme de maladie à part entière, un état particulier dans le cours d’une maladie, ou encore, un symptôme de quelques maladie. Boissier de Sauvages, dans son Vocabulaire de la nosologie, recense la peur comme un phénomène morbifique11. L’un des termes latins de la peur est le mot pavor, qui signifie l’agitation, le trouble, mais aussi la frayeur et l’épouvante. L’article Panophobie (littéralement : Crainte de tout) stipule, dans ce même ouvrage, que : « C’est une maladie ordinaire aux enfants à la mamelle, lorsqu’endormis, ils ont la fièvre, qu’ils suent, pleurent, ou crient en s’éveillant, tous tremblants, épouvantés, et presque en convulsion ; parce qu’ils croient voir des phantômes effrayants, ou des spectres pendant leur sommeil ». Cet article est suivi d’un autre, encore plus bref, Pantophobie : « Crainte de tous les objets »12. La peur relève bien d’un état mitoyen entre le corps et l’esprit, comme si les dispositions physiologiques produisaient des visions de type hallucinatoire (voir des fantômes). Une certaine évocation de la peur est alors, en particulier dans les écrits médicaux, jusqu’au XIXe siècle au moins, attribuée en priorité à l’âge de l’enfance, car ce serait un âge plus perméable aux constructions imaginaires, aux hallucinations, à une certaine faiblesse de l’esprit. Cette approche peut être mise en résonnance avec les définitions contemporaines (de l’œuvre de Boissier de Sauvages) du cauchemar, qui s’écrivait aussi « cochemart », terme renvoyant jusqu’au début du XIXe siècle à celui d’ « incube ». Ce dernier nom renvoie lui-même aux démons à qui les anciens attribuaient un pouvoir de nuisance généralement la nuit, au milieu du sommeil, en allant se poser et peser lourdement sur la poitrine des dormeurs (incube pour les femmes et succubes pour les hommes…). Caelius Aurelianus13 (Ve siècle) rapporte avoir senti qu’un lourd chien noir s’était posé sur sa poitrine, voulant appeler ses parents, il s’aperçut qu’aucun son ne sortait de sa voix… La peur comme le cauchemar génère une forme d’oppression, une sensation d’étouffement, susceptible d’occasionner une gêne mêlant des idées désagréables et une lourdeur d’une partie du corps.


À ces différents états que sont les cauchemars, les terreurs nocturnes, les peurs, l’imagination y mêle son grain de sable. Or l’imagination est, a priori un concept plus philosophique que médical. Elle possède de multiples acceptions qui rentrent dans autant d’usages qu’en font les philosophes à partir de leurs systèmes : faculté de représentation, univers de la sensibilité, aptitude à créer, à inventer, ce qui en fait, selon les termes de Spinoza, une « puissance », imagination qui, selon le célèbre mot de Pascal est autant « maîtresse d’erreur et de fausseté », fourbe mais seulement de temps en temps. Néanmoins, l’imagination trouve tout de même une place dans la littérature médicale. Si la peur est une entité pathogène, à un plus ou moindre degré, et si l’imagination peut en être la source, cette dernière est elle-même un sujet de médecine. L’article « Imaginaire » du Panckoucke relie l’évocation de « maladies imaginaires » avec l’hypocondrie, encore décrite, au début du XIXe siècle, comme une vraie pathologie affectant bas-ventre et viscères : « Il est donc vrai que les maladies imaginaires ou dans lesquelles l’imagination joue un rôle plus ou moins considérable, sont le plus souvent très réelles ; mais il faut en outre ajouter que les inquiétudes auxquelles s’abandonnent la plupart des hypocondres, sont exagérées ou déplacées, et que leurs discours comme leurs plaintes, sont également remarquables par un ton d’exaltation qui met en garde, non seulement contre leurs récits, mais contre l’expression exacte de la vérité, parce que l’exagération de leurs souffrances est aussi vraie dans la nature que la réalité de leurs maux »14. L’imagination se matérialise directement ou indirectement en produisant ou en induisant des états psychologiques : en ce sens, l’hypocondrie serait la matière et le versant pathologique de l’imagination ; or, l’hypocondrie, ou passion hypocondriaque, est « une maladie chronique, qui fait craindre la mort à celui qui en est attaqué, à cause des rapports, des palpitations de cœur, des borborygmes, et autres maladies semblables, légères, et qui changent sans un principe évident »15 ; elle est (dixit Panckoucke qui y consacre plus de trente pages !) « une maladie de tous les temps et de tous les âges », traversant toutes les saisons, trouvant son origine dans les viscères, puis dans les nerfs, avant de devenir psychique… Voici donc l’exemple d’une maladie à l’interstice du moral et du physique, qui pose, à travers ses grilles de lecture, la question de l’évaluation même de l’état de maladie comme ressenti : quelle différence, quelle articulation entre être malade et se sentir malade ? Autre exemple tendant à faire de la peur, et de cette déclinaison particulière qu’en est la crainte, un état pathologique, lorsque celle-ci va jusqu’à provoquer des convulsions, comme l’écrit le médecin suisse Samuel Auguste André David Tissot dans son Dictionnaire des pronostics : « La peur et les autres passions de l’âme donnent souvent lieu aux convulsions […] Pour l’ordinaire, elles ne sont pas mortelles, à moins qu’elles ne soient fréquentes et très violentes […] (elles) sont à craindre, si elles sont un mal chronique, héréditaire : elles peuvent se terminer par l’épilepsie, la mélancolie, la paralysie ; elles font périr par l’apoplexie »16.


Si la peur n’est pas immédiatement une maladie, elle est facilement inspirée par les maladies. Cet aspect préoccupe les médecins depuis longtemps. En 1792, Jouenne, préfaçant un ouvrage de Giuseppe Pasta sur la nécessité du courage et de la patience dans les maladies, montre comment la peur, associée à l’imagination, catalyse le développement de la maladie. Une telle analyse est développée à partir d’une conception vitaliste de la médecine et de la physiologie encore très prégnantes à la fin du XVIIIe siècle, déterminant un principe vital à l’origine de tous les mouvements du corps : « La plus grande de toutes nos maladies, c’est la crainte qu’elles nous inspirent, parce qu’elle détend tous nos ressorts. L’imagination d’un homme que son mal inquiète, détermine les humeurs dans la partie affligée, à laquelle il pense continuellement, et qui s’engorge de plus en plus : au lieu qu’une âme courageuse, en renforçant le principe vital, le rend capable d’exécuter avec vigueur toutes les fonctions, de surmonter tous les obstacles au dedans et au dehors »17. Un homme ainsi en butte à son imagination et aux peurs qu’elle provoque, pourrrait aussi consulter Spinoza qui, dans l’Ethique, écrit que « si l’esprit, en imaginant présentes des choses qui n’existent pas, savait en même temps que ces choses n’existent pas réellement, il regarderait cette puissance d’imaginer comme une vertu de sa nature, et non comme un vice ; surtout si cette faculté d’imaginer dépendait de sa nature seule, c’est-à-dire si la faculté d’imaginer de l’esprit était libre »18. Cependant, l’on peut noter qu’imagination et peur s’inscrivent, bien souvent, dans un imaginaire, soit un ensemble de représentations produites et reproduites à travers les époques. Les peurs peuvent isoler les hommes, mais elles se partagent également, se communiquent, se propagent, ce qui amène à évoquer l’idée d’une contagion de la peur…




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