Racisme et colonialisme chez Michel Foucault

Racisme et colonialisme chez Michel Foucault

Par Orazio Irrera


I.

Ce texte constitue une tentative de poser la question du racisme et celle du colonialisme dans l’œuvre de Michel Foucault pour vérifier si, et éventuellement dans quelle mesure, il est possible d’articuler ces deux foyers de problématisation qui, au-delà de la référence ponctuelle à Foucault, ont été au cœur du séminaire qu’avec Francesca Bertino et Matthieu Renault, nous avons animé auprès du Collège international de philosophie lors de ces deux dernières années. Est-il donc réellement possible d’articuler ces notions, même si problématiquement, dans la pensée de Michel Foucault ? Peut-on retrouver de tels liens au sein de l’œuvre foucaldienne ou faudrait-il plutôt séparer ces questions et se demander si finalement les seuls liens concevables n’ont pas été tracés par Foucault lui-même mais seulement par d’autres chercheurs à partir de l’usage de certaines de ses catégories ? En effet la difficulté majeure qui tient à cette opération dérive justement du fait que si Foucault a abordé plus directement la question du racisme, il demeure aussi que le problème du colonialisme et de l’impérialisme chez lui n’ont jamais fait l’objet d’aucune analyse en soi définitive. En schématisant un peu on peut dire que ce questionnement autour du colonialisme chez Foucault a produit à mon avis trois manières d’envisager le rapport entre sa pensée et la question coloniale ou, en d’autres termes, d’aborder la question de l’utilisation des catégories et des grilles d’intelligibilité foucaldiennes par rapport à la question coloniale.

1) La première manière part du constat que l’absence d’une problématisation directe du colonialisme empêche de fait d’assumer une perspective telle que celle de Foucault qui demeurerait au fond occidentaliste et euro-centrée – en ce sens utiliser Foucault signifierait perpétuer des catégories qui ont été développées à partir de cette absence, sinon risquer de la consolider.

2) La deuxième manière d’entendre l’utilisation de Foucault par rapport au colonialisme reconnaît, tout comme la première, le manque d’une problématisation historique des situations coloniales et impériales, mais cela ne semble pas constituer un obstacle insurmontable, puisque les catégories et le questionnement dont seule les sociétés occidentales font chez Foucault l’objet peuvent être testés, mis à l’épreuve et transplantés aussi bien dans l’histoire coloniale que sur la scène postcoloniale. Ce processus se présente comme ouvert dans la mesure où le fait de tester les instruments légués par Foucault peut comporter d’un côté une reformulation critique tantôt de leur fonctionnement conceptuel (sinon voire un rejet), tantôt de leur opérativité méthodologique et, de l’autre, une révision des chronologies (les continuités autant que les ruptures et les discontinuités) que Foucault a référé exclusivement aux sociétés occidentales.

3) Troisième manière enfin : si les deux premières présupposaient l’absence de la problématisation de la scène coloniale comme quelque chose d’absolu et d’irrémédiable, cette dernière perspective cherche par contre, à partir des remarques à l’apparence occasionnelles et rapides que Foucault fait ici et là dans son œuvre à propos du colonialisme, de faire apparaître, pour ainsi dire, en pointillé un champ de problématisation possible qui n’aurait pas été développé par Foucault mais qu’il serait néanmoins possible d’explorer à partir de ces pistes subtiles et, il faut l’avouer, parfois très floues.

Or, pour chercher des articulations possibles entre racisme et colonialisme dans l’œuvre de Foucault je voudrais essayer d’adopter cette troisième perspective pour faire émerger quelques traits de ce qui dans certains de ses textes semble caractériser son idée du colonialisme. Ainsi, en délimitant les petites niches dans lesquelles la colonisation se situe par rapport à ses préoccupations majeures, il s’agirait enfin d’explorer de quelle manière, dans ces espaces interstitiels, pourrait se brancher et se développer la question du racisme.

Pour mieux esquisser cet espace problématique du colonialisme chez Foucault, permettez-moi de résumer les critiques plus importantes qui ont été lui adressées, dès lors que la possibilité de délimiter cet espace doit se confronter avec les perplexités que le manque de la question coloniale dans son œuvre a soulevé. J’aimerais donc partir de certaines considérations qui remontent au moins à 1978, lorsque la publication de L’orientalisme d’Edward Said – qui pour beaucoup marque l’acte de naissance des études postcoloniales – a été accompagnée de la publication d’un important article paru dans la revue Critical Inquiry, portant le titre « The Problem of Textuality : two exemplary positions »[1]. C’est là que tout en reconnaissant sa dette envers Foucault, Said remarque qu’il serait nécessaire de problématiser la question de la résistance au pouvoir, tout en soulignant que l’opérativité des notions foucaldiennes telles que le discours et la discipline tireraient leur véritable sens non pas à l’intérieur d’un cadre ethnocentrique (ou euro-centrique), mais dans un cadre beaucoup plus large qui devrait comprendre même les relations entre « l’Europe et le reste du monde ». D’autant plus, observe encore Said, qu’une partie importante des analyses de Foucault sur le pouvoir et les sociétés de normalisation sont situées au XIXeme siècle, lorsque l’expansion coloniale se développe de façon considérable, s’il est vrai, comme Said ne manque pas de le rappeler, que entre 1815 et 1918 les puissances impériales européennes passent de l’occupation du 35% de la surface du globe à 85%[2].

Si, de la part de Said, ces critiques envers Foucault deviendront de plus en plus féroces tout au long des années 1980, d’autres figures de premier plan des études postcoloniales manifesteront elles aussi toute leur perplexité à l’égard de l’absence de la question coloniale chez Foucault – ce qui, à leur avis, ne devrait pas être considéré comme une délimitation quelconque de son propre domaine de recherche, dans le sens où il serait de fait impossible de ne pas aborder le pouvoir exercé dans les colonies lorsqu’on se focalise sur les modalités de fonctionnement du pouvoir dans lesdites sociétés occidentales ou européennes. Cela parce que les modalités mêmes de fonctionnement du pouvoir en Europe ou en France ne pourraient pas se comprendre exhaustivement en négligeant ce qui se passait dans les colonies. Ainsi, en 1983, Partha Chatterjee dans son article « More on Modes of Power and the Peasantry », paru dans le deuxième volume des Subaltern Studies, quoiqu’il souligne l’importance de Foucault pour l’analyse des régimes de pouvoir « modernes », affirme aussi que dans les pays les plus « arriérés » du monde ces formes de pouvoir n’apparaissent pas seulement limitées et couplées avec des formes plus anciennes, mais aussi que les combinaisons possibles entre les formes anciennes et celles modernes de l’exercice du pouvoir ouvre des types inédits de gouvernementalité à travers lesquels ont été historiquement établies des modalités de domination qu’on ne peut pas rapprocher de celles examinées par Foucault[3]. C’est pourquoi, au sein du collectif, se manifeste l’exigence de « Developing Foucault », ainsi que l’indique le titre de la dernière des cinq sections dont se compose la célèbre anthologie des Subaltern Studies éditée en 1988 par Ranajit Guha et Gayatri Spivak et préfacée par Edward Said lui-même[4]. C’est justement en ce sens que Chatterjee essaiera plus tard d’utiliser la perspective foucaldienne, en s’appuyant notamment sur la question de la gouvernementalité, pour comprendre l’émergence des formes politiques populaires et subalternes, comme dans son ouvrage de 2004 The Politics of Governed, où cette politique des gouvernés est examinée dans un des laboratoires postcoloniaux les plus importants au monde, à savoir celui de l’Inde[5].

Dans ce même sillage, mais avec des accents encore plus critiques, Gayatri Spivak déjà dans son texte de 1985 (qui marque le début de sa participation au collective des Subaltern Studies et qui se trouve dans le cinquième volume de la série avec le titre : « Subaltern Studies : Deconstructing Historiography ») tout comme ensuite dans son célèbre essai « Can the Subaltern Speak ? », publié pour la première fois en 1988, souligne que la problématisation de la spatialisation du pouvoir chez Foucault manque de ce qu’elle appelle la « réinscription topographique de l’impérialisme »[6]. Ce manque produirait finalement une « version restreinte » de l’Occident – à savoir une idée d’Occident qui fait abstraction de toutes les relations avec les colonies qui sont bel et bien constitutives de l’Occident lui-même, ce qui engendrait une forclusion dudit « Tiers monde » – situation que Foucault à travers son découpage sélectif contribuerait donc à consolider. Dans une perspective marxiste, ce n’est qu’à travers une conception élaborée de l’idéologie en mesure de faire apparaître la division internationale du travail entre un Nord et un Sud globaux qu’on pourrait réinscrire le Tiers monde ainsi que la scène postcoloniale dans un horizon critique et politique. D’un point de vue chronologique, à la différence de la critique de Said qui s’adressait aux formes que prend la dimension impériale au dix-neuvième siècle, celle de Spivak porte sur les XVIIeme et XVIIIeme siècles lorsque, d’après Foucault, serait apparue « une nouvelle mécanique de pouvoir […] absolument incompatible avec les rapports de souveraineté. Cette nouvelle mécanique de pouvoir, c’est une mécanique qui porte «d’abord sur les corps et sur ce qu’ils font plutôt que sur la terre et ses produits » -comme le dit Foucault dans la leçon du 14 janvier 1976 de son cours « Il faut défendre la société »[7].


II.

Par là on s’aperçoit bien de quelle manière Spivak insiste sur la question de « l’impérialisme territorial » par rapport à laquelle la souveraineté demeure dans les colonies un horizon analytiquement et politiquement indépassable, puisque hors de l’Europe c’est la souveraineté qui, toujours d’après Spivak, a assuré davantage l’accumulation primitive, cet « ailleurs » qui en Europe a permis à la fois « l’extraction de la plus-value sans coercition extra-économique » pour le dire en termes marxiens et l’émergence de la nouvelle mécanique de pouvoir sur laquelle Foucault se focalise de sa part. Donc, ce que Foucault appelle dans le premier volume de l’Histoire de la sexualité « l’insertion contrôlée des corps dans l’appareil de production » par le biais d’un biopouvoir ne peut selon Spivak trouver ses conditions historico-politiques de possibilité que dans la souveraineté impériale et ses modalités « mixtes » d’exercice du pouvoir. Néanmoins, comme l’a remarqué récemment Pierre Macherey dans son dernier livre, Le sujet des normes[8], Foucault lui-même, loin de négliger l’accumulation primitive du capital, dans un passage important de Surveiller et punir en vient à mettre en rapport cette accumulation primitive elle-même avec la nouvelle technologie du pouvoir liée à la discipline et à la biopolitique :


« Si le décollage économique de l’Occident a commencé avec les procédés qui ont permis l’accumulation du capital, on peut dire, peut-être, que les méthodes pour gérer l’accumulation des hommes ont permis un décollage politique par rapport à des formes de pouvoir traditionnelles, rituelles, coûteuses, violentes, et qui, bientôt tombées en désuétude, ont été relayées par toute une technologie fine et calculée de l’assujettissement. De fait les deux processus, accumulation des hommes et accumulation du capital, ne peuvent pas être séparés ; il n’aurait pas été possible de résoudre le problèmes de l’accumulation des hommes sans la croissance d’un appareil de production capable à la fois de les entretenir et de les utiliser ; inversement les techniques qui rendent utile la multiplicité cumulative des hommes accélèrent le mouvement d’accélération du capital. A un niveau moins général, les mutations technologiques de l’appareil de production, la division du travail et l’élaboration des procédures disciplinaires ont entretenu un ensemble de rapports très serrés »[9].


Mais chez Foucault cette attention portée sur l’accumulation primitive du capital se retrouve déjà liée à la question de la colonisation depuis les années 1960, lorsqu’on voit émerger cette nouvelle mécanique du pouvoir (dont Foucault parlera dans ces textes au milieu des années 1970) à travers un partage concernant les « figures jumelles » de la folie et du crime. Ainsi, dans l’Histoire de la folie, Foucault nous dit que l’internement au XVIIIeme siècle « a servi de relais dans les déplacements démographiques qu’a pu exiger le peuplement des colonies » et que depuis 1717 c’est « avec la fondation de la « Compagnie d’Occident », que l’exploitation de l’Amérique s’intègre tout à fait à l’économie française [lorsque] les mesures d’internement ne sont plus simplement fonction du marché de la main-d’œuvre en France, mais de l’état de la colonisation en Amérique : cours des denrées, développement des plantations, rivalité entre la France et l’Angleterre, guerres maritimes qui gênent à la fois le commerce et l’émigration »[10]. Parallèlement, Foucault porte son attention sur les changements des structures agricoles provoquant la disparition progressive des terres communales de sorte que « toute une population rurale se trouve détachée de sa terre, et contrainte de mener la vie des ouvriers agricoles, exposés aux crises de production et au chômage »[11]. C’est sur cette base, si vous voulez encore très marxienne – celle de l’accumulation primitive –, que peut émerger chez Foucault un rapport très strict entre l’accumulation des hommes et la colonisation. Mais à ce propos il faut encore souligner que Foucault en s’appuyant sur Quesnay rappelle que « l’homme est la médiation essentielle de la terre à la richesse » et affirme, par le biais d’une citation de Mirabeau que : « Tant vaut l’homme, tant vaut la terre […]. Si l’homme est nul, la terre l’est aussi […] Il s’ensuit de là que le premier des biens, c’est d’avoir des hommes, et le second, de la terre »[12]. C’est un tel passage qui explique la référence plus rapide que Foucault fera dans la leçon du 14 janvier 1976 au sujet d’« une mécanique qui porte d’abord sur les corps et sur ce qu’ils font plutôt que sur la terre et ses produits » qui sera ainsi âprement critiqué par Spivak.

Par ce biais, en suivant ce parallélisme entre folie et crime, l’idée du colonialisme et de la colonisation se retrouve encore dans les pages de Surveiller et punir, où elle est liée à l’irréductibilité de certains éléments de la population face à l’exigence de productivité imposée par la discipline et le biopouvoir tout au long du dix-neuvième siècle, et cela par rapport à l’utilisation directe de cet écart, de ce reste, qui prend le nom de « délinquance »[13]. Comme Foucault le dit peut-être de façon plus claire, dans un entretien de 1973 – À propos de l’enfermement pénitentiaire : « ces mêmes délinquants dont on disait que, vraiment, il n’était pas possible de les retransformer en ouvriers sur place même et que ç’aurait été insulter la classe ouvrière que de les remettre dans le circuit du prolétariat, ces mêmes gens, on les a expédiés dans les colonies. […] On a fait de cette population marginalisée en Europe des petits Blancs, prolétaires par rapport au grand capitalisme colonial, et en même temps par rapport aux autochtones, cadres policiers, indicateurs, flics et soldats, pourvus d’ailleurs d’une idéologie raciste » – et je reviendrais bien sûr plus avant sur cette question du racisme[14].

À partir de ce cadre vous pouvez bien vous apercevoir qu’il n’est pas exact de dire que Foucault ne considère ni la question de l’accumulation primitive du capitale ni celle du colonialisme en soi – y compris dans ses relations avec l’économie européenne. De plus, si on fait attention à la leçon du 22 mars 1978, dans son cours Sécurité, Territoire, Population, on comprend comment chez Foucault le colonialisme est l’un des quatre aspects les plus saillants de l’idée de l’Europe post-westphalienne: « c’est que, tout en étant un découpage géographique, une pluralité, [l’Europe] n’est pas sans rapport avec le monde tout entier, mais ce rapport avec le monde tout entier marque la spécificité même de l’Europe par rapport au monde, puisque l’Europe ne doit avoir, et ne commence à avoir avec le reste du monde qu’un certain type de rapport, qui est celui de la domination économique ou de la colonisation, ou en tous cas de l’utilisation commerciale », et cela selon une pensée que, nous dit Foucault, s’est formée entre la fin du XVIème et le début du XVIIème siècle[15].

Du reste, il faut ici se souvenir de la déclaration d’intention qui concluait déjà le célèbre entretien de 1976 avec les géographes de la revue Hérodote où Foucault affirme qu’il aurait voulu étudier « l’armée comme matrice d’organisation et de savoir – [donc] la nécessité d’étudier la forteresse, la « campagne », le « mouvement », la colonie, le territoire »[16]. Mais dans la même année 1976, il est intéressant de remarquer qu’encore une fois le lien entre colonisation et souveraineté apparait aussi dans une des leçons de son cours, Il faut défendre la société. C’est ici que dans la leçon du 4 février Foucault rappelle comment au XVIème siècle, dans l’Angleterre de Jacques 1er, la souveraineté était justifiée par le biais d’un parallélisme entre la conquête des Normands ayant pris possession de l’Angleterre et ce que Charles V avait fait en Amérique, à savoir un parallélisme fondé sur un « droit qui est celui de la colonisation »[17]. Foucault arrive aussi à souligner comment, à la fin de ce XVIème siècle, la pratique coloniale a eu des effets de retour sur les structures juridico-politiques de l’Occident, donc sur la manière de concevoir la souveraineté, mais cela a aussi déployé en même temps d’autres effets de retour entre l’Europe et le reste du monde qui sont, eux, de l’ordre des technologies de pouvoir. Pour le dire avec les mots de Foucault : « la colonisation, avec ses techniques et ses armes politiques et juridiques, a bien sûr transporté des modèles européens sur d’autres continents, mais [qu’]elle a eu aussi de nombreux effets de retour sur les mécanismes de pouvoir en Occident, sur les appareils, institutions et techniques de pouvoir. Il y a eu toute une série de modèles coloniaux qui ont été rapportés en Occident, et qui a fait que l’Occident a pu pratiquer aussi sur lui-même quelque chose comme une colonisation, un colonialisme interne »[18].

Or, dans ce passage il y a, d’un côté, le lien entre souveraineté et colonisation qui depuis l’Europe a exporté des modèles juridico-politiques dans le reste du monde et, de l’autre côté, il y a l’idée que cela a induit un effet de retour qui n’est plus simplement (ou uniquement) d’ordre juridique ou politique. Cet effet de retour porte sur « appareils, institutions et techniques de pouvoir » qui n’affectent nullement un pouvoir envisagé en termes de souveraineté, mais une forme de pouvoir capable de mettre en place un « colonialisme interne ». Qu’est-ce que Foucault veut dire par cette expression à l’apparence ainsi oxymorique ?

Si on recule un peu dans le temps on peut retrouver cette notion dans son cours sur Le pouvoir psychiatrique de 1973-74 exactement où, dans la leçon du 28 novembre, il essaie d’expliquer le passage progressif, entre le XVIème et le XVIIIème siècles, d’une société de souveraineté à une société disciplinaire. Foucault mentionne ainsi trois points d’appui qu’il met ensemble de manière, certes, un peu métaphorique, comme trois formes de colonisation. Ces trois formes ont en commun le fait de dériver « directement des institutions religieuses »[19]. Or, si nous laissons de côté la première forme, celle de la colonisation pédagogique de la jeunesse, nous nous apercevons que Foucault appelle « colonisation interne » la troisième forme, à savoir celle qui implique la mise en place de plus en plus massive de dispositifs disciplinaires pour cibler « des vagabonds, des mendiants, des nomades, des délinquants, des prostituées, etc., et tout le renfermement de l’époque classique ». Il s’agit là, comme nous l’avons déjà vu dans l’Historie de la folie et Surveiller et punir, de toute une série d’individus qui jusqu’à la première moitié du XVIIIème siècle étaient destinées à peupler les colonies (c’est donc encore une fois la scène de l’accumulation primitive). Quoi qu’il en soit, si ces lignes de propagation des dispositifs disciplinaires sont qualifiées par Foucault de colonisation c’est notamment par rapport à cette deuxième forme dans la mesure où, hors de toute métaphore, cela correspond à la colonisation effective de certains peuples colonisés.

C’est là que Foucault s’arrête sur les missions des Jésuites au Paraguay et sur leurs « microcosmes disciplinaires » où l’organisation des séries temporelles dont se compose la journée des indigènes ainsi que l’aménagement des espaces de leur logement (favorisant une surveillance méticuleuse et constante de leur vie) sont couplés à un « système de punition absolument permanent », et cela afin de cibler les virtualités et les commencements des actions, des gestes et des attitudes censés mauvais, pour obtenir finalement une forme d’assujettissement disciplinaire qui, mutatis mutandis, aurait été ensuite transplantée en Europe[20]. C’est ainsi par ce biais que l’expression de « colonialisme interne » que Foucault adopte dans la leçon du 4 février 1976 devient plus compréhensible.

Cependant, si on reste encore sur cette leçon tirée du cours sur Le pouvoir psychiatrique, on peut y repérer deux éléments importants qu’il faudrait mettre en relation avec cette diffusion des dispositifs disciplinaires aussi bien sur une échelle européenne que sur une échelle extra-européenne : d’un côté déjà en 1973 (donc bien avant les passages tirés de Surveiller et punir que j’ai cité au début) Foucault situe la propagation des dispositifs disciplinaires dans le processus plus général qu’il appelle « l’accumulation des hommes [qui] parallèlement à l’accumulation du capital, et nécessaire d’ailleurs à celle-ci, [a procédé] à une certaine distribution de la force de travail qui était présent dans toutes ces singularité somatiques »[21].

De l’autre côté, il faut aussi remarquer que la commune origine religieuse des dispositifs disciplinaires puise dans des techniques claustrales et monastiques où la discipline constitue le revers, ou en d’autres termes, même une transformation historique prenant appui sur toute une série d’exercices ascétiques. Cela est important pas seulement par rapport à l’attention qui sera réservée à ce thème avec l’examen des contre-conduites que Foucault commencera à explorer dans son Cours de 1978 pour aboutir ensuite, dans le sillage de Pierre Hadot, à la problématisation de l’éthique comme ascétique (ou comme ascèse) dans ses derniers Cours des années 1980. Cet élément est en effet significatif même par rapport à la manière, bien sûr un peu oblique et déguisée, dont Foucault retournera sur le colonialisme et sur l’impérialisme suite à ses voyages en Japon et en Iran entre 1978 et 1979 – ce qui ne peut pas faire ici l’objet de nos analyses.


III.

Une fois terminée cette promenade à travers les textes foucaldiens où chaque passage reporté montre que la question du colonialisme et de la colonisation est somme tout seulement effleurée, on peut néanmoins avancer que l’ensemble de ces passages montre que, même sans développer ces thèmes, Foucault est d’une certaine manière conscient de leur importance. Mais encore, si on se souvient des critiques majeures telles que celles de Said, de Chatterjee et de Spivak, on peut alors s’apercevoir que ce qui manque chez Foucault c’est moins la perception de l’importance de l’accumulation primitive du capital – nous avons vu que ce que Foucault appelle l’accumulation des hommes se branche sur l’accumulation du capital et la rend possible, sans doute pas au point de constituer une des conditions de possibilité de l’accumulation du capital, mais bien sûr en gardant par rapport à cette dernière une certaine spécificité, une certaine irréductibilité. De même, on peut également soutenir qu’ici n’est pas non plus en question la perception de la colonisation en tant que telle. Ce qui semble manquer – et sans doute c’est sur cela que Spivak insiste – c’est l’absence non pas du colonialisme mais plutôt de l’impérialisme, avec ses formes administratives propres et avec des formes spécifiques de rationalité gouvernementale, ou, autrement dit, ce manque concerne plus précisément une biopolitique impériale qui – à la différence de ce que Foucault observait à l’égard de l’Europe – ne peut pas être trop aisément disjointe de la question de la souveraineté. Cette dernière, d’ailleurs, semble de fait demeurer un élément fondamental pour saisir les formes et les technologies de pouvoir que nous trouvons tout au long du XIXème siècle lorsque l’impérialisme s’intensifie considérablement sur une grande partie de la surface terrestre. C’est pourquoi ce qui au juste semble faire défaut dans la perspective de Foucault c’est plutôt la forme « impériale » qui a pris la colonisation déjà à partir du XVIIIème siècle. Et par là, ce sont précisément les « effets de retour » de cette biopolitique impériale, qui empêchent de saisir des aspects importants de la généalogie des rationalités et des techniques gouvernementales propres aux sociétés occidentales que Foucault a abordé.

C’est ici qu’il faudrait vérifier s’il est possible de retrouver chez Foucault des éléments qui permettent, comme cela était le cas avec le colonialisme, d’ouvrir un espace de réflexion interne à l’œuvre de Foucault où poser, continuer, et développer la question du manque de cette dimension impériale. Sous cet angle l’analyse que Foucault consacre au racisme dans son cours « Il faut défendre la société » semble retenir des éléments très utiles de discussion. En effet, le passage sur le colonialisme et ses effets de retour mentionnés dans ce cours au Collège de France se trouvent situés au cœur de la reconstruction historique du discours de conquête, du droit de conquête, à savoir à l’intérieur de l’analyse de la guerre de races qui, comme vous le savez, est un modèle d’intelligibilité de l’histoire qui met cette dernière en perspective à travers toute une série de contre-histoires et en contraposition au modèle classique de la souveraineté.

Comme Foucault l’indique à la fin de la leçon du 21 janvier 1976, c’est exactement ce modèle, c’est-à-dire celui de la guerre des races qui, à partir du début du XIX siècle, a subi « deux transcriptions ». En laissant de côté la seconde, par où la guerre des races se redéfinit comme lutte des classes, et se focalisant davantage sur la première transcription, Foucault nous conduit à explorer celle qui à son avis a donné naissance au racisme moderne au sens historico-biologique du terme. Cette forme de racisme aurait récodifié sur une base biologique tous les racismes précédents d’origine ethnique ou religieuse (comme c’est le cas par exemple de l’antisémitisme avant le XIXème siècle). Ce racisme biologique, comme l’affirme Foucault, « va s’articuler d’une part sur les mouvements des nationalités en Europe et sur la lutte des nationalités contre les grands appareils d’État (essentiellement autrichien et russe) ; et vous la verrez aussi s’articuler [ce qui pour nous est aujourd’hui tout à fait important] sur la politique de la colonisation européenne […] ce n’est pas l’affrontement de deux races extérieures l’une à l’autre ; c’est le dédoublement d’une seule et même race en une sur-race et une sous-race »[22].

Cette sur-race « la vraie et la seule » devient enfin « titulaire de la norme […] contre ceux qui constituent autant de dangers pour le patrimoine biologique ». C’est sur cela que se branchent également les discours biologico-racistes sur la dégénérescence et « toutes les institutions qui, à l’intérieur du corps social, vont faire fonctionner [ce racisme] comme principe d’élimination, de ségrégation et finalement de normalisation de la société ». De la sorte, on voit ainsi apparaître « un racisme d’État : un racisme qu’une société va exercer sur elle-même, sur ses propres éléments, sur ses propres produits ; un racisme interne, celui de la purification permanente, qui sera l’une des dimensions fondamentales de la normalisation sociale »[23].

Et du reste, ce qui est également bien connu, dans la dernière leçon de ce cours, celle du 17 mars 1976, Foucault remarque que les sociétés de normalisation sont considérées comme l’« articulation orthogonale de la norme de la discipline et de la norme de la régulation » et que l’inscription du racisme dans les mécanismes de l’État intervient justement à ce niveau, comme ce qui doit permettre au biopouvoir de majorer et assurer la vie même à travers l’exercice d’un pouvoir de mort. Le racisme en tant que « coupure entre ce qui doit vivre et ce qui doit mourir » se charge alors de deux fonctions majeures : premièrement – « [celle] de permettre au pouvoir de traiter une population comme un mélange de races ou, plus exactement, de traiter l’espèce, de subdiviser l’espèce qu’il a prise en charge en sous-groupes qui seront, précisément, des races. C’est là la première fonction du racisme, de fragmenter, de faire des césures à l’intérieur de ce continuum biologique auquel s’adresse le bio-pouvoir »[24]. Deuxièmement, le racisme est « ce qui fait que la mort de l’autre, la mort de la mauvaise race, de la race inférieure (ou du dégénéré, ou de l’anormal), c’est ce qui va rendre la vie en général plus saine ; plus saine et plus pure », le racisme devient alors « la condition d’acceptabilité de la mise à mort dans une société de normalisation ». Néanmoins, par là il ne faut pas considérer trop littéralement cette fonction meurtrière puisque, comme nous rappelle encore Foucault lui-même, cette fonction tient aussi de façon un peu plus atténuée au « fait d’exposer à la mort, de multiplier pour certains le risque de mort ou, tout simplement, la mort politique, l’expulsion, le rejet, etc. »[25].

En ce qui concerne cette dernière fonction du racisme nous retrouvons à nouveau ici encore une allusion à la colonisation, comme ce qui explique « pourquoi le racisme va éclater en un certain nombre de points privilégiés, qui sont précisément les points où le droit à la mort est nécessairement requis ». Ainsi, d’après Foucault, le racisme va se développer en premier lieu « quand il va falloir tuer des gens, tuer des populations, tuer des civilisations », c’est-à-dire à travers le « génocide colonisateur ». Par là Foucault arrive enfin à traiter le thème du racisme d’État au début du XXème siècle et va conclure son cours sur les cas du nazisme et sur celui du « social-racisme » de l’Union Soviétique[26].

Or, dans cette reconstruction, ce qui semble constituer une véritable faiblesse c’est que l’articulation du bio-pouvoir et du racisme risque d’apparaître de manière très réductive si on la pense seulement à l’intérieur d’une forme politique qui est celle de l’État et dans le seul cadre européen. Tout au long du XIX siècle la France et l’Angleterre, comme d’autres pays en Occident, n’ont pas été simplement des États, mais ce sont bel et bien des Empires transcontinentaux. La transcription biologique du racisme ne peut pas donc se lire uniquement comme (et à travers le prisme) un racisme d’État, il faudrait plutôt la penser comme un racisme impérial, un racisme biologique sur une échelle impériale[27]. C’est pourquoi il ne semble suffisant pas de penser la colonisation qu’à partir du seul pouvoir de mettre à mort et de faire éclater des « génocides coloniaux », puisque le continuum biologique segmenté en races et sous-races par le biopouvoir – même à l’intérieurs des limites géographiques de la seule Europe – prend tout son sens dans un cadre bien plus large qui est celui de l’impérialisme, hors duquel apparaît très problématique la tâche de penser les modalités à travers lesquelles on arrive à parler des races et des sous-races aussi bien dans les métropoles européens (ou plus généralement occidentales) que dans les colonies.

Si l’articulation entre colonialisme et racisme biologisant fut posée dans un cadre impérial, alors l’articulation orthogonale de la discipline et de la régulation qui caractérisent les sociétés de normalisation devrait elle-même se redéfinir à la lumière des discontinuités entre une gouvernementalité européenne et ce que David Scott a appelé une « gouvernementalité coloniale » qui au fond ne ferait de la première (la gouvernementalité en Europe) qu’un point de départ, sans doute incontournable, mais n’offrant qu’une vision assez partielle[28]. Bien sûr, ce qui reste est que Foucault semble avoir quand même bien vu cette articulation entre colonialisme et racisme, même s’il n’a pas été en mesure de la développer dans le sens d’un biopouvoir ou d’une biopolitique impériale. Il va sans dire que cela n’implique aucunement de rejeter ni la perspective foucaldienne tout court ni la plupart de ses catégories. Il me semble que ce manque pose plutôt la question de savoir comment partir de cette perspective et de ces catégories pour tenter d’aborder un champ de problématisation que Foucault n’a pas été en mesure de maitriser ou d’investiguer. Cela implique au moins une double tâche, d’un côté celle de mettre en lumière les modalités d’exercice d’une gouvernementalité coloniale telle qu’elle s’est déployée dans les colonies et, de l’autre, ce qui est peut-être encore plus important, celle de vérifier les effets de retour que les différentes formes biopolitiques de cette rationalité gouvernementale impériale produit dans les aller-retour entre les métropoles et les colonies, ou pour le dire dans les termes employés par Frederick Cooper et Ann Laura Stoler, à l’intérieur des « formations impériales »[29].





[1] E. Said, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978), Paris, Seuil, 1980 ; Id. « The Problem of Textuality: Two Exemplary Positions », in Critical Inquiry (Summer 1978), 4 (4), pp. 673-714 (ensuite, en versione légérement modifiée portant le titre de « Criticism between Culture and System » il est paru dans la célèbre recueil The World, the Text and the Critic, Harvard University Press, 1983, pp. 178-225.

[2] E. Said, « The Problem of Textuality », art. cit., p. 711.

[3] P. Chatterjee, « More on Modes of Power and Peasantry» , in R. Guha (éd.) Subaltern Studies II, Delhi, Oxford University Press, 1983, pp. 311-355.

[4] R. Guha & G. Chakravorty Spivak (éd.), Selected Subaltern Studies, avec une preface d’E. Said, New York et Oxford, Oxford University Press, 1988.

[5] P. Chatterjee, Politique des gouvernés. Réflexions sur la politique populaire dans la majeure partie du monde (2004), Paris, Éditions Amsterdam, 2009. Cf. aussi Id., Lineages of Political Society: Studies in Postcolonial Democracy, Permanent Black, Ranikhet, 2011.

[6] G. Chakravorty Spivak, « Discussion, Subaltern Studies : Deconstructing Historiography », in R. Guha (éd.), Subaltern Studies IV (1984), op. cit., p. 330-376. Cf. aussi, Id., A Critique of Postcolonial Reason : Toward a History of the Vanishing, Harvard University Press, 1999.

[7] M. Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France. 1976, éd. M. Bertani et A. Fontana, Paris,

Seuil/Gallimard, 1997, p. 32.

[8] P. Macherey, Le sujet des normes, Paris, Éditions Amsterdam, 2014, pp. 211-212.

[9] M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975 ; rééd. coll. « Tel », 1993, p. 222.

[10] M. Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1961, 1972, pp. 422-423.

[11] Ibidem.

[12] Ibidem, p. 429.

[13] M. Foucault, Surveiller et punir, op. cit., p. 284.

[14] M. Foucault, « À propos de l’enfermement pénitentiaire » (1973), in Dits et écrits (1994), éd. D. Defert et F. Ewald avec la collaboration de J. Lagrange, Paris, Gallimard, 2001, vol. I, p. 1306.

[15] M. Foucault, Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France. 1977-1978, éd. M. Senellart, Paris,

Seuil/Gallimard, 2004, p. 306.

[16] M. Foucault, « Questions à Michel Foucault sur la géographie » (1976), in Dits et écrits, op. cit., vol. II, p. 40.

[17] M. Foucault, « Il faut défendre la société », op. cit., p. 89.

[18] Ibidem.

[19] M. Foucault, Le pouvoir psychiatrique. Cours au Collège de France. 1973-1974, éd. J. Lagrange, Paris,

Seuil/Gallimard, 2003, p. 71

[20] Plus tard, au début des années 1990, sans doute sans connaître ces passages, Timothy Mitchell s’est engagé dans ce même sens en montrant que le modèle disciplinaire par excellence, à savoir le Panopticon avait été expérimenté dans l’Empire Ottoman bien avant celui de Bentham. Cf. T. Mitchell, Colonising Egypt, Cambridge University Press, Cambridge 1991.

[21] M. Foucault, Le pouvoir psychiatrique, op. cit., p. 73.

[22] M. Foucault, « Il faut défendre la société », op. cit., p. 52.

[23] Ibidem, p. 53.

[24] Ibidem, p. 227.

[25] Ibidem, pp. 228-229.

[26] Ibidem, pp. 231-234.

[27] Cf. A. L. Stoler, Race and the Education of Desire, Duke University Press, 1995; Id., La chair de l’empire. Savoirs intimes et pouvoirs raciaux en régime colonial (2002), La Découverte, Paris, 2013.

[28] D. Scott, « Colonial Governmentality », in Social Text, N° 43 (1995), pp. 191–220.

[29] Cf. A. L. Stoler & F. Cooper, Repenser le colonialisme, Paris, Payot, 2013.

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