Solitaire pour tous

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Solitaire pour tous

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Baudelaire a inventé l’anonymat moderne ou plutôt contemporain. Faisant hommage d’une langue à Poe et à l’Homme des foules ; dédiant à Victor Hugo les poèmes didactiques de l’indistinct anonymat masculin et des indéfiniment variés anonymats féminins (Les sept vieillards, Les petites vieilles) ; multipliant les titres sans nom propre identifiable, fût-il inventé : « A celle qui est trop gaie », « A une passante », « Sed non satiata », « Semper eadem », jusqu’à ne plus pouvoir associer la précision du nom Lola de Valence, qu’à l’indiscrétion d’un bijou.

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L’erreur serait de saisir cet anonymat comme une perte. Telle était apparemment la lecture de Benjamin (ou du moins le versant triste de cette lecture, car il en est un autre, inflexible et combattant, celui des Thèses sur l’histoire) ; il évoque alors la perte de la subjectivité, ou plutôt de l’individualité bourgeoise dans la foule des villes modernes. Or, il ne s’agit pas de perte, ou pas seulement de cela, mais bien de l’émergence d’une positivité nouvelle. Baudelaire en est le premier témoin. Provisoirement, je l’appellerai indifféremment la foule ou la masse, sans trancher entre les deux noms, quoiqu’ils ne soient aucunement synonymes. Pas plus que je ne trancherai entre singulier et pluriel, quoique leur différence importe au plus haut point : la foule n’est pas les foules ; la masse n’est pas les masses [1][1] Il n’est pas sans conséquence que le titre de Gustave....

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Dans l’espace de la science moderne, toute positivité est l’objet d’une science et seul ce qui fait l’objet d’une science constitue légitimement une positivité. Si donc la foule est positivité nouvelle, alors il existe une science nouvelle. Cette science a pour nom la statistique et pour concept fondamental le grand nombre, à entendre comme on l’entend dans la loi des grands nombres.

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Avec la foule, il s’agit certes de société, et de fait, rien n’est plus tentant que de la lire sociologiquement ; ce que justement Benjamin a fait dans son versant triste. La reproductibilité technique affecte l’œuvre d’art elle-même d’un coefficient de foule et de grand nombre ; chaque œuvre est alors seulement le représentant désigné de la multiplicité statistique de ses propres reproductions ; les moyens dits de masse (mass média) plongent chacun et chaque chose dans l’élément du grand nombre ; la société qu’ils déterminent est du même coup supposée intégralement régulée par la statistique.

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Mais la société n’est ici que le masque du politique et c’est proprement le proton pseudos de la positivité statistique que de poser en évidence silencieuse leur substituabilité systématique, au point que leur distinction conceptuelle elle-même soit mise en suspens. A seulement prononcer le nom de politique, on a donc déjà commencé d’approcher réflexivement la positivité nouvelle, puisqu’on a transformé en problème ce qu’elle avait d’emblée réduit en solution. Problématiser la superposition masse/foule/grand nombre/entités sociales/ entités politiques, cela signifie que leur éventuelle confusion relève d’une décision (c’est-à-dire d’une décision politique) – décision qu’on peut désormais suivre ou combattre, puisqu’elle est explicitée.

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Pour prendre l’exacte mesure du nouveau, il faut passer par Foucault. Défendre la société est ici le texte majeur. Parmi les propositions qu’il contient ou qui, sans qu’elles soient explicitées, s’y laissent restituer, je retiendrai celle-ci : la statistique est désormais le lieu systématique du pouvoir et tout pouvoir, en tant que pouvoir, a son moment statistique. Soit donc le théorème : le nouveau Léviathan est statistique. Il détermine tout ce qui se présente comme politique aujourd’hui. Il est supposé faire rupture avec toutes les théories politiques classiques.

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J’avancerai l’hypothèse suivante : d’Aristote à Tocqueville, les théories politiques (je les dis « classiques », sans donner au terme trop de poids) traitent de la domination : celle de l’un, celle du plusieurs, celle du tous. Le dominant (un, plusieurs, tous) domine les dominés, qui sont tout le reste, en sorte que la somme des dominants et dominés constitue un tout. Ce tout porte un nom de contrée, de peuplade, de nation, de cité ; bref, un des noms de l’histoire. Histoire et politique se constituent en couple, que la première soit réputée vide sans la seconde et la seconde aveugle sans la première – ou l’inverse.

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On voit que l’opérateur de totalité est crucial, au singulier ou au pluriel ; d’une part, il construit le domaine de la relation de domination (il faut que l’ensemble dominants/dominés ait le caractère d’un « tout » ou d’un « tous ») et, d’autre part, il permet la classification rationnelle des régimes possibles : c’est le « tous » qui, par différence, donne la clé du « plusieurs » et du « un ». Pour cette raison même, la théorie politique ne méritera pleinement le nom de théorie que si elle s’appuie sur une théorie de l’opérateur de totalité.

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Aristote a fourni cette théorie. Aussi peut-on légitimement le considérer comme le fondateur de la théorie politique. Le point cependant est que la théorie aristotélicienne du tout se présente comme une logique, et que cette logique se présente comme théorie du syllogisme [2][2] En toute exactitude, il faudrait distinguer la doctrine.... Se constitue ainsi un paradigme fondamental que j’appellerai le parallélisme logico-politique, dont voici quelques axiomes :

  1. le tous politique et le tous logique sont le même ;

  2. la tripartition des trois régimes (démocratie, oligarchie, monarchie) répète la tripartition des propositions (universelles, particulières, singulières) ;

  3. il existe un syllogisme politique comme il existe un syllogisme logique ; autrement dit, tout de même qu’il n’y a raisonnement que s’il y a majeure, mineure et conclusion (bref, on ne peut rien conclure d’une proposition unique), de même il n’y a de régime politique que si le « corps politique » (nation, cité, royaume, etc.) apparaît, en tant que tout, comme la conclusion de la majeure des dominants et de la mineure des dominés (bref, on ne peut construire de régime politique en méditant sur les seuls dominants ou sur les seuls dominés) ; tout de même que deux propositions ne peuvent se constituer en prémisses que si elles partagent un moyen terme, de même deux groupements d’êtres politiques ne peuvent se constituer en prémisses politiques d’un tout politique, que s’ils ont un moyen terme : faute de mieux, je l’appellerai le pouvoir, qu’il soit divisé, partagé, confisqué, polymérisé, concentré, etc. [3][3] Très explicite sur ces points, Kant, Métaphysique des...

  4. le dictum de omni et nullo vaut en politique comme il vaut en logique. On connaît son importance chez Aristote. En posant que ce qui est affirmé ou nié de tous est affirmé ou nié de chacun, le principe permet de passer du « tous » aux « quelques-uns » ou à tel ou tel. Il permet en fait de construire une chaîne qui permet de passer du tous à l’un sans rupture. Le syllogisme logique en dépend. Mais la théorie politique n’en dépend pas moins : seul le dictum de omni et nullo permet au dominant (un, plusieurs, tous) en imposant sa domination à tous les dominés, de l’imposer à chacun. Seul le dictum permet de comprendre qu’un régime politique donné oblige chacun de ceux qui en relèvent, dominants ou dominés, et cela, quelles que soient les convictions politiques du sujet singulier. Point besoin de prosopopée des Lois pour que Socrate soit obligé par la Constitution des Athéniens ; il faut et il suffit qu’il se tienne pour Athénien.

Mais la relation politique/syllogistique repose sur une sophistication : la sophistication logico-politique par excellence. Il faut que le « tous » soit obtenu par la majorité (polloi), le « plusieurs » étant obtenu par le peu (oligoi), à comprendre comme minorité. Cette sophistication est la sophistication politique même ; elle définit le politique, en tant qu’il se distingue de la logique et en tant que par cette distinction, il se conjoint à elle. Est désormais qualifiable comme politique tout dispositif et seulement le dispositif où la majorité peut valoir le tous et la minorité le « quelques-uns ». Comprendre la monarchie (ou la démocratie, ou l’oligarchie) comme politique, c’est la comprendre comme l’une des trois formes possibles, en tant qu’elles sont possibles, mais surtout en tant qu’elles sont seules possibles. Qu’elles soient seules possibles, cela ne peut se déduire que de la théorie aristotélicienne des propositions. Mais cette théorie ne peut être étendue aux formes politiques que si l’on identifie dans les rassemblements humains majorité et tous.

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Alors la démocratie comme gouvernement de tous par tous devient gouvernement de la majorité par une majorité (rien ne dit du reste que ce soit exactement la même) ; l’oligarchie comme gouvernement de tous par quelques-uns devient gouvernement de la majorité par une minorité ; la monarchie comme gouvernement de tous par un seul devient gouvernement de la majorité par un seul. On en conclut que selon le paradigme logico-politique, les maîtres politiques sont des maîtres cléments ; nombreux, peu nombreux, solitaires, ils peuvent souffrir des adversaires, à condition qu’ils soient minoritaires au regard des dominés fidèles. De la clémence d’Auguste à la République bonne fille, le style change seul ; la structure est la même. Ce n’est pas, bien entendu, que l’unanimité cesse d’être invoquée, bien au contraire ; elle est à l’horizon, mais pour autoriser qu’on s’en dispense. Ou plus exactement que l’on annule toute différence réelle entre unanimité et majorité au moment même où l’on en affirme la radicale différence symbolique.

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C’est là le mystère politique par excellence. Comme dans la Sainte Cène, il y a des sacrements qui opèrent la transsubstantiation ; il y en a en fait plusieurs : aux temps classiques, le discours avait vocation à effectuer, par la seule parole, la synonymie entre tous et majorité. Voilà pourquoi la politique était le lieu des discours et le discours, le moyen de la politique. En démocratie, cela va de soi, mais non pas moins en monarchie ou en oligarchie. Plus près de nous, d’autres moyens se sont ajoutés, parmi lesquels la pure et simple séduction du visage ; ainsi la rhétorique s’est-elle adjointe la cosmétique, et l’on doute parfois si la cosmétique ne l’a pas emporté, tant l’art oratoire est devenu grossier. Mais ce sont là des détails au regard de la constance du Mystère.

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De la triplicité tous/quelques-uns/un, du syllogisme politique, du dictum de omni et nullo et de la projection de la totalité en majorité, les doctrines classiques ne sortent pas. Or, laisse entendre Foucault, il y a une mutation : la naissance du grand nombre. Bien entendu, il n’y a pas de définition autonome du grand nombre : est grand tout nombre, si petit qu’il soit, qui permet la statistique. A ce registre, le dictum de omni et nullo cesse d’être pertinent. Il n’est pas nécessaire que tous les membres de la multiplicité M supportent le prédicat, pour que P soit validement prédiqué de la multiplicité M ; il n’est pas suffisant qu’un membre de P cesse de supporter le prédicat P pour que pour autant il cesse d’appartenir à M. Il n’est pas besoin que tous les Français s’ennuient pour qu’on puisse dire « la France s’ennuie » et réciproquement, les Français qui ne s’ennuient pas ne cessent pas pour autant d’être français. Les propositions du type : « les hommes préfèrent les blondes », « les Français ignorent la géographie » sont de ce point de vue radicalement distinctes de la proposition classique « les corbeaux sont noirs ». En tant que proposition universelle, « les corbeaux sont noirs », en logique classique, vaut « tout corbeau est noir » ou « tous les corbeaux sont noirs » [4][4] Tout au moins dans la vulgate de la logique classique....; les trois propositions seraient également réfutées par l’existence d’un seul corbeau blanc. En revanche, en tant que généralisation statistique, « les Français ignorent la géographie » ne vaut pas, sauf par plaisanterie, « tout Français ignore la géographie » ni « tous les Français ignorent la géographie » ; l’existence d’un ou plusieurs Français sachant la géographie n’en affecte pas nécessairement la validité. Si l’exception confirme la règle, elle ne confirme ni n’infirme la généralité statistique. Plus exactement, la statistique dissout la notion même d’exception.

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Bien loin que par là, les expressions totalisantes dépérissent, elles se multiplient au contraire. Tout se passe comme si la statistique en avait banalisé l’usage. Quand on songe aux respects dont la philosophie entoure l’universel, quand on songe aux rites dont le logico-politique enrubanne le mystère de la transsubstantiation majoritaire, on ne peut se défendre du sentiment d’une laïcisation. Il n’est que de lire le journal : tout y repose, spécialement en politique, sur la projection de pourcentages et d’échantillons en figures homonymes des figures totalisantes classiques : les Français, la France, les électeurs, les citoyens, les hommes, les femmes, les enfants, etc. Qui ne se souvient des phrases du type « les Français ont choisi Balladur » ? Elles sont homonymes d’une universelle ; personne ne les tient pour proprement universelles ; tout le monde agit comme si elles l’étaient. Admettons donc qu’une totalité soit impliquée ; il faut admettre aussi qu’elle est d’un type particulier, que philosophie et philosophie politique méconnaissent ou méprisent.

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On peut en résumer le trait distinctif ainsi : relativement à ce type de totalité (numériquement finie ou pas, peu importe), la notion d’exception et de limite n’a pas de pertinence. Il serait on ne peut plus opportun de reprendre de ce point de vue la doctrine lacanienne des deux modalités du tout : le tout déterminé, d’une part, fondé sur la possibilité et la nécessité de déterminer un terme qui y fasse limite en n’y appartenant pas ; le tout sans limites, d’autre part, qui exclut la possibilité même d’un terme exclu. Au premier, Lacan réserve le nom de tout, appelant le second : le pastout. Dès lors, le théorème devient : le logico-politique repose sur le tout ; le statistico-politique repose sur le pastout.

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Il est vrai que le Léviathan ruse. Il s’acharne à donner à croire que le pastout est simple variante du tout, que le statistico-politique propose seulement une modernisation du logico-politique, censément appelé à s’adapter aux nécessités de l’illimitation matérielle (quelque fondement qu’on suppose à l’illimité : flux financiers, libre circulation des biens et des hommes, obsolescence des limitations judéo-chrétiennes ou judéo-bolcheviques, etc.) [5][5] Si Lacan a raison d’aborder la question du nom de «.... Définition du modernisme constitutionnel : les formes héritées du logico-politique peuvent et doivent transiger avec la statistique. Rien n’est épargné pour dissimuler la radicalité de la rupture.

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Elle est pourtant réelle. Un point révélateur : le nom propre du sujet singulier. Dans le nombre statistique, il cesse d’être pertinent. Cela ne veut nullement dire qu’il soit inaccessible, mais qu’accessible ou pas, ça ne fait pas de différence. Le sondage d’opinion en donne l’illustration la plus nette ; il serait tout à fait possible de donner la liste nominale des sondés, mais ça n’a aucune importance, parce que ça n’est jamais « à une voix près ». Le vote, on le sait, c’est tout autre chose : le nom propre importe, parce que tout repose en dernière instance sur l’« une voix près ». Voilà justement pourquoi il importe en retour que le vote soit secret ; pour peu que ce secret ne soit pas obligatoire ou soit interdit, la nature politique du régime change. Que les listes nominatives n’existent pas ou qu’elles soient trafiquées, et il y a fraude. Qu’en revanche, le secret soit maintenu ou pas dans les sondages ne change en rien leur nature ; s’il est généralement garanti, c’est plutôt par politesse ou prudence légale. Quant à la fraude sur les noms ou même les réponses individuelles, la mathématique est parfaitement capable d’en prévoir la possibilité, d’en évaluer à l’avance les effets et de les compenser : l’identification singulière n’a plus aucune importance.

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S’éclaire alors ce qui surgissait chez Baudelaire comme anonymat. C’était « la bouche sépulcrale d’égout », dont parlait Mallarmé ; Anubis, le dieu-chacal, « Tout le museau flambé comme un aboi farouche ». C’était le Léviathan du monde à venir. Sous son règne, le nom ne disparaît pas, il cesse de compter. Y répond en chacun la tristesse même : qu’un sujet singulier se perçoive saisi par la statistique, et il devient irrémédiablement anonyme à ses propres yeux, sans que pour autant il soit même nécessaire qu’il perde son nom. Ce nom a désormais si peu d’importance qu’il ne sert plus à rien de le supprimer. L’anonymat s’est installé d’emblée au cœur même des syllabes, sans décision ni opération particulière. Spleen, disait Baudelaire ; nausée, traduisait le plus conséquent et le plus méconnu de ses disciples. Mais être saisi par la statistique, ce qui est désormais la même chose qu’être saisi par le Léviathan, quoi de plus facile au monde ? Les occasions surabondent. Certaines sont plus violentes que d’autres. Ainsi la maladie et son cortège : médicaments, médecins, hôpitaux, tous serviteurs de la statistique. Là se configure, dans sa forme la plus générale, le malheur des temps présents. A la douleur venue du fond des âges, il ne cesse d’ajouter une douleur tard venue : compter désormais comme statistique, et dès cet instant, ne plus compter que comme statistique. Ce qui est proprement mourir à soi-même.

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A cela, il faut résister de toutes ses forces. En n’ignorant pas qu’à résister, on se rend coupable d’un crime authentiquement politique, puisque c’est un crime contre le Léviathan. En vérité, le seul crime qu’il ne puisse négliger. Sa définition : ne pas accepter la règle du nombre statistique. Demander qu’on compte autrement – plus ou moins, qu’importe, ce sera toujours trop – que ne l’autorise le pourcentage. Oserai-je dire que le crime contre le pourcentage, un nom, pour nous, ici, maintenant, le résume entre tous : le nom de Juif? De ce crime juif, juive de souche ou pas, peu m’importe, Françoise Proust avait décidé de se rendre coupable. Pour elle-même et pour les autres.

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Par son affirmation inlassable de soi, elle entendait affranchir du grand nombre tous les habitants de ce monde : lobbyiste solitaire pour tous. Luttant contre cette prise de la statistique sur elle-même qu’était la maladie, elle luttait du même mouvement contre cette prise de la statistique sur la société qu’opèrent toutes les formes d’arasement discursif. Opiniâtreté, tranchant, inapaisement, tous les signes extérieurs des peuples au cou raide. Juive ou pas, elle l’était de structure par la structure des divisions qu’elle suscitait. Aussi pouvait-elle écrire de Benjamin ou de Kafka en intime parente.

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Dans la voie qu’elle avait préférée, elle était convaincue qu’il n’est pas de détails mineurs. Ne céder ni sur les mots, ni sur les procédures, ni sur les questions, ni sur les solutions, cela n’est ni plus ni moins décisif que de ne pas céder à la maladie, à la vieillesse, à la mort, devenues aujourd’hui les servantes et déléguées du nouveau Léviathan. Ayant choisi de dire non au statistique, elle avait choisi de ne pas céder sur la pertinence du nom propre. D’un nom propre : le sien.

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Que lui importaient alors les prédicats et ce qu’on disait d’elle ? Le Léviathan contemporain n’est parvenu à établir son empire, qu’en s’emparant de tous les prédicats possibles. Chaque prédicat doit permettre une évaluation statistique, et réciproquement, un prédicat ne subsiste que s’il permet une telle évaluation. Rien de plus simple que de réduire tout nom propre : il suffit d’en faire un paquet de prédicats. Il devient aussitôt un simple repère dans la répartition statistique. Accepter cela, c’est avoir tout accepté.

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Une seule possibilité : que le nom propre excède les prédicats et la prédication, alors il excédera la statistique. Si résister au Léviathan, c’est dire non à la statistique, et si réciproquement, dire non à la statistique, c’est résister au Léviathan, tout passe par la proclamation du nom propre. Où Kripke se révèle receler des conséquences imprévues. Mais il avait des prédécesseurs. Dans sa Relation de captivité, Angélique de Saint-Jean Arnaud d’Andilly rapporte qu’au moment de son arrestation, le Lieutenant civil ne se contenta pas de son nom de religion et lui demanda son nom de famille : « Je le dis bien haut sans rougir, car, dans une telle rencontre, c’est quasi confesser le nom de Dieu que de confesser le nôtre, quand on veut le déshonorer à cause de lui. » Orgueil, imprudence, folle présomption, disent les commentateurs.

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Chez F. Proust, il y avait cette instance de la folle présomption. Le mouvement d’affirmation de soi, qui doit traverser toutes les prédications, se combinait souvent en elle avec le geste d’inimitié. Je songeais parfois en l’observant à Whistler, expert en l’art de se faire des ennemis. On n’a pas assez discerné combien un tel art suit directement de la doctrine baudelairienne de l’anonymat. Whistler, comme Baudelaire, son maître, savait que pour assurer le maintien des noms, du sien propre, la mémoire des ennemis est plus longue et plus fidèle que celle des amis, trop disposés à se fier aux prédicats. Tant d’amis vous aiment pour ce que vous êtes ; seuls les ennemis vous haïssent pour qui vous êtes. Dans la résistance au statistique, les seconds font de meilleurs alliés.

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Plutôt diviser que régner, plutôt rompre les homogénéités que les conforter, plutôt l’inimitié que la fadeur, telles étaient les maximes d’une jeune femme toute remplie de talents et d’appétits. Rattrapée par le Léviathan déguisé en maladie, elle avait résolu de lui opposer le non de son nom propre.

Notes

[1]

Il n’est pas sans conséquence que le titre de Gustave Le Bon « Psychologie des foules » ait été traduit en allemand « Psychologie der Massen », d’où, chez Freud, le terme Massen-psychologie.

[2]

En toute exactitude, il faudrait distinguer la doctrine propre d’Aristote et la théorie qui, au fil des siècles, s’est développée en se réclamant de lui. On sait par exemple que la théorie logique d’Aristote n’intègre pas les propositions du type « Socrate est mortel » ; on a moins noté un trait qui n’est pas moins décisif ; Aristote exprime les propositions logiques en usant du singulier « tout homme est mortel », alors que, dans ses écrits de politique, le pluriel est prévalent ; après lui seulement, les logiciens ne verront pas de difficultés à user du pluriel : « tous les homme sont mortels ».

[3]

Très explicite sur ces points, Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit, II, § 51.

[4]

Tout au moins dans la vulgate de la logique classique. Elle a été, précisément sur ce point, soumise à critique. Les Études sur le syllogisme de Lachelier demeurent à cet égard une lecture utile. Bien entendu, je laisse entièrement de côté ici la rupture qu’a opérée la naissance de la logique moderne et en particulier la théorie de la quantification. Cette dernière ruine la classification tripartite des propositions, fondée sur le seul sujet. Du même coup, elle ruine le parallélisme logico-politique. Au reste, la question des propositions universelles demeure en elle-même difficile. Voir à cet égard la controverse liée au paradoxe de la confirmation, J. L. Mackie, « The paradox of confirmation », article de 1963, repris dans The Philosophy of Science, éd. P. H. Nidditch, Oxford University Press, 1968.

[5]

Si Lacan a raison d’aborder la question du nom de « femme » par la théorie du pastout, on comprend que le féminisme importe ici au plus haut point. Il semble effectivement osciller constamment entre statistique et logico-politique, entre pourcentages et égalité, entre limité et illimité.