Ouverture

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JACQUES DERRIDA : Comme je ne savais pas si je pourrais être parmi vous aujourd’hui ni surtout préparer une vraie allocution, nous avions décidé avec François Noudelmann que je remercie pour la générosité avec laquelle il m’a laissé toute liberté, de laisser les choses suspendues jusqu’au dernier moment, et de ne donner aucun titre à ce qui ne devrait être de ma part qu’une manifestation de solidarité et d’amitié symbolique pour un Collège dont l’existence me tient à cœur depuis sa naissance justement il y a vingt ans. Ouverture est donc le titre vague ou le faux titre que nous avions laissé aussi ouvert et ouvrant, justement, que possible.

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Mais si j’avais à choisir un titre plus déterminé, aujourd’hui que je suis ici, j’emprunterai en le mimant, avec toute l’insolence, la présomption, l’outrecuidance et l’inconscience requises, et donc, du même coup, avec toute la modestie et la circonspection de rigueur, celui du grand petit texte de Kant, « Was ist Aufklärung ? » « Qu’est-ce que les Lumières ? ». Et qu’est-ce que notre Collège peut avoir, aura pu avoir à faire, à penser, ou à repenser des Lumières d’aujourd’hui ou de demain ? Mais naturellement je ne dirai rien qui puisse se mesurer à ce titre, je joue seulement à indiquer une direction pour la réélaboration de cette question. Un autre titre possible, puisque je parlerai de genèse et surtout de génération (un autre titre possible) eût été, entendez-le comme vous voudrez : La première des générations du Collège international de philosophie.

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En vérité, je ne parlerai que quelques instants pour ouvrir cette séance et la discussion qui s’ensuivra, le temps de passer, comme on dit, la parole à Jean-Luc Nancy. Je ne serai donc qu’un passeur, et je me demande, à découvrir le titre de l’exposé qui va suivre (Que s’est-il passé ?) ; je me demande si le Collège n’a pas été, à sa manière, l’institution d’un certain passage, l’hospitalité offerte par des passeurs ou des passants, à d’autres passeurs ou passants, formant ainsi une communauté sans communauté aussi désœuvrée que laborieuse, aussi déclarée que clandestine et inavouable.

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Ceux et celles qui l’ont inauguré ont tout de suite posé en principe que les membres du Collège ne resteraient pas là à occuper en permanence stable et statutaire, quelque place ou quelque position, ils et elles ne feraient que passer, au sens du passeur qui s’efface dans sa recherche et son enseignement (scientifique, philosophique, artistique ou littéraire) comme au sens du passant qui, entré sans titre dans un séminaire, y garde le droit à la parole et à la critique.

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Mais je me doute bien que ce n’est pas là le sens le plus visible du titre de Jean-Luc Nancy. Que s’est-il passé ?, syntagme qui fait plutôt, j’imagine, signe vers l’événement, les événements, l’histoire philosophique et politique qui ont précédé et suivi l’institution du Collège international de philosophie, plutôt que vers le passer du passage, des passeurs et des passants. Il reste à se demander ce que passer et être passé veulent dire en général. Et pourquoi l’expression française se passer, aussi bien que se passer de sont si résistantes à la traduction. Un jour d’anniversaire n’est pas le plus mauvais moment pour insister sur une telle question. Mais j’ai dit que je tenais à être bref.

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Permettez-moi d’abord de le dire sans détour et sans façon : je suis très heureux, vraiment, que le Collège ait vingt ans et qu’il me soit donné, comme une chance, de participer à la fête ou à la célébration de cet événement, et, plus modestement, à la réflexion sur ce qui s’est passé, comme il est dit dans le titre choisi par Jean-Luc Nancy, voire aux projections, aux espérances ou aux résolutions que cet anniversaire appelle pour l’avenir.

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Le Collège « Vingt ans après », donc, et je résiste à la tentation d’en raconter l’histoire, l’intrigue ou le théâtre sur le canevas, des Trois mousquetaires, de Vingt ans après et du Vicomte de Bragelonne que je viens de relire avec passion comme un grand livre et, entre autres choses, une grande leçon d’histoire et de philosophie politique sur les rapports entre la société civile et la souveraineté de l’État, le secret et l’espace public, etc.

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À l’époque où cette singulière contre-institution fut fondée par trois ou quatre, ou cinq mousquetaires ou francs-tireurs, je n’étais certainement pas le seul à penser que la précarité, la fragilité, toutes les incertitudes menaçantes et déjà perceptibles, toutes les oppositions venues soit de lieux politiques, soit de lieux universitaires, je n’étais pas le seul à penser que le Collège n’aurait pas la force d’y faire front et donc ne vivrait pas vingt, ni même peut-être dix, ni même peut-être trois ou quatre ans. Qu’il puisse vivre ou survivre le temps d’une génération (et 20 ans, c’est à peu près une génération), une génération philosophique et politique, et au fond c’est de la génération et de son contraire, du risque de mort ou de dégénérescence que nous devrions peut-être parler ce matin, sans oublier que, si énigmatique que demeure l’expression de génération et de génération philosophique, qui dure à peu près 20 ans, le Collège a toujours été, depuis le début le lieu de plus d’une génération et reste une institution où les générations ne se succèdent pas, mais se croisent, cohabitent, partagent ou ne partagent pas la même formation et la même mémoire philosophique. Je n’étais donc pas le seul à douter, sans oser trop le dire, que notre Collège, donc, puisse vivre ou survivre le temps d’une génération. Cette durée nous paraissait, me paraissait, à moi surtout, fort improbable. Je suis heureux aujourd’hui de m’être trompé et de remercier ceux et celles qui ont contribué à cette vie et à cette survie ; gratitude que je me permets d’exprimer au nom de tous ceux et de toutes celles qui composèrent, il y a 20 ans, la première Assemblée collégiale.

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Ce qui laisse d’ailleurs intacte, dirais-je, si j’avais ce matin l’humeur d’un trouble fête, (ce qui laisse intacte) la question de savoir s’il a vraiment vécu 20 ans, s’il a fait mieux que survivre, au sens de la dégénérescence, de la dégénération ou de l’acharnement thérapeutique, et donc si c’est bien le même Collège, le Collège dont nous avions rêvé, que nous avions projeté et qui d’ailleurs n’avait pas à rester le même, si c’est bien le même Collège qui a passé le temps d’une génération ? Il faut bien espérer que « oui et non », qu’il est resté fidèle à quelque chose comme l’héritage d’une constitution ou d’une charte fondamentale et qu’en même temps, comme le précisait la dite charte, il a changé, il a inventé, il s’est réinventé constamment, parfois au bord et au risque de trahison. Il faut toujours tenter de savoir de quel prix on paie la durée et quelles sont les limites des concessions ou des compromis ou des compromissions acceptables. Autrement dit quelle est la bonne ou la moins mauvaise trahison d’un engagement. Il faut tenter de le savoir mais on ne le sait jamais sous la forme d’un jugement présent et déterminant. Il faut parler au futur antérieur et encore, je ne suis pas sûr, pour des raisons essentielles, qu’un jour, on pourra dire en toute certitude objective ou théorique, au futur antérieur : le Collège aura été une réussite. Sans démêler l’écheveau de toutes ces questions, sur lesquelles nous reviendrons sûrement, je suis sûr néanmoins qu’il est juste de saluer une certaine réussite, une réussite certaine. Le Collège est assez solidement installé, il est reconnu, juste assez légitimé et juste assez illégitime, comme nous le souhaitions, fort et fragile, visible et désirable ou enviable dans un espace national et international. Avec sa politique en direction du secondaire et de tous les sans-titres et les sans-papiers académiques, avec ses manifestations publiques, séminaires, publications, émissions radiophoniques et surtout ses samedis du livre (que je tiens pour la plus précieuse, la plus originale, l’unique occasion de ce genre pour lire et ouvrir les discussions qui n’ont lieu nulle part ailleurs, ni dans l’université ni dans la presse où l’on parle, sauf exception, si peu des livres qui comptent pour nous. Au fond, c’est peut-être là la règle économiquement et télégraphiquement formulée du Collège, son mot d’ordre et le slogan de ses Lumières, de ses contre-modèles pour un nouvel espace public. Ce slogan dirait : ni comme la majorité de la presse, ni comme la culture médiatique ni comme la plus grande partie de l’université, mais autre chose et mieux que cela pour suppléer les défaillances graves, politiquement graves, philosophiquement graves des unes et des autres) ; avec tout cela donc, l’internationalité aura d’ailleurs été l’un des traits les plus remarquables de cette réussite, même s’il reste toujours beaucoup à faire dans ce domaine comme dans d’autres. Que cette séance soit présidée par ma chère amie, Natacha Avtonomova, que j’ai rencontrée à l’Académie des Sciences de Moscou au début des années quatre-vingt-dix et qui n’a cessé d’être entre la France, l’URSS et la Russie une infatigable, indispensable et lucide médiatrice – d’abord par son travail personnel et ses traductions – voilà une des preuves de l’internationalité effective du Collège ; mais aussi du fait que la différence sexuelle aura été traitée au Collège, j’ose le dire, mieux qu’ailleurs, comme cela fut d’ailleurs recommandé dans le Rapport bleu. Dès son origine, nous sommes encore un certain nombre ici à pouvoir l’attester. Je rappelle au passage que le séminaire le plus constant, celui qui aura marqué et duré toute la vie du Collège (notamment dans son association privilégiée et significative avec Paris 8 et en particulier avec son doctorat d’études féminines) aura été consacré par Hélène Cixous à une « Analytique et poétique de la différence sexuelle ». De tout cela il nous faut remercier et féliciter ceux et celles qui, à une place ou à une autre, y ont contribué, avec un signe de gratitude particulier aujourd’hui pour l’actuel Collège et pour François Noudelmann qui ont pris et si bien organisé l’initiative de ces journées, comme des journées de réjouissance publique mais aussi de travail, de performances artistiques et de réflexion sans complaisance sur ce qui s’est passé, ce qui ne s’est pas passé et ce qui devrait ou devra désormais se passer. Je n’ai aucun titre à prendre la parole ici en premier et encore moins à distribuer des éloges ou des critiques. Si j’y avais quelque titre, ce serait justement celui du « passé », à entendre non pas tant au sens que lui donne Jean-Luc Nancy, celui de l’événement et de la transformation du Collège en une génération dans un paysage historique et philosophico-politique qui appelle lui-même de longues et difficiles analyses, mais simplement au titre du passé, non pas tant de ce qui s’est passé mais de ce qui a passé ou de ce qui est passé (encore qu’il se soit passé beaucoup de choses à l’origine du Collège) ; aujourd’hui je suppose qu’on m’a fait l’honneur de me donner la parole pour commencer au nom du jadis ou de naguère, voire de l’archaïque, je ne dirais même pas de l’arkhè du Collège. Mais voilà, il se trouve que malgré ou à cause de ma nostalgie ou de mon ancienneté je n’ai aucune envie de parler, spontanément du moins, des origines. De ces origines, de cette généalogie ou de cette archéologie, je ne dirai donc rien, sinon que si l’institution du Ciph aura été un événement, ses prémisses remontent fort loin avant le moment ou l’arrivée de Mitterrand au pouvoir et une nouvelle donne politique qui a certes facilité les choses. Les prémisses du Ciph remontent au moins aux avancées théoriques et philosophiques des années soixante, à mai 1968, à la fondation et aux travaux du GREPH en 1974 et aux États Généraux de juin 1979 appelés par le GREPH et qui connurent une participation massive. Au cours de la discussion qui suivra, si certains le souhaitent, je veux bien tenter de raconter ou de décrire de façon plus concrète, voire anecdotique ce qui se passa au cours des toutes premières années du Collège et même de l’année qui en prépara l’institution. Ces origines ont leurs archives, une archive partielle et lacunaire sans doute, et sélective, ne serait-ce que sous la forme de ce petit livre, Le Rapport bleu, sous-intitulé « Les sources historiques et théoriques du Ciph ». Je n’en recommande pas seulement la lecture, mais le déchiffrement vigilant à ceux qui voudraient mieux comprendre la communauté de vue, certes, mais aussi tout le dissensus virtuel qui rassemblait déjà, si je puis dire, les premiers passeurs du Collège. Il me semble qu’en gros pour ce qui est dit dans les deux premières parties de ce Rapport (L’idée régulatrice et la Constitution) le Collège en a gardé l’esprit et parfois la lettre à travers de nombreux ajustements, et pour faire face à tant de contraintes tout en tenant compte des enseignements de l’expérience en cours comme des idiomes et des idiosyncrasies de chacun. Quant à la partie intitulée « Projections » où chacun des mousquetaires (Châtelet, Faye, Lecourt et moi) a signé individuellement sa contribution et son désir philosophique, les dissensus virtuels ou manifestes qu’on pouvait déjà y lire n’ont cessé de se développer et de s’intensifier pendant 20 ans et, au fond, c’est un bien.

Photo Maxime Jouy

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Disant cela, je veux saluer sans attendre, pour leur rendre un immense hommage, la mémoire de mes amis François Châtelet et Jean-François Lyotard. Tous les deux, chacun à sa façon, ont laissé une marque ineffaçable en ce lieu. C’est chez François Châtelet déjà malade que nous nous réunissions souvent pour préparer le dit Rapport bleu, d’abord destiné, au cours d’une mission que je fus chargé de coordonner, à préparer et à justifier la fondation du Collège. Nous étions là, tous les quatre (quatre mousquetaires rusant avec la souveraineté politique, entre le chef de l’État et l’un de ses ministres, qui nous était certes alors allié, en principe, mais pouvoir politique et économique contre lequel il nous fallait déjà nous battre quotidiennement pour sauver une liberté que nous voulions inconditionnelle) ; au cours de ces réunions, nous travaillions ensemble tous les quatre, François Châtelet, Jean-Pierre Faye, Dominique Lecourt, et moi-même ; Jean-François Lyotard nous a vite rejoints à titre informel et a participé avec ferveur et vigilance à cette réflexion préparatoire. Comme les quatre chargés de mission, il fit partie de la première Assemblée collégiale, puis me remplaça dès la deuxième année au poste de directeur quand je crus devoir démissionner pour sauver quelque force et quelque temps de travail de l’accablante tâche administrative qui pesait alors sur le Directeur vous dites aujourd’hui le président de l’Assemblée collégiale. Je suis resté lié statutairement au Collège pendant une quinzaine d’années, jusqu’à ma démission du Conseil scientifique, ce que je rappelle seulement pour dire que je me sens fort incompétent pour juger de l’intérieur des travaux du Collège. Je ne le ferai pas, je n’ai à ce sujet que des impressions indirectes, empiriques et peu formalisables, et fort contradictoires, tantôt admiratives, tantôt, disons inquiètes.

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Le Collège a vingt ans, donc, et il les fête. On pourrait dire : la longévité, c’est bien, mais ce n’est pas une vertu en soi, ni le meilleur signe de la santé ou de quelque fidélité à soi, à ses origines ou à quelque projet originaire. Elle peut parfois se payer cher : elle peut se payer de longévité. La longévité, par exemple, celle du Collège, atteint aujourd’hui l’âge qui fut, naguère celui du passage de la minorité à la majorité, ou encore, dirait autrement Kant, l’âge du passage aux Lumières. Dans Was ist Aufklärung, chacun s’en souvient, il commençait par définir les Lumières comme un âge, comme une sortie (Ausgang), la sortie de l’homme hors d’une minorité (Unmündigkeit) pour accéder à une majorité (Mündigkeit, majorité qui a aussi le sens de l’émancipation). La majorité, les 20 ans, si vous voulez c’est donc l’âge de la majorité émancipée, c’est-à-dire l’aptitude à l’indépendance du jugement, qui manque justement au mineur, la force de se servir librement et seul de son entendement sans avoir besoin de direction voire du rectorat, de l’enseignement et de l’autorité ou de la tutelle institutionnelle d’autrui. Mais même si on ne se satisfait pas, comme ce serait mon cas, de cette interprétation des Lumières – sur laquelle, rassurez-vous, je ne m’apprête pas à vous asséner un cours –, ce qui est remarquable et paradoxal dans le début de ce texte, c’est que la non-majorité, l’immaturité, la minorité (Unmündigkeit) n’est pas interprétée, comme on serait tenté de la croire, et Kant y insiste beaucoup, comme une innocence et une irresponsabilité. La minorité sans maturité reste responsable et comptable, voire coupable d’elle-même (aus seiner selbstverschuldeten Unmündigkei). Parce qu’elle tient moins à une faiblesse de l’entendement qu’à un manque d’audace et de courage. Sapere aude ! Ose savoir, voilà la devise des Lumières à leur majorité. L’enseignement que je voudrais tirer de ce passage (dans un texte qui porte aussi, comme vous le savez sur la liberté, l’espace public et les institutions, ces institutions dont Kant dit que comme des « formules » (Satzungen und Formeln), elles sont des instruments mécaniques (mechanischen Werkzeuge) d’un usage de la raison ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels et comme des grelots, des sonnettes, des clochettes qu’on attache aux pieds (Fussschellen), aux pieds d’une minorité quand elle persévère dans son être, quand elle insiste pour rester mineure, quand l’immaturité tient à durer, tient à sa longévité comme minorité, comme immaturité responsable de son immaturité. C’est donc une fétichisation de l’institution ; c’est comme si l’immaturité responsable trouvait dans l’institution chaussure à son pied (et vous savez que la chaussure ou le pied sont les grands exemples de tout ce qui se prête à la fétichisation) ; l’enseignement quelque peu allégorique, donc, que je voudrais tirer de ce passage, c’est qu’à l’origine, si le Collège n’était pas majeur, s’il se voulait avoir la figure d’une minorité dans sa minorité, ce n’était là ni une innocence originaire et insignifiante ni une simple irresponsabilité affublée d’un mécanisme institutionnel, mais que la fondation, puis toute l’histoire du Collège ont pris sens et ont tiré leur possibilité comme leur responsabilité non seulement de l’état d’une situation politique et philosophique française et mondiale, mais d’un véritable champ de bataille plein de vieilles racines et de jeunes pousses, en France et à l’étranger. Et c’est ce réseau de conflits multiples et surdéterminés, des années soixante à la fin des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt jusqu’en l’an 2003 qu’il faut interroger, analyser, réfléchir sans cesse et sans complaisance pour comprendre et ce qui s’est passé et ce qui pourrait, pourra ou devrait se passer dans l’avenir du Collège, au nom du Collège, ou de tout ce dont le Collège est aussi, ne l’oublions jamais, un symptôme entre autres.

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Comme vous tous, pour avoir traversé ce temps, pour lui avoir appartenu, j’ai accumulé les signes, les souvenirs, les interprétations et les mises en perspectives à ce sujet, toutes partielles et partiales, puisque j’ai fait partie de cet ensemble et j’ai pris parti dans toutes ces guerres, dans le Collège et hors du Collège. Mais pour cette raison même, je serais aujourd’hui incapable et non seulement faute de temps, de vous proposer une lecture générale, neutre et formalisée de ce champ de bataille et des grands ou petits séismes qui en ont changé la géographie, en France et dans le monde. Peut-être dans la discussion qui suivra me risquerai-je à en dire quelque chose et à évoquer à la fois des expériences passées et des interprétations possibles.

Extrait de I Believe It Is an Image in Light of the Other, 1991-92, Installation vidéo composée de 7 tubes de télévision modifiés pour la projection, livres (extraits du Dernier homme de Maurice Blanchot) et haut-parleur. Courtesy Galerie in Situ, Paris et Gary Hill

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Après avoir encore dit ma reconnaissance admirative à nos hôtes de l’actuel Collège, il est temps que je laisse la parole à Jean-Luc Nancy qui a été depuis le début et reste aujourd’hui, dans sa personne et dans son travail, l’un des acteurs, des témoins et des porte-paroles les plus exemplaires du Collège. La question qu’il a choisie a pour titre « Que s’est-il passé ? ». Alors, dis-nous, raconte-nous. Qu’est ce qui s’est passé ?

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JEAN-LUC NANCY[1][1] Je reconstitue très maladroitement, de mémoire et sèchement,... : Lors de la fondation du Ciph, le mobile dominant à mes yeux, comme, je le pense, à ceux des principaux fondateurs, était celui de l’ouverture d’un espace d’expression aux professeurs de lycée désireux de mener des recherches sans qu’une perspective universitaire pût leur être accessible.

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Cette situation répondait à la considérable mutation intervenue dans la philosophie, en France tout particulièrement, depuis environ vingt ans avant la création du Ciph. Les étudiants devenus enseignants dans les années 60-70 avaient participé à cette mutation par leurs études, elles-mêmes alors au moins en partie traversées par les effets des pensées novatrices ou rénovatrices de cette période. Je le sais d’expérience : mes étudiants de ces décennies travaillaient dans le climat des pensées de Derrida, de Deleuze, d’Althusser, de Lacan, etc. De ce fait, l’enseignement du lycée lui-même se modifiait, assez peu dans les programmes mêmes, mais de manière sensible – pour en rester aux signes les plus institutionnels – dans les manuels ou dans le choix et les énoncés des sujets du bac.

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Dans les débuts du Ciph, j’éprouvais une certaine déception à voir son espace en partie investi par des enseignants d’Université dont je comprenais bien que leurs travaux participaient à l’innovation ou à la refonte philosophique générale, mais dont je comprenais moins bien qu’ils eussent recours à l’espace en quelque sorte pour eux superflu du Ciph. Je suis néanmoins prêt à reconnaître que, sans doute, des circonstances exceptionnellement favorables, propres à Strasbourg, permettaient alors à Lacoue-Labarthe et à moi-même de ne pas être en attente d’un autre lieu d’enseignement et d’expression.

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Il n’en reste pas moins que l’essentiel de la mission du Ciph me paraissait alors et m’a toujours paru depuis l’accès de professeurs de lycée à ses séminaires et programmes. Dans le même temps, sous l’impulsion du GREPH fondé avec Derrida et quelques autres, progressait l’idée d’un remaniement plus vaste de l’enseignement de la philosophie au lycée, et de son extension en amont de la terminale (extension qui impliquait, de toute évidence, l’invention de contenus et de procédures inédits).

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Le système des « décharges », créé dans cet esprit, a longtemps permis que se développe un climat dans lequel pouvait naître une nouvelle articulation tout ensemble de la philosophie universitaire, de la philosophie à l’école, de l’école elle-même et des rapports de la philosophie avec les finalités démocratiques de l’école.

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Vingt ans plus tard, je continue à penser que le Ciph, à travers et malgré ses propres difficultés tant externes qu’internes, aura très heureusement contribué à soutenir l’exigence des jeunes philosophes et de la philosophie vivante.

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Mais comment ne pas être contraint de faire un double constat ? D’une part la vie philosophique universitaire n’a pas cessé de regagner ses terres les plus sécurisées ou sécuritaires – l’histoire de la philosophie, les disciplines de l’argumentation et de l’analyse formelle – et d’autre part l’enseignement du lycée se révèle chaque jour moins apte à réellement intégrer une philosophie dont l’exercice, du moins dans les conditions en vigueur, est trop lié à une culture classique dont les élèves sont désormais très éloignés. Sur le plan de la langue ou sur celui des références, sur le plan de la maîtrise du discours ou de la perception des évolutions de la pensée occidentale, l’écart est devenu énorme entre les réquisits de l’enseignement tel qu’il est défini et l’état effectif du public scolaire. (Pour le dire de façon abrupte, chaque année la lecture d’un certain nombre de copies du bac me convainc de la stérilité et de l’hypocrisie – tout au moins mesurées à cette aune de la copie d’examen – d’un enseignement qui paraît globalement plus en état de survie et d’autodéfense que de déploiement et d’invention. Ce n’est au reste qu’un aspect, le plus symptomatique peut-être, d’une difficulté plus large de l’enseignement en général.)

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La situation est donc comme renversée : la communication entre université et lycée, la communication entre recherche et enseignement, la communication entre philosophie et démocratie effective sont toutes les trois en panne, en difficulté, sinon en régression. Au lieu donc que le Ciph me paraisse constituer l’interface qu’il a été, je crains qu’il ne se trouve désormais comme enclavé entre des ordres, des systèmes ou des mondes qui communiquent à peine.

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Là où on voulait un pont, on trouve une île. Là où l’on espérait un passage, on obtient un refuge. Bien entendu, je n’en impute la faute ni au Ciph lui-même, ni même à quelque institution que ce soit, et pas même aux gouvernements qui se sont succédés. Certes, les critiques légitimes ne manqueraient pas si on voulait entrer dans l’analyse de détail. Mais le détail devrait tout d’abord importer peu, car c’est d’ensemble qu’il s’agit : globalement, la philosophie en est venue à une distance croissante avec l’enseignement – j’entends, l’enseignement autre que celui de sa propre reproduction interne, l’enseignement démocratique non seulement au sens de « offert à tous » mais au sens de « initiant, ouvrant, rendant possible la démocratie elle-même ». C’est-à-dire en fait que la philosophie est entrée en déhiscence, voire en dissidence avec elle-même : avec cette construction close de ce qu’on peut à bon droit nommer, et sans intention spécialement péjorative, le système des repères théoriques et symboliques de la bourgeoisie classique. Pour cette raison, il n’est guère possible, et il est en tout cas insuffisant, de se livrer à l’exercice des accusations rétrospectives : le phénomène est de l’ordre de la culture – ou de la civilisation – elle-même.

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Cette déhiscence et cette dissidence, dont le Ciph devait témoigner afin d’en activer les effets dans les deux ordres d’enseignement (université et lycée) et de susciter des interactions entre ces ordres, ne sont pas parvenues à transformer (à réformer ? à se réformer elles-mêmes ? ce sont questions ouvertes) l’état réel des choses, qui ne cesse de s’alourdir et qui contribue de manière en somme paradoxale à isoler de plus en plus le Ciph aussi bien sur son flanc universitaire (et bien que, de manière inattendue, la référence au Ciph soit devenue un élément positif des c.v. universitaires) que sur son flanc lycéen (où de très jeunes enseignants sont souvent fort éloignés des attentes qui furent celles de leurs aînés en matière de recherche et de lieux d’expression).

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Je n’ai parlé que du rapport du Ciph aux deux ordres de l’enseignement : c’est à dessein, comme je l’ai expliqué en commençant. Je n’ignore pas la contribution toujours importante et indispensable qu’il apporte au travail philosophique dans l’espace public. Je salue aussi bien ses nombreux séminaires que ses journées, colloques ou émissions de radio : ils forment un ensemble de grande qualité, un espace ouvert à l’innovation incessante. Je remarque simplement que cet espace tend plus à former un lieu spécifique, original, qu’un organe de communication, de transferts ou de contagions.

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Il ne serait pourtant pas autrement préoccupant qu’un projet se soit transformé en évoluant, en s’épanouissant et en se confirmant. C’est le sort normal d’un projet vivant. Mais cette évolution aura dans ce cas révélé, pour la philosophie à l’école et à l’Université, une situation qui évolue, pour sa part, plutôt dans le sens d’une involution, et tendanciellement d’une mise en crise qui pourrait être très sérieuse – à moins, ce qui me paraît le plus probable, que nous soyons déjà au-delà de la crise et dans la lente mutation irréversible de l’idée même de « philosophie dans l’école démocratique ». C’est à cette situation que le Ciph, en cet anniversaire qu’il a bien raison de célébrer et que je souhaite précurseur de nombreux autres, pourrait envisager de consacrer une réflexion particulière.

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Un dernier mot : il n’est pas certain, sans doute, que la philosophie en tant que telle doive figurer dans l’enseignement. Après tout, il y eut des époques entières où la philosophie vivante fut absente de l’Université comme des collèges. Mais il se trouve que la démocratie impose une définition bien particulière de l’enseignement nécessaire : il ne s’agit plus, avec elle, de la seule maîtrise des savoirs nécessaires au travail et le cas échéant au loisir ; il s’agit d’un savoir indispensable à l’exercice de la démocratie elle-même, à son être et à son agir. Ce savoir peut se nommer philosophie ou autre chose ; il est à l’évidence impliqué dans plus d’une discipline et pour finir dans toutes – mais l’essentiel est qu’il existe, et qu’à cette fin tout d’abord il se trouve.

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J. DERRIDA : Je crois que – naturellement, tu as eu raison de rappeler que, dès longtemps avant l’institution proprement statutaire du Collège, s’était produite une mutation philosophique dans les années 60 – 1968-1970 – et que, sans parler des quasi-institutions, le GREPH, les états généraux de la Philosophie, ce qu’il faut mentionner, c’est qu’entre 1968 et l’arrivée de la gauche au pouvoir, il y avait eu dans le champ dit philosophique une – oserai-je dire brutalement – régression publique, accompagnée d’un grand nombre de publications auxquelles faisait écho la presse la plus lue et qu’on appelait, par exemple, la nouvelle philosophie, les nouveaux philosophes. Les nouveaux philosophes ont été, pendant les années 1974/1975-1980, ceux qui ont à la fois dénié et occulté, de façon chaque fois différente, ce qui s’était passé et qui reste pour nous une sorte de référence majeure, ce qui s’était passé dans les années 1960, puis les années 1970. Il y a d’ailleurs eu aux états généraux de la Philosophie, dans la salle des états généraux de la Philosophie, une bagarre quasiment physique – dont il reste des photos – entre certains représentants de cette nouvelle philosophie – je ne nommerai personne – et certains d’entre nous.

Photo Yann Toma

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Donc il y a eu cette conjonction entre un refus de cette régression auquel nous voyions tous les défauts – manque de rigueur philosophique, idéologisation, médiatisation voulue –, une conjonction entre notre refus de cette régression et puis, donc, l’arrivée au pouvoir de la gauche. Aux états généraux, nous appelions – justement comme le faisait le GREPH – à l’extension de l’enseignement philosophique dans le secondaire. Et nous avions demandé à François Mitterrand d’inscrire dans son programme le développement de l’enseignement philosophique. Nous espérions – et nous avons été déçus – qu’il tiendrait parole. Mais en tout cas, s’il ne l’a pas fait, l’esprit était au soutien à la philosophie contre ce que nous combattions au moment de la réforme Haby, que beaucoup d’entre vous ne connaissent pas – je ne sais pas qui est ici au fond. J’avais envie de poser une question d’inspecteur général en demandant à François Noudelmann : combien y a-t-il de monde de l’Assemblée collégiale et combien sont ici, à peu près ? Et quel est l’âge moyen ?

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Parce que je me rappelle – je vais peut-être citer une anecdote –, je me rappelle ma déception lorsque la première année – je dirigeais à ce moment-là le Collège – j’avais réussi à inviter, au titre de l’internationalisation un philosophe japonais qui est le premier étranger qui a pris la parole ici, dans cette salle même. Et j’étais très fier de cette initiative. Eh bien, il n’y avait quasiment pas un membre du Collège à cette occasion. Et cette pratique s’est prolongée longtemps, pour autant que je sache. Je ne sais pas quels sont les membres du Collège qui ont lu le Rapport Bleu, qui s’intéressent à la généalogie du Collège. Ça m’intéresserait beaucoup de savoir à quel degré ils le font, s’ils savent d’où ça vient le Collège et s’il ne devrait pas y avoir une phase d’initiation généalogique où on les enfermerait pendant quinze jours pour qu’ils étudient les origines du Collège.

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J.-L. NANCY : Oui, mais tu vois, Jacques, tout à l’heure je disais : « La République était bien quelque part autour du berceau du Collège ». Oui, tu viens de le dire, c’était Chevènement. Je n’y pensais plus. Je pense que c’est très significatif. Je me demande du coup si on ne peut pas dire que la seule différence entre un gouvernement de gauche – donc en l’occurrence un ministre républicain – et puis des gouvernements de droite, c’est que des gouvernements de gauche – pour autant qu’ils étaient encore républicains ou, disons, dans un esprit relevant de ça – pouvaient attendre qu’un Collège de philosophie fournisse en effet quelque chose comme une philosophie – je ne sais pas quel mot trouver, pas une philosophie de l’État ou du gouvernement, ce serait absolument grossier – mais quand même quelque chose qui vienne faire bonne figure là où, il faut le dire aussi, la philosophie officielle, désignée par le programme de terminale et l’organisation des études supérieures qui y menaient, en étaient venues à faire assez piètre figure et à être abandonnées. Je crois qu’il a pu y avoir cette attente, ensuite déçue par la réalité du Collège, et donc ensuite on est passé à l’indifférence que tu dis.

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J. DERRIDA : Et on sait aussi qu’en, dans la tradition que tu rappelles, la tradition française la plus ancienne, c’est chaque fois qu’on prenait conscience que, dans l’Université, on ne pouvait pas faire un certain nombre de choses, pour une raison ou pour une autre, qu’on créait à côté de l’Université une institution parallèle qui venait pallier les manques de l’Université. C’était le cas du Collège de France évidemment, qui au début ne comprenait pas de philosophie mais qui était consacré aux langues anciennes. C’était le cas des Écoles pratiques des hautes études où des disciplines, qui ne pouvaient pas être enseignées dans une université, ont pu l’être dans cette institution parasite, marginale – je ne sais pas –, secondaire, qu’on a créée contre l’Université ou en marge de l’Université. Disons toujours une défaillance de l’Université qui, en France, a provoqué là une déficience de l’Université, qui a provoqué la naissance d’une institution autre et marginale malgré tout, et à l’initiative du pouvoir.

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J.-L. NANCY : Jacques, si tu permets, là j’aimerais dire quelque chose que j’ai oublié de dire tout à l’heure. C’est que, s’agissant de Lumières, il est très remarquable que les Lumières occupent une période dans laquelle l’Université a été à peu près totalement nulle du point de vue, non pas de la philosophie seulement, mais – bon, malgré Wolff – du point de vue de l’ensemble des savoirs. La science moderne, ou l’ensemble des savoirs modernes, se sont inventés hors de l’Université. Il ne s’agit pas d’ailleurs de stigmatiser l’Université, mais je crois que c’est comme ça dans l’Université : il y a des périodes de creux et de solidification. Et c’est assez remarquable que ça a été justement le cas des Lumières.

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J. DERRIDA : Évidemment – on parlait de démocratie tout à l’heure – le modèle que nous nous sommes fixé dans le concept du Collège, de son fonctionnement, de sa représentativité, de ses structures, de ses modes de travail, c’était un modèle de démocratie idéal. Évidemment, il n’y avait pas de position acquise, rien qui ne fût soumis à élection ou réélection, indépendance inconditionnelle à l’égard de pouvoirs extérieurs. Alors, soyons réalistes, cette indépendance n’a jamais été inconditionnelle, mais l’inconditionnalité était inscrite ou prescrite, en quelque sorte, dans les premiers projets du Collège.

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Comme toi, je me servirai du mot d’invention au double sens, c’est-à-dire que l’invention qui découvre ce qui était déjà là, qui était caché là et qui, en quelque sorte, prend acte de ce qui est possible – l’invention du corps et qu’il découvre, c’est un acte, c’est un événement ; mais l’événement consiste à révéler ou à dévoiler quelque chose qui était déjà là. Et puis une invention qui consiste à produire, quelquefois techniquement, un objet qui n’existait pas. Eh bien, c’est ce double concept d’invention qui nous guidait, puisqu’il s’agissait à la fois de prendre acte de ce qui s’était passé et ce qui se passait, à nos yeux, de plus fort ou de plus intéressant, non seulement en philosophie mais entre la philosophie et les sciences et les arts ; et puis aussi, tout en en prenant acte activement, de produire de nouveaux objets, de les produire non seulement théoriquement mais pratiquement, des objets disons performatifs. Dès le début, il a été posé dans le Rapport Bleu que le Collège donnerait lieu non seulement à des travaux théoriques d’enseignement et de recherche, mais aussi à des actes artistiques, des productions musicales ou picturales, et nous tenions beaucoup à cette double vocation ; et que l’institution elle-même fût une invention technique. Il n’y a pas d’institution – à ma connaissance – au monde dont le modèle soit strictement identique à celui du Collège. Je parle du modèle.

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Donc, il s’agissait d’inventer et de réinventer, avec tous les risques que cela a comportés. Une des règles étant – sans jamais faire la guerre à l’Université, nous insistions beaucoup là-dessus, nous n’étions pas en train d’ouvrir des hostilités contre l’Université ; au contraire, nous cherchions des alliances avec les Universités et certaines ont mieux marché que d’autres –, sans faire la guerre à l’Université, nous privilégions les objets, les thèmes, les problèmes qui n’étaient pas légitimés dans l’Université ou dans les institutions comparables. Et ça aussi, ça faisait partie de l’impératif d’invention que nous nous étions fixé.

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Alors, que s’est-il passé philosophiquement au cours de ces vingt années ? Bien que j’aie, comme nous tous, beaucoup d’impressions, de connaissances, de lectures sur ce qui s’est passé, ce qui ne s’est pas passé ou ce qui s’est peu passé, je suis incapable de dire ce qui s’est passé en philosophie depuis vingt ans. Je ne dis pas qu’il ne s’est rien passé, mais je serais incapable d’en donner un nom, d’en donner un concept.

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J.-L. NANCY : Quand même, Jacques, il me semble que…

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J. DERRIDA : Ce n’est pas négatif ce que je dis. Moi, je serais incapable de formaliser la chose.

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J.-L. NANCY : Oui, mais moi je serais capable d’avoir l’audace d’essayer quand même de légèrement formaliser – très légèrement, même grossièrement – à partir de ce que je disais. Je crois quand même qu’il s’est passé la fin des Weltbilder. Ce qu’on a appelé, dans un vocabulaire plus nietzschéo-heideggerien, et aussi d’ailleurs un peu derridien, fin de la métaphysique. Parce que cette fin de la métaphysique qui, elle, alors, nous ferait remonter aux années 1920, cette fin de la métaphysique, elle a été le constat conjoint de gens comme Heidegger, Wittgenstein et Freud. Si je prends ces trois-là, c’est que je crois que c’est une quasi-citation de Bouveresse. Quelque part, Bouveresse dit que ce sont les trois qui ont eu à constater quelque chose comme la fin de la métaphysique, ou ce que Heidegger appelait la fin de la philosophie, qu’ensuite, obstinément, on n’a jamais voulu comprendre dans le sens qu’il lui donnait.

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Et on pourrait dire peut-être que le trio – si je ne me trompe pas, que Bouveresse évoque, c’est-à-dire Heidegger, Wittgenstein et Freud – indique déjà quelque chose du partage des directions qu’on peut prendre à partir de là. Et pour le dire de manière extrêmement grossière – fin de la métaphysique a été entendu par les uns, comme voulait l’entendre Lebrun, grand ami disparu – je ne le cite pas pour le critiquer – en titrant Kant et la fin de la métaphysique, c’est-à-dire « fini avec le spéculatif », et une grande partie de ce qui se passe dans l’Université maintenant me semble guidée par là. Et de l’autre côté, filiation heideggerienne très large – évidemment, il faut l’étendre jusqu’à Deleuze, sans aucun paradoxe, je crois – ou, au contraire, fin de la métaphysique signifiait invention, réinvention de la métaphysique. C’est quand même beaucoup ça qui s’est joué.

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J. DERRIDA : Pendant ces vingt ans ?

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J.-L. NANCY : Oui, je dirais, moi. Mais, c’était joué déjà avant. Dans ces vingt ans, je dirais que ce n’est pas ça qui s’est joué ; ce qui s’est joué, c’est la compétitisation et le durcissement institutionnel, politique et social de ce partage-là. Reste le troisième, Freud, dont la place ici serait beaucoup plus compliquée à déterminer. Mais Freud justement, ceux qui viennent de lui, sont maintenant devant un problème d’institutionnalisation, et ce n’est certainement pas par hasard : l’histoire de l’amendement, la loi. Ça ne dit pas grand-chose de dire ça, mais il est quand même très frappant que, si on retient qu’il y a eu comme ça quand même deux lignées ou deux généalogies, il se trouve que l’Université – et, encore une fois, ce qui va avec : l’enseignement secondaire – suit plutôt une des directions maintenant.

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J. DERRIDA : Je ne dirais pas qu’il ne s’est rien passé pendant ces vingt ans philosophiquement, qu’il n’y a pas eu de grands livres ou de livres forts, bien que ce fût rarement le cas venant de l’Université proprement dite. Je dis que ça n’a pas pris la forme d’une configuration – je n’ose pas dire « dominante » – mais d’une configuration visible comme telle. Et je comparerais ça – ce que je tiens pour un fait – à ce qui s’est passé dans le Collège où, d’une part, j’étais un de ceux qui ont regretté qu’il n’y ait pas de séminaire du Collège lui-même, c’est-à-dire réunissant les membres du Collège entre eux, sans public en quelque sorte, pour faire entre eux un travail commun, et que, du même coup, il y ait eu une dispersion pour toutes sortes de raisons – quelquefois de bonnes raisons, parce que ce n’était pas possible techniquement, parce que les gens n’avaient pas le temps – et que les travaux du Collège sont restés – et ça n’est pas non plus un défaut –, disons, dispersés dans leur cheminement philosophique. Il n’y a pas eu, pendant les vingt ans – il faut à la fois s’en féliciter et puis le regretter un peu – il n’y a pas eu un esprit philosophique du Collège. Je ne dirais pas une doctrine, une école du Collège, mais il n’y a même pas eu une sorte de configuration philosophique originale qui se pût reconnaître, qui pût se faire reconnaître de l’extérieur. Il y a eu beaucoup de travaux très riches, très divers, incontestablement, mais rien qui rassemblât ces travaux dans une configuration qui pût lui donner la marque du Collège, une marque du Collège. Je ne sais pas si je m’avance trop ou si je me trompe.

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Et ça n’est pas sans rapport avec le fait que dehors, dans l’espace en dehors du Collège, dans l’espace philosophique public, il n’y ait pas eu non plus de fronts, en quelque sorte. Il n’y a pas de fronts. La différence, c’est qu’il y avait des fronts avant. Maintenant, il n’y a pas de fronts. Alors, il peut y avoir des travaux très forts et très puissants, mais c’est la structure du Kamfplatz, du champ de bataille, qui a changé. Il n’y a plus un champ de bataille. Il y a des tas de petites batailles sournoises et qui passent plus par une certaine presse ou certaines éditions, certains éditeurs qu’ils côtoient, mais il n’y a pas un grand champ de bataille philosophique avec des fronts. Et je crois qu’entre cette dispersion des travaux du Collège et l’absence d’unification, de champ de bataille, de front, des affrontements philosophiques, il y a un certain rapport. On le sait maintenant.

Photo Yann Toma

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J.-L. NANCY : Maintenant, quand même, je dirais qu’il y a… – d’abord je voudrais savoir si tu le regrettes, et parfois on a l’impression que tu es une espèce de général prussien

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J. DERRIDA : Non, non.

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J.-L. NANCY : « Faites-moi une bonne bataille rangée là ! »

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J. DERRIDA : Non, je le constate. Non, au contraire, nous disions dès le début qu’on ne le souhaitait pas.

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J.-L. NANCY : Mais oui, c’est ça. Donc c’est bien aussi que ce ne soit pas comme ça.

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J. DERRIDA : Non, ce que je dis est tout à fait contradictoire ; je sais bien. À la fois je m’en réjouis et je le regrette. Oui, c’est vrai. Et puis, je fais mon travail. Vous savez, le Collège – pour passer aux confidences – j’ai beaucoup aimé le Collège puisque je suis de ceux qui en ont rêvé et qui l’ont fondé. Mais assez vite, je ne pouvais plus rester au Collège. D’abord, la direction est trop lourde. Et même, en général, je suis trop peu communautaire pour supporter le clan. Donc je me suis vite retiré en gardant ma sympathie, ma solidarité, mon amitié pour le Collège et pour beaucoup de ses membres. Mais ça ne me convenait pas à moi comme espace.

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J.-L. NANCY : Oui, mais cela dit : moi qui suis communautaire – beaucoup trop à ton goût –, je constate quand même qu’à travers le Collège pour une part, pas seulement mais quand même beaucoup à travers le Collège dans ces vingt années, il s’est, alors, pas du tout constitué un front, c’est vrai, mais tissé des solidarités quand même – c’est un peu dans le style du réseau – entre des gens très divers, et que d’ailleurs dans ces solidarités, on trouve aussi même des gens que, peut-être, au départ du Collège on n’aurait pas trouvés : des gens, par exemple, comme j’évoquais, le rameau wittgensteinien qui est lui-même très compliqué, d’une petite forme, et que je ne voudrais pas réduire à une très fausse idée de ce qui vient de Wittgenstein. Et donc, moi, j’ai le sentiment qu’il y a en ce moment, en France et dans le monde, il y a aussi de fortes solidarités quand même, dont on pourrait même piquer des petits épingles de couleur sur une carte philosophique du monde. Ça existe quand même.

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FRANÇOIS NOUDELMANN : Si on revient juste à la définition du Collège, c’était sensible dans votre discours, Jacques Derrida il conjugue un volontarisme, et un symptôme de la vie intellectuelle et philosophique en cours. Et Jean-Luc Nancy a fait une sorte d’opposition aussi, il me semble, qu’on pourrait définir entre, d’un côté, la République – ce fut un moment fort : il y a eu une volonté de la République de créer le Collège, sans forcément qu’une philosophie républicaine soit définie, et d’un autre côté, il y a toute cette demande sociale. C’est une opposition connue entre société et État. Vous avez évoqué aussi, Jean-Luc Nancy, la mondialisation, la demande des philosophies pour comprendre ce qui se passe. Le Collège est fait à la fois de ce volontarisme des individus ou de l’État, mais aussi beaucoup d’une demande qui le conduit à se transformer.

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J. DERRIDA : Je crois qu’un des hommages qu’il faut lui rendre, au Collège d’aujourd’hui ou d’hier – pas nécessairement d’avant-hier mais d’hier, d’aujourd’hui –, c’est qu’il n’a rien exclu, en gros. Enfin, il a exclu des choses de mauvaise qualité, mais il s’est ouvert au plus grand nombre de côtés possibles. Et ça, c’est très bien ; c’est une des choses les plus positives : l’hospitalité du Collège. C’est un des lieux d’hospitalité des plus remarquables qui soient. Je le dis très sincèrement.

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NATALIA AVTONOMOVA : Je ne suis pas ici pour remercier qui que ce soit, mais je vais me permettre quand même de jeter une petite lumière de l’extérieur par rapport à ce qui était discuté ici, qui est vraiment très passionnant. Jacques a parlé de Rapport Bleu ; je lisais ce Rapport Bleu dans l’avion en me disant : « Vraiment, c’est incroyable qu’en France, il y ait quand même toujours cet esprit de création des structures qui n’existe nulle part ailleurs, comme justement le Collège international, comme le Collège de France, comme l’École des Hautes Études. » Et maintenant, quand vous discutez de choses, mais vraiment, extrêmement importantes – de la philosophie, de différents aspects de la philosophie, de différentes choses (recherche et enseignement, enseignement ou lycée, université) – , je ne peux pas vraiment ne pas sentir une énorme différence avec la conjoncture dans laquelle je me trouve normalement dans mon pays, là où la question de l’enseignement de la philosophie dans le lycée, moi, je dirais que ça aurait été une bénédiction pour les gens. On peut seulement le vouloir, ça n’existe pas.

Extrait de I Believe It Is an Image in Light of the Other. Courtesy Galerie in Situ, Paris et Gary Hill

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Et donc ici, quand on discute, quand Jean-Luc a dit qu’il y a des mauvais côtés et des bons côtés, qu’il y a toutes les difficultés de cette procédure, on discute, on défend la possibilité de faire un enseignement de la philosophie, il y a d’autres pays qui le montrent, et à mon sens tout cela a des répercussions très importantes sur la formation de l’esprit du citoyen. Je le vois aussi à certains aspects de l’histoire de mon pays, de la Russie, où un certain manque de la philosophie conceptualisante a aussi ses répercussions maintenant ; et les difficultés du développement de ce type de philosophie se sentaient bien à l’époque soviétique, présoviétique et se sentent encore maintenant, tout en le regrettant. Mais vraiment, il y a toutes sortes de processus pour développer cela, pour finalement pouvoir parler conceptuellement avec d’autres philosophies, et pas seulement pour se cacher derrière des esprits religieux ou autres.

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Donc, j’ai été tout à fait sensible aux propos de Jean-Luc Nancy qui a parlé un peu du manque de rencontre parfois du côté conceptuel et du côté intuitif dans la philosophie contemporaine, comme elle se développe ici en France effectivement. C’est un vrai problème, c’est-à-dire la disparité des aspects différents de la philosophie, comme il l’a dit, formalismes ou historicismes. C’est un peu flou. C’est encore plus important là d’où je viens, la discussion avec des gens qui ont leurs problèmes à eux, qui sont aussi les miens, comme je suis ici en temps directeur de programme au Collège international. Quand j’ai dit dans mon propos initial que le titre même de mon programme n’est pas traduisible, ça veut dire qu’il y a toujours toutes sortes de conflits dans la communauté qui parle de la philosophie dans le monde. On ne peut pas se voir à l’épreuve de la pensée contemporaine occidentale. Il faut le dire autrement. Il faut dire qu’il y a toujours des inter-influences, des interrelations.

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Il y a donc des résistances, des difficultés, toujours toutes sortes de choses politiques, économiques, financières bien sûr aussi, intellectuelles bien sûr aussi. Mais je me suis dit que, quand même, c’est aussi bien pour célébrer cette spécificité absolument incroyable qu’est le Collège et vraiment voir la productivité des contradictions.

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MICHEL DEGUY : Je me rappelle tout d’un coup des discussions parfois tendues avec Régis Debray. Au fond, on pourrait résumer le reproche ainsi : « Si saint Paul avait agi comme nous (comme Debray) il n’y aurait pas de christianisme. » Autrement dit, d’un point de vue méthodologique, il trouvait le Collège trop fragile, trop débile comme dit l’autre. Autrement dit, c’est la question de ce qu’il faut de non-fragilité et de fragilité pour qu’il subsiste assez, quelque chose comme ça.

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MARIE-CHRISTINE LALA : Je voudrais rappeler, parce que c’est important de savoir d’où l’on parle, que j’ai pu enseigner au Collège, à l’époque où j’étais dans le secondaire dans le Nord, un séminaire sur Georges Bataille en 1986, 1987 et 1988, que depuis dix ans j’enseigne à l’Université – je suis donc universitaire – et j’ai eu à nouveau la possibilité de parler de Georges Bataille dans le même cadre. Et je dois dire qu’étant donné le caractère de Bataille par rapport à la pensée, c’est le seul lieu où je puisse parler librement de Bataille. Ce que je voulais, c’est apporter un petit peu ma part dans cette discussion, dans la mesure où vous avez soulevé le problème du statut de cette institution. Et il me semble qu’on n’a fait qu’ébaucher de graves sujets, et j’étais un petit peu inquiète à un moment donné quand vous avez parlé, Jean-Luc Nancy, parce que j’ai eu l’impression qu’on faisait des états généraux de la Philosophie et un état un peu déprimant de la situation. Et c’est vrai qu’actuellement, à l’Université, on peut se poser la question : « C’est mauvais, oui, ce qui se passe. Est-ce qu’on doit l’accepter, oui ou non ? Est-ce que c’est nécessaire, oui ou non ? » Et personnellement, je suis actuellement dans ce débat et j’en souffre d’ailleurs, parce que c’est très difficile. Et je me dis que peut-être là, nous avons une des – pas des clefs – mais en tout cas des idées sur la façon dont on peut continuer à se positionner pour l’avenir. Et vous avez dit – je ne suis pas d’accord avec cela – qu’on pouvait considérer le Collège comme une institution en position d’institutionnalisation. Et je suis très gênée par cette notion, parce que, quand on dit position, on peut dire aussi très vite « en voie d’institutionnalisation », et je ne pense pas que ce soit ni souhaitable, ni le caractère du Collège, auquel cas il ne serait plus le Collège. Pour moi, je parlerai plutôt d’institution trans-institutionnelle. Et là, vous avez dit à un moment donné que c’était effectivement une institution qui permettait des passages entre les espaces – je suis assez d’accord avec cela. Et je crois qu’il faut faire très attention lorsqu’on pose ce problème de l’institution du Collège, parce qu’on peut avoir envie d’y rester, d’une part. Et en même temps, on sait très bien que c’est une institution, qui n’est d’ailleurs ni comme le Collège de France, ni comme l’École des Hautes études en Sciences sociales, un lieu où on peut justement parler de ce dont on ne peut pas parler ailleurs, et en particulier je dirais, moi, du travail de la pensée tout simplement, une chose qui est extrêmement difficile à continuer. Voilà. Alors c’est une question qui peut-être recoupe l’échange que vous avez eu. Jacques Derrida, merci beaucoup pour la façon dont vous avez posé la question. Vous avez parlé des sans-papiers qui sont à la fois académiques et sans reconnaissance. Je crois que c’est le problème d’un certain rapport à la Loi qui est posé là. Donc, c’est une question qui s’adresse à vous deux, je crois, sur la dénomination de cette institution trans-institutionnelle pour moi.

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J. DERRIDA : Ce n’est pas tout à fait ce que j’ai dit. Quant à ce qui se passe à l’Université, je voudrais quand même dire – parce que j’ai dit à un moment que je n’étais pas là pour porter des jugements de valeur, parce que je pense que c’est très compliqué – comme vous, je pourrais dire à propos de Bataille : j’ai fait des cours sur Bataille dans les années 1975 – il y a combien d’années avant que je quitte l’Université, que je n’ai pas fait de cours sur Bataille ? Prenons-le comme symbole, symptôme – c’est pour beaucoup de raisons. Mais certainement aussi parce que l’Université ne s’y prêtait pas, mais pas non plus ses étudiants. L’Université aujourd’hui connaît des transformations importantes de son public aussi. Et ça, elle le connaît parce que – il faut bien le dire – la France a eu une politique de démocratisation de l’Université, je pense mauvaise, ratée, mal placée, et qui d’ailleurs a mis la France en difficultés beaucoup plus tôt dans l’Université que ne l’ont été un certain nombre d’autres pays, comme l’Allemagne, l’Angleterre ou même l’Italie. Il y a des questions qui tiennent aux pays. Il y a quand même aussi, pour l’Université, une question générale qui est évidemment celle de la nécessité de redéfinir, je crois, complètement aujourd’hui ce qu’est une université.

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M.-C. LALA : Je peux peut-être me permettre un bémol, parce que quand je disais « le seul lieu qui m’ait permis de parler de Bataille en toute liberté », je veux dire aussi qu’il y a dans les universités des départements de discipline. Et c’est bien. Donc, on ne pourra pas parler dans un département de philosophie ou dans un département de littérature de la même façon de Bataille, étant donné ces impératifs. Et je crois que quand je disais « le seul lieu », ce n’est pas du tout restrictif par rapport à l’Université, c’est-à-dire qu’il y a des limites qui sont celles de l’enseignement universitaire, que le Collège permet justement de dépasser, du fait de ces passages, des interfaces qui sont sa vocation. C’est en cela d’ailleurs que ce n’est pas à opposer à l’Université.

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J. DERRIDA : Oui, mais il peut y avoir à l’étranger des départements universitaires qui sont fondés sur l’inter- ou la trans-disciplinarité.

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M.-C. LALA : Oui, je dirais… ou la refuser, comme ça a pu être le cas dans nos universités, parce qu’il y a aussi cette dimension dans l’Université française à l’origine.

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HÉLÈNE CIXOUS : Quelques mots, parce que je me sentirais coupable si je ne les prononçais pas.

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C’est une forme de témoignage et aussi de réflexion. La mutation, moi j’ai quand même envie de dire que ce qui a depuis vingt ans – plus de vingt ans, etc. – , ce qui a changé, c’est – il faut quand même lui donner le nom de Jacques Derrida, c’est-à-dire que ce qui a vraiment transformé de manière incontournable, non-mesurable et totalement décisive l’espace, le champ de la philosophie, c’est la pensée de Jacques Derrida. Ça ne me gêne pas du tout de le dire ; je préfère l’affirmer. Et je dois dire aussi que la métaphore du champ de bataille n’est pas qu’une métaphore. Je ne conçois pas que nous ne soyons pas en bataille en permanence. Tout ce qui ne serait pas bataille – je n’ai aucune hésitation, je n’ai même pas l’hésitation de Jacques – à mon avis, ne produit pas, ne fait pas et ne crée pas. Nous sommes en bataille et le Collège est un curieux théâtre d’une certaine bataille qui reste modérée, qui n’est pas violente, mais quand même.

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Alors là vient la question du témoignage. Et d’ailleurs, j’ai hésité à le faire. Mais je dois le faire, ne serait-ce que parce que nous avons été nommés par Jacques tout à l’heure, et que François Noudelmann a été dans la tradition de l’accueil que tu as appelé tout à l’heure « hospitalité ». Et je vais reprendre le mot d’accueil : il y a une politique d’accueil au Collège, pas seulement au niveau justement interdisciplinaire, international, etc., mais pour des réfugiés. Je représente ici les réfugiés. C’est très important de le dire, parce que je sais que personne ne s’en doute. Mais il faut quand même savoir que la formation que j’ai créée en 1974, et qui s’appelait « Doctorat d’études féminines », pour essayer de se cacher derrière un bouclier institutionnel, n’a jamais été légitimée. C’est-à-dire qu’aujourd’hui encore, nous sommes illégitimes. Que s’il n’y avait pas eu le Collège de philosophie pour nous abriter, il y a longtemps que j’aurais fui le champ de bataille et que de toute façon, nous aurions été anéantis.

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Il faut savoir – et je reviens maintenant à la question de l’Université – que l’Université, la mienne, que j’ai moi-même fondée, celle de Paris 8, a toujours été notre ennemi, toujours, jusqu’à aujourd’hui, et plus que jamais, et que si nous n’avions pas eu justement la possibilité d’un repli, d’une retraite stratégique, d’un abri – c’est pourquoi je pense vraiment en termes de refuge – moi, je n’aurais pas pu continuer à maintenir un type d’enseignement philosophico-littéraire qui n’a jamais été accepté, qui sera toujours combattu. Je veux quand même dire merci à – alors, je ne sais pas à qui ; ce sont des individus. Et je tiens à souligner la question d’individu. Je me rappelle avoir revu monsieur Lesgards pour le supplier de nous aider ; ce qu’il avait fait. J’ai vu plus d’un président ou directeur de Collège. Et le dernier – que je n’ai pas eu à solliciter parce qu’il est venu à moi – c’était justement François, que je remercie infiniment. Tout le temps nous avons dit le Collège ici. C’est quand même un collectif compliqué. Le Collège, c’est aussi un individu parfois ; c’est un ensemble dont je dois dire que les usagers ne connaissent même pas la composition la plupart du temps. Alors on pourrait se dire : « Ce n’est pas bien. » Moi, je me dis : « C’est très bien. » C’est très bien que le Collège soit une sorte de titre qui, en vérité, a une souplesse, peut-être un laxisme, qui est bénéfique pour beaucoup, dont nous. Et je n’ose même pas vous décrire ce qui peut se passer dans les universités pour ceux qui n’y sont pas, mais sachez qu’à l’Université se constituent insidieusement des communautés communautaristes de collèges, ce qu’on appelle les collègues, qui sont les ennemis. Et il faut dire que le Collège n’a jamais pu produire ou laisser se faire par définition, par structure, quelque chose qui serait ce communautarisme de l’Université, qui est absolument mortel, et qui se perpétue. Et qui se perpétue aussi à cause du mode de recrutement. C’est-à-dire que, vous le savez, les universités s’auto-recrutent. Donc c’est toujours sur le même modèle que se reproduisent à l’infini des instances répressives.

Photo Yann Toma

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Je dois dire que le Collège, avec ses défauts, ses insuffisances, je dirais sa naïveté qui continue, est quand même un lieu extrêmement précieux. Et il le doit à nouveau à sa fondation. Moi, je tiens à parler de l’origine. L’origine est décisive. Les quelques personnes qui l’ont fondé au départ étaient d’ailleurs, pour la plupart, aussi des gens qui savaient que même l’Université la plus expérimentale qu’était Paris 8 était boiteuse et méchante, et qui donc ont cherché à monter une tente pour les nomades. Je reprendrai volontiers le terme de passeur : ici est un lieu de passeur et de passage. Et puis il y a des passeurs, comme moi par exemple dans l’Université, qui ont besoin de passeurs – il peut y avoir des passeurs pour les passeurs, même si on peut se poser la question du témoin du témoin. Voilà. N’allez pas me dénoncer, maintenant que je vous ai dit que nous étions des clandestins au Collège. Ce serait très embêtant.

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ALAIN DAVID : Moi je suis aussi un réfugié, si l’on veut, puisque je suis un de ces directeurs de programmes qui va sortir bientôt d’ailleurs, qui vient du secondaire et à qui le Collège a offert une place, la possibilité de choses qui pour moi ont été merveilleuses. Et je ne saurais donc trop le dire et exprimer ma gratitude. Mais en même temps, je pense que s’il n’y avait que cela, ce ne serait pas suffisant, ou du moins ce serait tout à fait exorbitant de penser que je puisse penser que le Collège a été créé à mon seul usage ou à l’usage d’un certain nombre d’autres enseignants du secondaire comme moi, ou d’autres qui cherchent ici ou là des refuges et qui, momentanément, leur permettent de trouver un lieu d’expression. Je pense qu’il y a autre chose. Et la tentation d’ailleurs, à mes yeux, serait de penser ou de croire que, en ce qui concerne en tout cas le secondaire, le Collège offre des strapontins en vue de l’Université pour peut-être faire une thèse ou, au-delà du Collège, à trouver une place à l’intérieur de l’Université.

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Ce que je voudrais dire plutôt, c’est que la présence des directeurs de programmes du secondaire à l’intérieur du Collège a une tout autre signification. D’ailleurs factuellement, je pourrais témoigner ou, semble-t-il, pouvoir témoigner que les directeurs de programmes jouent un rôle à l’intérieur du Collège extrêmement actif, peut-être plus actif – je ne sais pas – au moins aussi actif que les directeurs de programmes venant de l’Université. Mais ce n’est qu’un symptôme. Je crois que le fond de l’affaire, c’est que le secondaire représente, par rapport à l’Université, d’abord une finalité secrète – l’Université est finalement largement motivée, portée par ce qui se passe en aval du côté du secondaire. Elle ne le sait pas toujours, le secondaire lui-même ne le sait pas toujours. On a l’impression parfois que le secondaire a fini par croire qu’il était en quelque sorte lui aussi l’antichambre de l’Université, et d’une Université conçue comme un lieu de savoir d’une certaine excellence. Mais ce qui se passe à l’intérieur du secondaire et venant du secondaire, je crois, est tout à fait différent. Je n’ai pas le temps, ou je n’ai pas la possibilité ici de m’exprimer davantage, mais je le dirai de façon très ramassée, en prononçant l’expression kantienne de « connaissance rationnelle commune de la moralité ». C’est quelque chose comme ça qui vient du secondaire. Et je crois que le Collège est un lieu qui est capable, ou qui pourrait être capable de porter cela et de s’adresser en ce sens à l’Université, en représentant par rapport à l’Université ce lieu où quelque chose de tout autre de la philosophie est en mesure de se dire. C’est cette adresse, je crois, dont il faut vraiment prendre conscience et que nous avons à mettre en avant par rapport à l’Université, pour nous adresser à l’Université, non pas au sens d’une critique de l’Université, effectivement non pas au sens d’un dénigrement de l’Université, mais pour faire passer cette autre expression qui est l’expression de la philosophie s’inventant de la philosophie vivante, comme a dit Jean-Luc Nancy tout à l’heure.

Yann Toma. Invitation à Procédure de Rappel, Installation vidéo réalisée à partir de tous les directeurs de programme du Collège international de philosophie depuis sa création. Bibliothèque nationale de France site François Mitterrand, Paris, Courtesy Patricia Dorfmann, 2003.

Notes

[1]

Je reconstitue très maladroitement, de mémoire et sèchement, l’argument que j’avais développé dans la séance d’anniversaire du Ciph.