Peur des malades, peur des médecins, peur de la maladie : quelques points pour ébaucher une histoire de la peur dans l’univers médical.

Institutions, relations : la peur de l’autre dans l’univers de la médecine et dans la société.




Bien hasardeuse serait l’entreprise qui consisterait à répertorier toutes les formes de peurs dans l’univers de la médecine et de la société. Nous retiendrons essentiellement les deux contextes suivants : les relations des médecins entre eux et avec leurs institutions, et les relations entre médecins et patients.


Le régime de la crainte a longtemps constitué l’ordinaire du quotidien des médecins les plus en vue, ceux qui servaient les plus hauts dignitaires : le médecin du roi craint autant qu’il ne l’est. Ce sont les monarchies qui dessinent l’horizon des premières codifications de l’institution médicale. Ce qu’ils ont de commun avec d’autres acteurs de la cité, c’est leur stature d’homme public. Chaque médecin doit, en tant que personnage public, s’astreindre à une politique contraignante, et ne jamais lui faire défaut. Au XVIIIe siècle, Friedrich Hoffmann (le jeune) publie ainsi une Politique du médecin, (traduite en 1751), consistant dans l’observance rigoureuse de règles de prudence pour « acquérir promptement de la réputation, la conserver, et devenir un praticien heureux »39. Suit une liste de considérations sur ce que doit être un médecin « politiquement correct » : il doit être religieux (exclusion des déistes, des spinozistes…), il ne doit pas être superstitieux, il doit être philosophe, il doit avoir une vie équilibrée, modeste, il doit savoir composer avec les apothicaires (c’est-à-dire, tout en n’outrepassant pas son domaine, il ne doit pas laisser aux apothicaires la possibilité de s’ériger en médecins et de prendre leur place), etc. Une ligne de conduite morale est ainsi fixée par ce type de bréviaire, source de multiples craintes : écarts, reproches, suspicions…


Le sort des médecins qui entrent au service du roi – objet d’études pour nombre d’historiens – reflète bien les dynamiques de la crainte. Il s’agit des médecins les plus réputés ou prestigieux pouvant alors être nommés premier médecin du roi. Ils sont auréolés d’une distinction honorifique, mais supportent en même temps un poids très lourd. La responsabilité qui leur est conférée est d’autant plus grande et leur poste d’autant plus précaire, dans la mesure où le moindre faux pas les rejette dans la répudiation, le moindre succès les confirme et les promeut d’autant. En décrivant le statut de médecin du roi, François Lebrun note qu’ « Approchant la personne du roi de plus près que quiconque, il est susceptible, de ce seul fait, de jouer un rôle politique non négligeable »40. Un tel statut fait apparaître le médecin presque au-dessus du monarque sur un certain plan : il lui doit la santé ; il doit être en mesure de le guérir quelle qu’en soit l’affection ; en un mot, c’est le corps de la nation qui attend tout entier la main curative. Si la politique s’exprime, malheureusement et inexorablement par une certaine économie des passions, des désirs, des ambitions, c’est aussi de politique qu’il s’agit, concernant le milieu des médecins, parmi lesquels, comme La Mettrie l’a montré de manière mémorable, on attend qu’un Chirac, qu’un Chicoyneau, qu’un Fagon ou bien qu’un Lassone ou autre trébuche pour se précipiter à sa place41.

Mais qu’en est-il, entre le médecin et son patient ? Nous ne retiendrons qu’un aspect ici, celui de la crainte encore une fois. Pourquoi la crainte deviendrait une sorte d’argument thérapeutique ? L’on peut évoquer cette forme de peur, déclinée comme argument du discours médical face au patient. Là aussi, les points de vue de l’histoire, de la littérature, du récit, apportent leur lot de témoignages, dont il n’est pas sûr qu’ils soient tous emprisonnés dans une histoire résolument dépassée aujourd’hui. Nombre de récits font état d’une accusation du médecin, usant alors du registre de la faute, de la culpabilité et mettant en cause le malade ou le patient. Les formes rhétoriques consistant à accuser ou à défendre s’inscrivent pleinement dans ces registres. « Vous avez eu tort de faire maigre pendant l’usage des remèdes »42, se voit ainsi reprocher un malade qui s’était plaint auprès de son médecin d’avoir subi des attaques et éprouvé force faiblesses pendant le régime qui lui avait déjà été recommandé. Dans ce type de relations, intervient la question de l’usage de la responsabilité, tant envers le malade qu’envers le médecin. Le patient qui a « eu tort » de ne pas suivre à la règle les remèdes prescrits se trouve donc être le premier responsable de certains accidents qui se produisent et l’affectent en conséquence. Il lui incombe, en quelque sorte, d’être, en même temps que le ou les médecins qui le suivent, « médecin de lui-même » en se soignant, en transformant la consultation de papier en médecine effective et quotidienne. Le médecin refuse, quant à lui, de se voir imputer une faute qu’il avait, au moins implicitement, prévue, en recommandant un régime, une diète, des bains, tel remède chimique…


Mais c’est souvent dans le contexte d’une condamnation morale que l’usage de la peur peut trouver une place de choix. Quand il s’agit de prévenir des pratiques jugées contre-nature, rien de tel, aux yeux de bien des médecins que de manier les métaphores alliant mal moral et mal physique. C’est alors le vocabulaire de la dégérescence qui est invoqué. Un exemple significatif de tels usages est celui des condamnations très vives de l’onanisme, particulièrement aux XVIIIe et XIXe e siècles. Après avoir passé en revue toutes les maladies qu’entraîne cette pratique solitaire, l’article de l’Encyclopédie de Diderot, portant sur ce sujet et s’inspirant des travaux du célèbre médecin suisse Tissot43, amorce une réflexion plus générale sur ce sujet : « Il semble qu’on ne saurait rien ajouter au déplorable état où se trouvent réduits ces malades, mais l’horreur de leur situation est encore augmentée par le souvenir désespérant des plaisirs passés, des fautes, des imprudences, et du crime. Sans ressource du côté de la Morale pour tranquilliser leur esprit; ne pouvant pour l’ordinaire recevoir de la médecine aucun soulagement pour le corps, ils appellent à leur secours la mort, trop lente à se rendre à leurs souhaits; ils la souhaitent comme le seul asile à leurs maux, et ils meurent enfin dans toutes les horreurs d’un affreux désespoir »44. Comme pour tout ce qui touche à l’hermaphrodisme, c’est-à-dire à des contextes qui seraient propices au développement de pratiques sexuelles « déviantes », une double, voire une triple condamnation de ces formes de plaisir se trouve formulée : morale, médicale et philosophique ; ceux qui se livrent à de telles formes de « plaisirs » n’ont, alors, pas besoin d’être condamnés par la société, c’est la nature qui prononce leur condamnation en les rendant malades.


Les derniers exemples évoquent la peur plutôt dans le sens de la crainte, au sens d’un sentiment inspiré par une personne ou par un ensemble de représentations, crainte du médecin, crainte du pouvoir et crainte des conséquences de certains actes. Ce qui pose la question de l’usage de cette passion dans une entreprise pédagogique : dans quel contexte faudrait-il inspirer la crainte, et jusqu’à quel point ? Ainsi, dans ses réflexions sur l’éducation, Locke recommande l’usage modéré de la crainte dans l’éducation des enfants…



Peut-on conclure avec l’idée, qui s’est imposée à travers les deux derniers siècles, que progrès scientifique et médical ont conjuré les grandes peurs ? Epidémies ? Zoonoses ? etc. ? Revenons à Bachelard. Après avoir évoqué, dans la Formation de l’esprit scientifique, une scène du Werther de Goethe, scène de bal interrompue par les résonnances furieuses du tonnerre affolant danseuses puis danseurs, Bachelard conclue : « Je crois qu’il semblerait impossible d’inclure un tel récit dans un roman contemporain. Tant de puérilité accumulée paraîtrait irréelle. De nos jours, la peur du tonnerre est dominée. Elle n’agit guère que dans la solitude. Elle ne peut troubler une société car, socialement, la doctrine du tonnerre est entièrement rationalisée ; les vésanies individuelles ne sont plus que des singularités qui se cachent. On rirait de l’hôtesse de Goethe qui ferme les volets et tire les rideaux pour protéger un bal »45. Et si, malgré tout, on continuait quand même à avoir peur du tonnerre ?


Plutôt que de les annihiler, les connaissances d’aujourd’hui ne nourrissent-elles pas de nouvelles peurs ? Les capacité prédictive de nombre de Sciences, à l’instar de la médecine, ne sont plus un secret. Mais n’amènent-elle pas à une vigilance, une méfiance redoublée face à la connaissance accrue de nombre de facteurs de risques ? Est-il préférable de vivre en connaissance de cause, si cela signifie vivre en sachant tout ce que l’on risque en vivant ? Tel est l’un des débats lancé ces dernières années en médecine : la prévention, plutôt que d’aider le patient à envisager des risques pathologiques potentiels – hypertension, cancer, infarctus, etc. – ne conduit-elle pas à redoubler les troubles et à amputer la vie dudit patient à partir de risques encore potentiels ?



Pour vivre heureux, ne devons-nous pas préserver un peu d’ignorance ?


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