Opéra populaire et esthétique savante

L’opéra bourgeois

1 Il peut sembler étrange d’intégrer une réflexion sur l’opéra dans le cadre d’une discussion sur les rapports entre esthétique savante et musique populaire [1]. L’idée même d’opéra populaire est paradoxale tant l’opéra relève, en France, aujourd’hui, de la musique classique, de la musique savante, et paraît éloigné des genres de la « musique populaire » comme des publics populaires, des masses ou tout simplement du plus grand nombre, ainsi que l’indiquent régulièrement les enquêtes médiatiques et sociologiques [2]. Cela l’est encore plus si l’on considère les choses du point de vue de la philosophie et de l’esthétique. Theodor W. Adorno déclare déjà, dans les années soixante, que l’opéra, en Allemagne, est un genre essentiellement « bourgeois », produit par la bourgeoisie et destiné à la bourgeoisie [3]. Sa critique de l’opéra est à cet égard à peu près aussi dévastatrice que son analyse du jazz. L’opéra serait une forme de l’idéologie, un art de l’apparence détaché de l’existence réelle ; il ne ferait que produire de la magie dans un monde désenchanté ; il n’aurait de sens que pour les enfants et serait une honte pour les adultes ; il anticiperait le film et l’industrie culturelle ; il appartiendrait au passé, au musée. Bref, il ne resterait plus au compositeur qu’à composer à coup de marteau… Pierre Boulez, à la même époque, formule les choses de façon encore plus radicale lorsqu’il dit qu’il vaudrait mieux dynamiter les maisons d’opéra ; laisser les amateurs d’opéra étouffer dans leur ghetto [4]. Certes, le discours d’Adorno, comme celui de Boulez, est un discours critique de l’opéra bourgeois. Mais critiquer l’opéra bourgeois, c’est encore une façon de l’affirmer, au sens où la négation est encore une modalité de l’affirmation. Même si la négation est pure destruction, à coup de dynamite, à coup de marteau. La question se pose alors d’une forme d’alternative, au-delà de la critique, soit la possibilité d’une affirmation. Car, si l’on est rigoureux, si l’on veut rester dans le cadre d’une théorie critique, qui se revendique encore du marxisme ou du matérialisme, comme c’est le cas d’Adorno, la thèse de la bourgeoisité de l’opéra devrait ouvrir la porte à une opposition non seulement entre l’art bourgeois et l’art féodal, mais également à une opposition entre l’art bourgeois et l’art populaire, voire même entre l’art bourgeois et l’art prolétaire. Or, pour Adorno, comme également pour Boulez, le seul horizon pour l’opéra non bourgeois semble être l’opéra « moderne » plutôt que l’opéra « populaire ». Et si les deux notions du « moderne » et du « populaire » peuvent se recouper, elles peuvent aussi se contredire du point de vue esthétique comme du point de vue politique.

2 Comment donc penser « l’opéra populaire » du point de vue de l’affirmation ? Certes, nous pouvons reprendre certains thèmes et certaines analyses d’Adorno pour penser quelque chose de tel. Mais ne faudrait-il pas plutôt abandonner sa perspective, interroger la posture même de l’esthétique savante, pour se donner une chance de penser un tel objet ? Ne faut-il pas envisager, même si c’est difficile, comme dans le dialogue de Platon avec Parménide, de mettre en question le πατρικὸς λόγος, le discours du père, pour faire l’hypothèse que l’existence de l’opéra populaire est pensable ?

3 Car le goût pour la musique d’opéra et la fréquentation des théâtres ne concernent pas seulement une élite cultivée ou bourgeoise. Lawrence Levine, par exemple, dans son livre sur la culture d’en haut et la culture d’en bas, parle aussi d’un âge d’or primitif, aux États-Unis, où l’opéra italien du xixe siècle, à l’instar du théâtre de Shakespeare, s’adressait à tous, était un divertissement populaire, s’adressait à l’élite aussi bien qu’aux gens de la rue [5]. Une culture de l’opéra populaire chez les migrants italiens a subsisté jusque tard dans le xxe siècle et elle n’a pas complètement disparu. C’est progressivement que l’on assiste à une coupure entre culture highbrow et culture lowbrow. De même, au-delà des États-Unis, on peut bien considérer que l’air de Tatiana dans Eugène Onéguine continue de parler aux hommes et aux femmes de Novosibirsk ou de Moscou qui le connaissent par cœur. Dans les théâtres de l’Italie méridionale, l’air du duc de Mantoue dans Rigoletto touche un public composé des habitants de toute condition. En France, la habanera de Carmen constitue un tube que la musicologie appréhende aussi comme tel [6]. Il faudrait plutôt mettre en évidence, dans ces conditions, quels obstacles épistémologiques font que l’esthétique ou que la philosophie se heurte à l’objet « opéra populaire ».

La position des philosophes

4 Quelle est la position de la philosophie, par exemple, en France, aujourd’hui, sur la question de l’opéra ? On s’aperçoit que la façon dont elle s’empare de l’opéra est très différente de la façon dont elle appréhende le jazz ou les musiques actuelles du fait que l’opéra appartient sous un certain aspect à la grande culture. Si l’on s’en tient à quelques positions tenues au Collège international de philosophie, qui sont assez représentatives de la façon dont la philosophie contemporaine l’appréhende, on trouvera plusieurs perspectives pour le penser de façon sérieuse et savante, mais la question du populaire se trouve-t-elle abordée pour autant ? Catherine Kintzler, a ainsi travaillé sur la Révolution française, sur Condorcet, le père de l’éducation populaire, d’une part. Elle s’est intéressée à l’opéra baroque, celui de Rameau, de Cahusac, porté par une rationalité très forte, d’autre part, dont elle exhibe la logique, classique, aristotélicienne [7]. Elle montre que l’opéra des xviie et xviiie siècles, qui relève apparemment du divertissement – et potentiellement du populaire, du non-savant – obéit en réalité à une esthétique très codée, très savante. Mais ce qui est théorisé ici est avant tout un opéra de cour, et le lien avec la question pédagogique de l’éducation populaire et révolutionnaire n’intervient pas. De même, Danielle Cohen-Lévinas s’est intéressée à l’opéra du xxe siècle et à son esthétique, envisagée dans une dimension qu’elle décrit comme « utopique ». Mais elle pense surtout l’opéra dans les catégories de la modernité et de la tradition dans la continuité des positions d’Adorno. Ainsi, lorsqu’elle évoque ponctuellement le projet de l’Opéra Bastille, Mitterrand, Boulez et Béjart, ne fait-elle pas référence à la dimension populaire [8]. Plus récemment, Marc Goldschmit publie un ouvrage L’Opéra sans rédemption qui ne traite pas non plus de cette question [9].

5 Alain Badiou, par ailleurs auteur d’un roman opéra L’Écharpe rouge, ne théorise pas spécifiquement l’opéra dans ses écrits d’esthétique ou d’inesthétique, où il est pourtant question de la danse. Mais il le fait indirectement dans son ouvrage sur Richard Wagner [10]. Or, concevoir l’opéra à travers Wagner, d’une façon générale, c’est ou bien le penser à travers la catégorie du « moderne » plutôt qu’à travers la catégorie du « populaire », ou bien penser l’opéra « populaire » en termes d’art de masse, de préfiguration de l’industrie culturelle, lorsqu’il ne s’agit pas de penser l’opéra wagnérien comme le prototype de l’art fasciste ou antisémite. Badiou suit sur ce point les analyses de Philippe Lacoue-Labarthe et Theodor W. Adorno. Si penser l’opéra populaire à partir du modèle wagnérien revient à en faire un véhicule du fascisme, cela ne revient-il pas à en discréditer la possibilité même ? Telle est la raison pour laquelle, dans ce qui suit, nous laisserons de côté le cas Wagner et ses interprétations.

6 En revanche, il y a une idée, chez Badiou, qui permettrait d’éclairer la notion du « populaire », une idée aussi bien politique qu’esthétique : c’est son « idée du communisme ». Notre propos n’est pas ici de traiter de la façon dont se rapportent à l’opéra des événements tels que la Révolution française, la Commune de Paris, voire la révolution de 1917 ou la Commune de Shangaï. Mais c’est là une piste qu’il n’y a pas lieu d’écarter par principe, car il ne s’agit pas de nous situer dans une perspective a priori anticommuniste. D’ailleurs, les opéras révolutionnaires chinois, conçus pendant la révolution culturelle, trouvent encore un vif succès auprès de différents publics.

La définition institutionnelle

7 Pour sortir de la dichotomie entre esthétique savante et musique populaire, nous pouvons considérer également que la catégorie d’« opéra populaire », si elle n’appartient pas au domaine esthétique ou philosophique, désigne une catégorie politique et institutionnelle. Ainsi, « l’opéra populaire » trouve-t-il une réalité en France, aujourd’hui, dans les institutions nationales qui s’adressent à tous les citoyens et citoyennes français, à commencer par l’Opéra national de Paris, l’Académie nationale de musique et de danse. Le Président de la République François Mitterrand, élu en 1981, a lancé le projet d’un nouvel « opéra moderne et populaire ». Cela ne tient pas à son goût personnel qui ne le porte pas vers la musique classique et moins encore vers le spectacle d’opéra [11]. C’est que l’ancien théâtre, le Palais Garnier, construit sous le Second Empire, apparaissait alors comme un symbole de la bourgeoisie. C’était un opéra du xixe siècle pour un public du xixe siècle, comme le formulait Maurice Béjart. Il ne permettait ni d’accueillir un grand nombre de spectateurs ni de présenter des créations modernes ou expérimentales. Il fallait donc, pour le gouvernement socialiste, construire une nouvelle salle de spectacle ; définir un projet artistique qui engageât une conception populaire de la musique, du théâtre, de la danse. Ce nouvel opéra devait être inauguré pour célébrer le bicentenaire de la Révolution française, le 14 juillet 1989, sur la Place de la Bastille. Le lieu est symbolique jusqu’à aujourd’hui de toutes les insurrections populaires, des soulèvements du « peuple de Paris », et celui où les gouvernements socialistes ont fêté jusqu’à aujourd’hui leurs victoires. C’est ainsi qu’a surgi de terre l’Opéra Bastille, qui a connu sa première représentation, en 1990. On peut considérer qu’il s’agit, de la part du Président de la République et du gouvernement de Pierre Mauroy, d’une idée purement politique, sans consistance esthétique, qui a fait long feu, après le tournant de la politique délibérément « socialiste » du début des années quatre-vingt. Prêter attention à cette idée institutionnelle, pour idéologique qu’elle soit, permet toutefois de penser de façon concrète et consistante la possibilité de l’opéra populaire à la fois comme genre musical et comme projet politique et d’indiquer une issue au plan théorique pour sortir de l’alternative entre opéra bourgeois et opéra populaire. En outre, cette idée continue d’être présente aujourd’hui dans la façon dont l’Opéra national de Paris envisage sa mission. Alexander Neef, l’actuel directeur, commande ainsi et publie, en 2021, un rapport de Pap Ndiaye et Constance Rivière sur la question de la diversité au sein de l’Opéra de Paris [12]. Ce rapport pose la question de l’accès des classes populaires non seulement aux salles de spectacle, mais également aux métiers de l’opéra. La question de la diversité concerne aussi bien le public, les artistes, les chanteurs, les danseurs, les musiciens, les salariés de l’institution que le répertoire, la musique proprement dite, l’identité des metteurs en scène, des librettistes, des compositeurs.

8 Dans la suite de cet article, je vais ainsi revenir de façon plus précise sur la conception de la musique populaire et sur la thèse de la bourgeoisité formulée par Adorno en donnant trois contre-exemples d’œuvres musicales (I), avant de considérer la définition de l’opéra populaire proposée par Jean Vilar, Pierre Boulez et Maurice Béjart, qui est à l’origine du projet et de la construction de l’Opéra Bastille (II).

I – La thèse de la bourgeoisité : contre Theodor W. Adorno

9 L’approche d’Adorno se caractérise par une dichotomie entre ce qui, d’un côté, relèverait de l’industrie culturelle, et par suite de l’adhésion à celle-ci et au monde existant, et, d’un autre côté, ce qui relèverait du domaine de l’art, et constituerait de ce fait une forme de résistance à l’industrie culturelle et au monde tel qu’il est. Pourtant, cette dichotomie fonctionnelle n’est pas totalement opérante en ce qui concerne l’opéra.

« La Flûte enchantée »

10 La raison en est d’abord que l’opéra est apparu à un stade du capitalisme antérieur au développement de l’industrie culturelle. Adorno considère un moment historique, à l’époque préindustrielle, où l’opéra aurait pu opérer une synthèse heureuse, au sens hégélien, entre ce qu’il appelle « l’art supérieur » et « l’art inférieur ». La Flûte enchantée (Die Zauberflöte) donnerait l’exemple d’une telle synthèse réussie entre « l’utopie de l’émancipation » et le « divertissement [13]». L’opéra de W. A. Mozart ferait figure d’une espèce d’âge d’or également du point de vue social, puisque le théâtre aristocratique serait en même temps un théâtre populaire, ou le contraire : l’opéra populaire serait en même temps aristocratique. En outre, dans cette situation de féodalisme, la bourgeoisie aurait un rôle révolutionnaire et émancipateur, selon Adorno, et la musique de Mozart – comme celle de Beethoven après lui – en serait l’expression. C’est par la suite seulement que se serait opérée la scission entre l’art supérieur et l’art inférieur, entre une forme de musique relevant de l’industrie culturelle, et une forme de musique relevant de l’art pour l’art. Une telle vision de l’opéra de Mozart ne relève-t-elle pas du mythe ? Au-delà de « l’humanisme dévot », Catherine Clément critiquait déjà, dans les années soixante-dix, dans La Flûte enchantée une « œuvre misogyne », faisant la « vérité sur la famille bourgeoise », c’est-à-dire « la violence d’une famille qui se dispute une fille », la défaite de la féminité, le triomphe de la force et des hommes, des prêtres et des policiers [14]. En effet, l’opéra de Mozart n’est pas, ni aujourd’hui ni hier, un opéra qui s’adresse à toutes les classes sociales. Il n’est pas l’œuvre de la synthèse heureuse et de l’émancipation. Le rapport sur la diversité de l’Opéra de Paris, par exemple, indique que La Flûte enchantée est le seul opéra du répertoire dont le livret a dû faire l’objet d’une modification pour les représentations. Les paroles d’Emmanuel Schikaneder (lesquelles sont pourtant censées « réchauffer » le cœur selon G. W. F. Hegel) sont les seules de tout le répertoire qui ont dû être modifiées. Au lieu que l’esclave Monostatos dise : « Weil ein Schwarzer hässlich ist » (« parce qu’un Noir est laid »), il a dû dire « Weil ein Sklave hässlich ist » (« parce qu’un esclave est laid »). Cet opéra serait-il le plus obscurantiste de tout le répertoire sous ses apparences d’Aufklärung, de Lumières ?

11 De fait, Adorno n’oppose pas musique populaire et musique bourgeoise, mais envisage plutôt d’autres dichotomies. Il distingue, chez Mozart, comme dans les époques antérieures, à l’époque de la Grèce antique, entre un « art supérieur » (hohe Kunst) et un « art inférieur » (niedrige Kunst). Il parle ainsi de la « musique supérieure » ou « musique noble » (hohe Musik) et de la « musique inférieure » (untere Musik), ou encore de « l’art supérieur » et de « l’art inférieur », qui coexisteraient et même s’alimenteraient mutuellement. Ainsi, les symphonies de Gustav Mahler ne sont-elles pas de la musique populaire, de l’art inférieur, mais intègrent-elles des éléments de l’art inférieur, à savoir les chansons populaires, les chansons de la rue, les « rengaines et refrains à la mode ». Mahler « voudrait toucher les masses sans pour autant s’abaisser à leur niveau ». Adorno distingue, par suite, entre la « musique sérieuse » (ernste Musik) et la « musique de divertissement » (Unterhaltungsmusik), ou encore entre « musique sérieuse » et « musique légère » (leichte Musik[15]). Cela lui permet d’opposer effectivement une forme d’opéra populaire (l’opéra de divertissement) et une forme d’opéra sérieuse ou savante. Mais cette assimilation entre la musique populaire et la « musique légère » a également ses limites. L’opérette petite-bourgeoise relèverait, en effet, de la « musique légère » compromise avec l’acceptation de l’ordre existant, comme dans les opérettes de Jacques Offenbach (Adorno entre néanmoins en désaccord sur ce point avec Siegfried Kracauer). En revanche, la musique sérieuse peut revendiquer une visée émancipatrice, sociale, en cela populaire en s’opposant aux codes de la bourgeoisie ou de la petite-bourgeoisie satisfaite.

L’imaginaire ouvrier

12 En outre, si l’on veut considérer une telle option « synthétique » dans l’opéra, il ne faudrait pas l’arrêter à Mozart et à la Révolution française, donc au stade de l’émancipation de la bourgeoisie comme le fait Adorno. La tension entre l’art populaire et l’art bourgeois ou, au contraire, leur rencontre, se poursuit tout au long du xixe siècle jusqu’au xxe siècle. Plusieurs révolutions ou mouvements politiques partent des salles d’opéra, où le contenu même des œuvres, des situations dramatiques enflamment le public, comme c’est le cas de la Muette de Portici, en Belgique, en 1830. Lorsqu’on considère les écrits des premiers socialistes, comme Charles Fourier, Pierre Leroux ou Louise Michel, on s’aperçoit que l’imaginaire de l’opéra y tient une place importante, même si elle est subordonnée à celle de la politique. D’ailleurs, la Commune de Paris, en 1871, ne décide pas qu’il faut fermer l’Opéra, que c’est une institution bourgeoise, mais elle cherche au contraire à s’implanter dans l’Opéra, comme lieu symbolique, à mettre en avant, dans le peu de temps qu’elle a duré, des auteurs exclus pour des raisons politiques. Certains artistes ont considéré que c’était le moment où ils allaient enfin pouvoir décider des œuvres que l’on présenterait à l’Opéra au lieu de la hiérarchie habituelle, verticale et militaire, qui règne jusqu’à aujourd’hui dans l’administration de l’institution.

13 L’opéra n’appartient pas à la seule classe bourgeoise, pas plus qu’à la seule aristocratie, il appartient aussi à l’imaginaire et au réel de la classe ouvrière, et cela à plusieurs titres. Soit parce que la classe ouvrière, et même le sous-prolétariat et la petite bourgeoisie, se rendent à l’Opéra et en font leur espace. Soit parce que la classe ouvrière participe du spectacle, parce qu’elle s’y contemple, parce qu’elle produit des musiques, qui sont reprises dans la fosse de l’Opéra, par exemple, des chansons, des danses populaires. Cela était particulièrement vrai du théâtre de l’Opéra-Comique, qui produisait un répertoire plus populaire et accueillait aussi un public plus populaire, plus ouvrier, que celui du Palais Garnier, jusqu’à la dissolution de la rtln dans les années soixante-dix. Il suffira de mentionner des opéras-comiques comme Carmen de Georges Bizet ou Les Contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach, qui font partie aujourd’hui du répertoire de l’Opéra-Bastille, et qu’Adorno défend sur le plan esthétique, ou encore Louise de Gustave Charpentier. Si l’opéra n’est plus populaire aujourd’hui comme il l’était, il faudrait donc plutôt expliquer pourquoi ce n’est pas le cas ; pourquoi et comment il s’est trouvé accaparé par une classe sociale, par exemple cette classe bourgeoise et éduquée qui le dénigre, qui en a honte.

« Porgy and Bess »

14 On trouve aussi des exemples qui remettent en question la thèse de la bourgeoisité dans les opéras du xxe siècle qui lui sont contemporains. Adorno a écrit plusieurs articles aujourd’hui controversés sur le jazz, mais l’opéra Porgy and Bess de George Gershwin n’est pas discuté dans ce contexte. Or, c’est de cet opéra que provient Summertime, l’un des plus grands standards du jazz. Gershwin grandit dans les rues de New York, à la porte des clubs ; il se lie aussi d’une amitié réciproque avec Arnold Schoenberg. Il entend écrire un opéra qui relève à la fois de la culture des esclaves affranchis, du jazz, de la comédie musicale américaine et de la tradition du grand opéra. Le compositeur est hégélien à sa façon : il considère l’opéra comme l’expression d’un « esprit du peuple », et son peuple, c’est la société américaine du xxe siècle, laquelle est divisée entre une population noire et une population blanche du fait de la ségrégation et des restes de la culture esclavagiste. Gershwin se rend avec son librettiste DuBose Heyward à la Nouvelle-Orléans, pour recueillir de nombreux matériaux issus de la culture orale afro-américaine. En même temps, il ambitionne que son œuvre satisfasse aux critères du grand art européen, qu’elle puisse se comparer aux Meistersinger de Richard Wagner ou au Wozzeck d’Alban Berg. A-t-il réussi dans son projet d’opéra synthétique ? Selon James Baldwin, Porgy and Bess n’est pas un « opéra américain » susceptible de s’adresser à toute la nation, mais « c’est la vision de l’homme blanc sur la vie noire [16] ». Duke Ellington critique également le fait que l’opéra soit écrit par des Blancs et qu’il soit destiné aux Blancs. Toutefois, il reprend l’air de Clara, Summertime, et d’autres morceaux de l’opéra en les adaptant ou en les détournant pour ses propres compositions de jazz. L’opéra lui-même connaît d’abord plus de succès en Russie qu’aux États-Unis [17]. Truman Capote, en rendant compte de la tournée de la compagnie américaine à Leningrad, indique comment le nom de Gershwin y est associé aux noms des grands écrivains communistes américains de l’époque. Un film comme White Nights témoigne encore de cette popularité russe de l’opéra de Gershwin, dans les années quatre-vingt, où l’on voit Gregory Hines interpréter le rôle d’un danseur noir émigré des États-Unis, fuyant le racisme, dansant et chantant Porgy and Bess dans un petit théâtre sibérien, alors que Mikhail Baryshnikov, le danseur du Kirov, cherche à gagner l’Occident. Mais ce qui peut faire de Porgy and Bess un opéra populaire, pour nous, c’est aussi ou surtout l’existence des reprises, détournements et arrangements dans le domaine du jazz, voire de l’industrie culturelle. Cela est rendu possible par le fait que Porgy and Bess, selon la volonté du compositeur, doit être chanté uniquement par des artistes noirs. (C’est encore le cas à l’Opéra Bastille, à Paris, en 1996-1997. Le Metropolitain Opera de New York, en 2019-2020, suit encore cette règle en diffusant l’œuvre dans le monde entier par le cinéma, à ceci près que le chef d’orchestre et le metteur en scène, c’est-à-dire la direction artistique, sont blancs). La décision de Gershwin a permis aux musiciens noirs d’utiliser ses mélodies, alors qu’elles doivent être encore interprétées, à son époque, par des musiciens blancs. C’est ainsi que Billie Holliday peut enregistrer Summertime. L’œuvre de Gershwin, même si elle n’est pas acceptée par les musiciens de jazz telle quelle, est l’objet d’une discussion musicale. Les musiciens s’approprient cette musique, la rejettent et la détournent. Cela peut contredire la conception savante de la culture, laquelle impose le purisme de l’œuvre, le respect de l’écriture et de la volonté du compositeur. Par exemple, une revue d’opéra spécialisée propose une discographie détaillée de Porgy and Bess, mais choisit de ne pas prendre en considération les extraits, même anciens, qui n’obéissent pas à ce qui figure sur la partition. Or, c’est le cas de l’album de Duke Ellington. En revanche, le journaliste fait état de sa frustration de ne pas avoir accès aux enregistrements des chanteurs d’opéra blancs comme Lawrence Tibbett et Helen Japson ayant enregistré des extraits de l’œuvre conformément à la partition [18]. Si l’on se place à nouveau du point de vue de la théorie d’Adorno, cela suppose d’admettre qu’il existe une musique jazz, une musique populaire qui ne soit pas réductible aux programmes de l’industrie culturelle, et que cette musique puisse également relever d’une culture de résistance, et non seulement de soumission, aux normes de l’industrie culturelle, d’autre part, comme c’est le cas de la « nouvelle musique ».

« Lulu »

15 Adorno défend dans ses écrits le point de vue de la nouvelle musique comme illustration du « grand art ». Les compositions d’Alban Berg et Arnold Schoenberg peuvent-elle être considérées également comme de la musique populaire ? Adorno a écrit plusieurs textes visant à présenter et défendre Lulu[19], le second et ultime opéra de son maître, dont il a accompagné le processus de création. Mais il critique également Alban Berg comme étant le représentant du bourgeois humanisé. L’œuvre continue, selon lui, d’obéir à la logique de l’apparence, de la coupure avec le réel : elle relève encore de l’idéologie. Pourtant, la « tragédie » de Frank Wedekind, dont Berg a tiré le livret de l’opéra, sur les conseils d’Adorno, pousse très loin la critique de la bourgeoisie. Lors de la création, le public bourgeois faisant défaut, il a fallu faire venir les ouvriers pour remplir la salle, et c’est eux qui ont fait le succès de la pièce. La pièce de théâtre est donc populaire d’abord en ce sens que le public qui la soutient, la fait exister est le public ouvrier. Elle l’est ensuite parce qu’elle fait intervenir des éléments de la culture populaire. Il y a une proximité du théâtre de Wedekind, comme de l’opéra de Berg, avec le cirque, avec l’esthétique du cabaret, avec le cinéma muet, soit des formes d’art populaire honnies de la culture esthétique bourgeoise. Wedekind lui-même part d’un « roman clownesque » de Félicien Champsaur. Il fréquente le cirque Molier, à Paris, où les aristocrates sont déguisés en clowns, sur la scène et dans le public. Lulu est la première femme clownesse de l’histoire. C’est une femme-enfant, une femme-animal, une fille du peuple, avec des « petits seins ronds et turgides », qui se déguise en homme pour attirer les femmes comme les hommes. Joana Desplat-Roger a montré l’importance du clown, de l’enfant, de l’animal dans l’esthétique d’Adorno [20]. Or, Adorno considère le cirque comme essentiellement un « art corporel ». Il emprunte ce concept d’art corporel à Wedekind mais en lui attribuant une fonction ambiguë, car il l’utilise aussi bien pour dénoncer une dimension d’illusion que pour légitimer une forme d’art anti-bourgeoise. Par exemple, il oppose la musique de ballet de Stravinsky à la musique expressive de Schönberg en écrivant que l’art corporel est « détaché de la réalité empirique [21] ». La pièce de Wedekind peut aussi être considérée comme populaire en ceci que son héroïne elle-même appartient à la classe populaire, à la bohême ou au lumpen-proletariat. Pourtant, Adorno écarte l’interprétation communiste, qui tend à considérer Lulu comme une femme émancipée, laquelle se vend pour nourrir sa famille. La plupart de ces éléments de la culture populaire inhérents à la pièce de Wedekind, encore présents dans l’opéra de Berg, dans une moindre mesure dans la critique d’Adorno, disparaissent dans l’interprétation de Pierre Boulez et Patrice Chéreau à l’Opéra de Paris. Lors de la création mondiale du iiie acte, en 1979, l’esthétique du cirque s’est évaporée en même temps que le public ouvrier et même la référence au cinéma a disparu. Dans la retransmission télévisée, des hommes en habits et des femmes en robe du soir montent l’escalier du Palais Garnier, avant que ne commence le spectacle ; et ils portent exactement les mêmes costumes que les femmes et les hommes de la haute bourgeoisie représentée sur la scène. Le dompteur lui-même, dans le Prologue, est en habit ; le cirque n’existe plus que comme une réminiscence lointaine, celle d’un pierrot dans les airs. Nous sommes deux ans avant le gouvernement de François Mitterrand et la mise en chantier de l’Opéra moderne et populaire de la Bastille, dont Boulez fut aussi l’administrateur, et où l’opéra de Berg fut d’ailleurs représenté plusieurs fois. Qu’est-ce qui est amené à changer alors dans la conception de l’opéra ?

II – L’idée, l’étude et le projet : les contradictions de Jean Vilar

16 Pour le comprendre, venons-en à la définition institutionnelle de l’Opéra national de Paris comme « opéra populaire » en partant de ce que Vilar entend par « théâtre populaire » et en considérant son projet de réforme de l’opéra. En effet, lorsque les administrateurs précédents de l’Opéra de Paris, comme Pierre Bergé et Stéphane Lissner, se réfèrent à l’idée d’un « opéra populaire », ils ont en vue le projet de réforme de l’Opéra que Jean Vilar a remis, en 1968, au ministre de la culture André Malraux, mais qui n’a pas été réalisé dans les années soixante-dix. Il s’agissait alors de transformer la structure de l’Opéra de Paris en Théâtre Lyrique Populaire sur le modèle du Théâtre National Populaire que dirigeait alors Vilar au Palais de Chaillot. Pierre Boulez participait d’ailleurs à ce projet de réforme en compagnie de Béjart.

Théâtre populaire et théâtre bourgeois

17 Comment Vilar définit-il le « théâtre populaire » ? Il suit la définition de Firmin Gémier pour qui le théâtre populaire est celui dont les portes « sont ouvertes à tous [22]». Son rôle est d’abord celui d’un théâtre « national » au sens où il s’adresse à la faction majoritaire du pays. La mission est d’accroître « l’influence sociale » du théâtre, d’en faire le prototype d’un « théâtre moderne » que Vilar définit comme un théâtre « adapté aux lois, aux exigences, aux contraintes de la société moderne ». Dans les années cinquante, remarque Vilar, le terme « populaire » possède une connotation politique qu’il n’avait pas à l’origine du Théâtre National Populaire (tnp). Pour le « bourgeois stabilisé » de l’après-guerre, parler de « théâtre populaire » signifie qu’il y a du marxisme côté cour, du stalinisme côté jardin. La conception de Vilar devait faire face, dans ces conditions, aux objections de la droite, mais aussi de la gauche. Alors que le public conservateur (les bourgeois solidifiés) lui reproche de monter Brecht, les communistes l’accusent de ne pas s’adresser aux ouvriers et de ne pas faire de politique, ou de ne pas choisir son camp.

18 Du point de vue de la philosophie, Jean-Paul Sartre clarifie les choses dans l’entretien qu’il donne à Bernard Dort sur « Théâtre populaire et théâtre bourgeois [23]». Le tnp ne réalise pas le théâtre populaire, selon lui, parce qu’il est un « théâtre subventionné », obligé de choisir « avec prudence » dans le répertoire des pièces qui n’ont pas été écrites pour les masses d’aujourd’hui, mais qui font partie de « l’héritage culturel bourgeois ». Le tnp est un « échec » du fait de son rapport au public : « il n’a pas de public populaire, de public ouvrier. Son public, c’est un public petit-bourgeois » (même quand il va jouer dans les banlieues). Sartre suppose que le théâtre populaire est celui qui est fait pour les ouvriers. Or, il y a une « résistance des ouvriers au théâtre ». Pour eux, le « théâtre est encore quelque chose de cérémonieux ». Les places sont chères ; les ouvriers sont fatigués ; ils préfèrent voir une opérette pour se délasser. Sartre oppose à cette réalité le modèle du théâtre populaire en URSS, où il « existe un théâtre près de chaque usine, dans les maisons de la culture » ; il y a théâtre qui a un public ouvrier. Les pièces nouvelles traitent de problèmes qui s’inscrivent dans le cadre des préoccupations ouvrières.

19 Or, Vilar assume que son théâtre « populaire » ne soit pas un théâtre « ouvrier ». Son public est composé de « travailleurs » au sens large, y compris le travailleur qui a les mains blanches comme l’instituteur, mais aussi un « employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant ». Il admet l’existence d’une multiplicité de classes (c’est-à-dire qu’il n’existe pas une classe bourgeoise s’opposant simplement à une classe ouvrière usinière). Le théâtre populaire s’attache selon lui « à un public indéfinissable mais pauvre ». En tous les cas, « théâtre populaire », « théâtre communiste » et « théâtre bourgeois » sont trois choses bien différentes, le théâtre populaire tendant à opérer une synthèse précisément entre des extrêmes contradictoires. On retrouve ces contradictions dans le projet d’opéra populaire, que présente Vilar en 1968 [24].

Le public, les œuvres, les artistes

20 Vilar propose que l’on s’adresse aux populations les plus éloignées de la culture musicale ou chorégraphique. Il imagine « désacraliser le théâtre », en modifiant le contrat entre le spectateur et le théâtre, en envisageant la maison d’opéra plutôt comme un « centre culturel », une « maison théâtre-musique ». Enfin, Vilar entend s’adresser aux « classes pauvres » et considère le théâtre en ce sens comme une activité « morale » sans préciser qui sont les classes pauvres. Elles sont plutôt des classes moyennes diplômées que les classes populaires, la classe paysanne ou ouvrière. Le projet accorde une importance particulière à la recherche concernant les origines du public, autrement dit à la recherche sociologique, avec un bureau qui travaillerait sur la « vie du travailleur ». Le but est que le théâtre s’appuie sur une connaissance de la réalité de la vie sociale.

21 La contradiction se manifeste d’abord dans le choix du répertoire. Pour Vilar, il n’existe pas d’œuvre spécifiquement « populaire », mais seulement des classiques, qui parlent au peuple au sens où ils parlent à tous. De fait, le répertoire prévu par Vilar, Boulez et Béjart, ne se distingue guère du répertoire déjà présenté au Palais Garnier. Il ne se distingue pas non plus essentiellement de ce qui se joue à l’Opéra-Bastille aujourd’hui, à savoir effectivement des œuvres classiques, sinon intemporelles, mais compatibles néanmoins avec les critères de la modernité, tels qu’on les trouve chez Adorno et Boulez. Il est symptomatique que ce soit avec les Troyens de Berlioz que Vilar entendait commencer sa saison. C’est avec cette œuvre qu’a été inauguré effectivement l’Opéra-Bastille en 1990. Or, c’est une œuvre du xixe siècle, écrite sous le Second Empire, contemporaine du Palais Garnier, dans laquelle Berlioz entend honorer Napoléon iii. Elle n’est pas indemne d’éléments colonialistes, voire racistes, comme dans la plupart des œuvres du xixe siècle [25]. Seuls les ballets sont coupés pour ce qui se donne alors comme la première représentation intégrale de l’œuvre. Cela revient pourtant à diminuer la part de « l’art corporel », et tout simplement la place de la danse. Le projet de réforme consiste ainsi à mettre le chant et la danse sous la tutelle du théâtre parlé, et donc à renforcer le principe de l’intellectualité.

22 Avant même de parler du public, Vilar parle des artistes : c’est à eux qu’il s’adresse dans ses discours sur le théâtre populaire, et ce sont eux qui sont les militants porteurs du projet de théâtre populaire. Les artistes, ce sont les comédiens au théâtre. À l’opéra, avant d’être les compositeurs, les chorégraphes, les chefs d’orchestre, ce sont d’abord les artistes du chant, de la danse, les choristes, les musiciens de l’orchestre, le personnel du théâtre. Il s’agit de penser leurs conditions de travail dans une situation sociale tendue. Car le projet de Vilar, Boulez et Béjart implique de nombreux licenciements parmi les chanteurs, les instrumentistes, ce qui indique que l’opéra populaire ne sera pas un opéra social. De ce fait, Vilar se trouvera pris dans une contradiction au moment de Mai 68, car il doit choisir entre le point de vue de l’État et le point de vue des artistes en grève. Du fait des attaques du côté des communistes, Vilar avait accepté le soutien de Malraux mais il ne peut plus suivre alors les positions gaullistes. Il refuse finalement de travailler pour le gouvernement après le discours du Président de la République qui annonce la dissolution de l’Assemblée nationale le 30 mai 1968. Le projet d’opéra populaire est de ce fait suspendu à ce moment-là, non parce que Vilar est mort, mais parce qu’il démissionne. Il est pris ici dans une contradiction entre l’opéra national, supporté par l’État, relevant d’une conception de la grande culture définie par l’élite au pouvoir et rendue accessible au plus grand nombre, avec ce que cela suppose aussi de dictature, et d’autre part la conception sociale et militante partant des besoins des classes populaires, des travailleurs et des artistes, désireux d’assurer une mission de service public, au risque des conflits et des insurrections.

Conclusion

23 Si l’on veut faire une synthèse des éléments considérés, on s’aperçoit que plusieurs obstacles épistémologiques font que l’esthétique savante – qu’il s’agisse de la philosophie d’Adorno ou des conceptions institutionnelles de Vilar, de Boulez ou de Béjart –ne reconnaît ni ne légitime, lorsqu’elle traite de l’opéra moderne ou même populaire, les éléments de culture populaire présents dans les œuvres dramatiques. Le parti pris en faveur du compositeur et de l’œuvre est un point de vue savant (celui de l’intellectuel qui lit et écrit de la musique) qui rejoint finalement la conception technocratique de l’opéra, à quoi on peut opposer le point de vue des artistes, des exécutants, du spectateur y compris non-cultivé. Cela rejoint une opposition entre le point de vue de l’esprit et le point de vue du corps ; on établit une hiérarchie entre l’artiste qui écrit, qui parle, qui travaille avec son intellect, comme le compositeur, le chorégraphe, le dramaturge, le metteur en scène, et l’artiste qui travaille avec son corps, comme le danseur, le musicien d’orchestre, lequel n’a pas de parole propre. Entreprendre une réforme de l’opéra sur le modèle du théâtre, c’est aussi et d’abord établir une hiérarchie au profit du théâtre sur le chant et la danse, et, de ce fait, une hiérarchie entre le verbe et le corps, entre l’intellectuel et le corporel, alors que s’opposent le corps dispos du bourgeois en habit et le corps fatigué de l’ouvrier à l’intérieur du public. Le point de vue de l’esthétique savante, c’est encore le point de vue des intellectuels qui met à distance les masses en tant que telles, les classes populaires, les ouvriers, les paysans. Leur déficit d’éducation et de savoir les met à l’écart de l’opéra et de la réflexion sur l’opéra. Certes, de telles positions appartiennent également à un état de la société de leur temps. Nous pouvons considérer, avec la problématique de la diversité, un effort contemporain pour éliminer, dans la création et la représentation, des éléments racistes, sexistes ou colonialistes, qui marquent encore les productions du xxe siècle et du xxie siècle. L’idée d’opéra populaire qui anime le rapport de Vilar contient néanmoins une dimension d’utopie émancipatrice qui peut paraître plus inactuelle encore que dans les années soixante mais ouvre encore pour nous aujourd’hui, et pour cette raison même, des voies pour penser autrement l’esthétique de l’opéra et son rapport au public. Remarquons, pour terminer, que le rapport de Vilar définit précisément une fonction pour les intellectuels, qui est d’étudier les conditions de vie du spectateur. La fonction des universités serait de proposer des enseignements d’histoire de la musique. On pourrait ajouter à cela une fonction, celle de débattre philosophiquement sur l’idée d’opéra populaire et sur la distinction entre musique populaire et esthétique savante.

Notes

  • [1]
    Cet article reprend une conférence donnée le 25 mai 2021 au Collège international de philosophie dans le séminaire de Joana Desplat-Roger « Musiques savantes, musiques populaires : quelles distinctions ? ». Nous reprenons également sous une forme modifiée des éléments publiés dans : Alain Patrick Olivier, « De Vilar à Mitterrand : L’idée d’un opéra populaire » in Hervé Lacombe, Histoire de l’opéra français. De la Belle époque au monde globalisé, Fayard, 2022, p. 1191-1199. – Je remercie Joana Desplat-Roger, Michèle Gendreau-Massaloux et Alessandro de Lima Francisco pour leur relecture du texte.
  • [2]
    Voir dernièrement : Michel Guerrin, « Plutôt que de pleurer, les opéras doivent faire leur révolution », in Le Monde, 7 Juillet 2023.
  • [3]
    Theodor W. Adorno, « L’opéra bourgeois », in Figures sonores. Écrits musicaux I (1959), trad. fr. Marianne Rocher-Jacquin avec la collaboration de Claude Maillard, Genève, Contrechamps, 2006, doi :10.4000/books.contrechamps.949
  • [4]
    Pierre Boulez, « Sprengt die Opernhaüser in die luft », in Der Spiegel, n°40, 1967 ; Pierre Boulez, « Dynamitons les opéras », in Le Théâtre dans le monde, 17, 3, 1968, p. 198-207.
  • [5]
    Lawrence Levine, Culture d’en haut et culture d’en bas : l’émergence des hiérarchies culturelles aux États-Unis, préface de Roger Chartier, Paris, La Découverte, 2010.
  • [6]
    Hervé Lacombe, La Habanera de Carmen : naissance d’un tube, Paris, Fayard, 2014.
  • [7]
    Catherine Kintzler, Poétique de l’opéra français : de Corneille à Rousseau, 2e édition, Paris, Minerve, 2006.
  • [8]
    Danielle Cohen-Lévinas, Le Présent de l’opéra au xxe siècle : chemin vers les nouvelles utopies : pour une esthétique du palimpseste, Villeurbanne, Art éd./Art entreprise, 1994.
  • [9]
    Marc Goldschmit, L’Opéra sans rédemption ou Eros musicien, Paris, Aedam Musicae, 2007.
  • [10]
    Alain Badiou, L’Hypothèse communiste, Paris, Éditions Lignes, 2009. – Alain Badiou, Cinq leçons sur le cas Wagner, Paris : Nous, 2010.
  • [11]
    François Mitterrand n’aurait souhaité assister qu’à une seule représentation d’opéra, celle d’Atys, l’opéra de Jean-Baptiste Lully (communication personnelle de Michèle Gendreau-Massaloux).
  • [12]
    Pap Ndiaye, Constance Rivière, Rapport sur la diversité à l’Opéra National de Paris, 2021. https://res.cloudinary.com/opera-national-de-paris/image/upload/v1612862089/pdf/q8admqhaczygb1jm2uls.pdf
  • [13]
    T. W. Adorno, Le Caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute, trad. fr. Christophe David, Paris, Allia, 2003, p. 14.
  • [14]
    Catherine Clément, L’Opéra ou la défaite des femmes, Paris, Grasset, 1979.
  • [15]
    T. W. Adorno, Introduction à la sociologie de la musique : Douze conférences théoriques, Genève, Éditions Contrechamps, 2009. doi :10.4000/books.contrechamps.921
  • [16]
    James Baldwin, « On the Horizon: On Catfish Row », in Commentary Magazine, 1959. https://www.commentary.org/articles/james-baldwin/on-the-horizon-on-catfish-row/
  • [17]
    Truman Capote, « Porgy and Bess in Russia. An American opera travels from West Berlin to Leningrad », in The New Yorker, 19 Octobre 1956.
  • [18]
    Piotr. Kaminsky, « Discographie », in H. DuBose, I. Gerschwin, Porgy and Bess : opéra en trois actes. Paris, L’Avant-Scène Opéra, 1987, p. 106-109.
  • [19]
    Sur Lulu, voir l’entretien avec Raphaël Imbert et Julia Robert réalisé par Joana Desplat-Roger dans ce même numéro, rubrique « Paroles ».
  • [20]
    Joana Desplat-Roger, « Des écrits sur le jazz à la Théorie esthétique : Adorno contorsionniste », in Florent Perrier et Christophe David (dir.), Où en sommes-nous avec la Théorie esthétique d’Adorno ?, Rennes, Pontcerq, 2018, p. 175-185.
  • [21]
    T. W. Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, trad. fr. de H. Hildenbrand et A. Lindenberg, Paris, Gallimard, 1962.
  • [22]
    Claude Roy, Jean Vilar. Textes de Vilar. Points de vue critiques. Témoignages. Chronologie. Bibliographie. Illustrations, Paris, Seghers, 1968.
  • [23]
    Jean-Paul Sartre, « Jean-Paul Sartre nous parle de théâtre », in Théâtre populaire, 15, 1955.
  • [24]
    [Ministère des affaires culturelles]. Point de vue sur le théâtre musical en France ; éléments d’information réunis à partir d’une étude confiée à Jean Vilar, Paris, ministère des Affaires culturelles, 1968.
  • [25]
    Alain Patrick Olivier, « Der Schatten Hectors », in Xavier Zuber, Berlioz Troyens und Halévys Juive im Spiegel der Grand Opéra, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2011, p.125-132.