Projet perpétuel

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Projet perpétuel

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Me revoici dans cette situation où je me trouvai maintes fois entre 1989 et 1992, d’Assemblée du Collège international de philosophie, et d’avoir la possibilité – mais aussi une manière d’obligation – de m’adresser à vous, un vous de philosophes, qui est à la fois un vous-mêmes et un vous autres, dans le but de retenir quelque instant votre attention, voire votre intérêt.

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Elle fut assez étrange cette situation, pour que je l’évoque au moment d’une espèce de récidive, sur un ton autobiographique. Il y a répétition (et Jean Beaufret aimait répéter cette sentence de Kierkegaard : « C’est de la vaillance qu’exige la répétition ») en ceci que je – pas plus philosophe aujourd’hui qu’alors au sens strict, je veux dire selon la position académique et la classification des ouvrages en librairie – mais pas moins au sens trivial et à celui – récemment réactivé – qui permet à certains écrivains de « capter la bienveillance » d’un lectorat journalistique… je, oui, dois vous parler dans une, et d’une, certaine relation de la littérature à la philosophie.

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Et il est un angle sous lequel l’occasion d’aujourd’hui reproduit et rémunère, aggrave et répare celle de 1989, celui qui fait que mon propos (celui-ci que j’entame précautionneusement) aurait pu être celui d’il y a presque quinze années : si j’avais présenté à l’époque un projet d’enseignement élaboré, et tenu un séminaire très régulier – ce que je ne fis pas, mais à grandes lignes l’un, et sporadiquement l’autre – autrement dit si je me présentais à vos suffrages pour une direction de programme, voici ce que serait (ce qu’eût été… j’oscille de l’irréel au potentiel) l’amorce de mon projet… qu’il vaut mieux, donc, que je ne présente pas à vos suffrages, même si je le soumets à votre jugement, bien sûr, comme tout un qui prend la parole, et la retient, devant « les autres »… C’est un projet de projet perpétuel, je veux en réesquisser quelques aspects liminaires, étant admis (ou non ?) que d’une certaine façon je ne fais que cela. Il y va de poésie et philosophie, du penser en philosophie et de la pensée en poèmes, si j’essaye de traduire improprement le fameux binôme Denken und Dichten.

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La poésie pense-t-elle… au regard de la pensée des philosophes… ou, pour prendre en vue la relation, mimétique et jalouse comme toute relation, en me mettant à ma place, c’est-à-dire plutôt du côté des poètes (et par là j’entends simplement d’abord dénoter un sous-ensemble d’écrivains qui déclarent eux-mêmes que tels de leurs ouvrages sont « de poésie » – puisqu’en effet par des raisons auxquelles je viens de faire allusion, je ne me place pas de l’autre côté, c’est à dire, du point de vue de ceux qui envisagent la relation depuis la « philosophie » dont il font profession)… la poésie partage-t-elle la vérité, ou de la vérité, et du savoir faire et des objets, et des lectures et des manières avec la philosophie ?

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Avant de toucher, ou croire toucher, à la question, je poursuis la confidence, ou cet aparté du locuteur à soi même (… soi même comme un autre…) qui, comme au théâtre, est fait pour être « surpris » de tous : je veux parler du vieillir. La locution familière « rattraper le temps perdu », audible dans le fameux titre proustien, quoi si je me l’applique ? Est-il possible de rattraper en vieillissant une vérité du vieillir, comme si l’inchoativité assimilait à certains égards et malgré tout sénescence et adolescence, un devenir, plutôt que de perdre de plus en plus irréparablement son temps ?… Vieillir en comprenant mieux ce qui aura été, ce qui passa et ne pouvait pas être dans le temps de l’avoir lieu au « présent » ? Vérité de rétrospection et vérité de révélation sont-elles apparentées, et le trop tard peut-il être reversé en quelque façon dans, ou vers, le trop-tôt de nouveaux-venus (selon l’expression d’Arendt), ou de « nouvelle génération », par des œuvres non vaines même si refermées sur le leurre de leur promesse… où j’entends le passage néo-testamentaire parlant d’une génération qui ne passe pas sans que ses paroles ne « s’accomplissent » d’une certaine manière. Plus brutalement : l’échec peut-il être rattrapé (comme se le demanda aussi Mallarmé) ? Y a-t-il une « nouvelle occasion » à saisir dans l’âge, malgré l’âge, un temps original, bergsonien, dans ce temps-là, dit de la vieillesse ? courant après le temps perdu pour le recueillir en temps retrouvé ?

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Je me réencourage à la question par une citation : lisant le récent livre de Giorgio Agamben, La Fin du poème, je marquai un temps d’arrêt prolongé là où il s’arrête lui-même, à la fin, à la fin de son chapitre 8 qui clôt La fin du poème. C’est une citation de citation « Wittgenstein a écrit que la philosophie ne devrait être véritablement que poétisée (Philosophie dürfte man eigentlich nur dichten) » Et Agamben de conclure sa conclusion :« […] on pourrait dire que la poésie est menacée par un excès de tension et de pensée ; ou peut-être en paraphrasant Wittgenstein, que la poésie ne devrait véritablement être que philosophée. » (p. 138). Nous ne saurons pas (à cette page sans référence) ni où Wittgenstein a écrit cela, ni si la traduction de Carole Walter est la meilleure possible pour ce qu’Agamben écrit en italien. Mais, sans discuter la traduction de dichten en italien et en français, je voulais faire entendre la réversibilité du dichten de la philosophie et du denken de la poésie. En exergue. Pour prendre courage, ai-je dit.

Extrait de Happenstance (part one of many parts) 1982-83. Bande vidéo en noir et blanc, son stéréo, texte de Gary Hill ; 6 : 30. Courtesy Galerie in Situ, Paris et Gary Hill

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La question (« si la poésie pense ») imite, « singe », la fameuse déclaration heideggerienne qui scandalisa : « la science ne pense pas ». Le soupçon en effet pèse sur la poésie – soupçon enhardi, que dis-je, applaudi, gonflé, par les déclarations innombrables, vantardises à l’envers, de poètes qui s’en voudraient de penser, qui détestent l’hypothèse d’une responsabilité pensive du poème, d’un philosopher de la poésie, d’un philosopher en poétisant. Une pensée sans savoir, ni savoir de soi, ou aboutissant à un savoir qu’elle ne sait pas, est-elle possible ? Socrate ne sembla pas l’admettre en poussant Ion dans son retranchement, c’est-à-dire dans l’alternative de l’enthousiasme ou de la bêtise, avec le résultat que l’on sait (et que Jean-Luc Nancy sait mieux que personne par « le partage des voix »). Je ne vais pas reprendre l’affaire par ce côté – rappelant seulement, très vite, au passage, en marge des dénégations et auto-récusations et jobardises de maints poètes, aujourd’hui encore, que : Nemo auditur propriam turpitudinem allegans, comme dit l’adage. Ils nous montrent qu’ils ne savent pas qu’ils pensent (ou : ce qu’ils pensent), à la vieille façon « Ion-ienne ». Si j’ose adjectiver. Je reprends le fil plutôt par ce bout : À quoi pense-t-elle, la poésie ? Elle pense à la poésie en tant que celle-ci pense en pensant-à. Dans une étude récente sur Pessoa de Madame Balso, il y a cette pensée que l’hétéronymie dispose la poésie comme pensée de la poésie comme pensée ; la pensée de la poésie-qui-pense à la poésie comme pensée sur le mode du penser-à. Les hétéronymes ne nous intéressent pas comme des « auteurs » distincts, des ex-vivants écrivains qui auraient à jamais ouvert, et laissé ouverte, la déhiscence, insuturable, entre leur nom et leur vie (Marcel et Proust) (ou Marcelproust, Marcel, et Proust). On me cite « du Pessoa » et je n’attribue pas plutôt à Caeiro ou Reis ou Campos ou… (je pourrais, sans doute mais ce n’est pas ça qui m’intéresse principalement ; je jouis d’un poème « héteronyme »… de Pessoa.) Chaque poème d’un hétéronyme est entendu isolément, et qu’il soit plutôt dans la tonalité de l’un que dans celle de l’autre, n’est pas la fin de mon intérêt. L’attribution à un nom propre, pseudonyme d’un non-être, n’est pas la plus passionnante. À chaque fois c’est « je » qui dit un peu de vérité. Je (ne) suis personne (Pessoa outis).

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En ce qui me concerne (le je qui est en train d’écrire cette phrase, et qui pousse l’affaire), je n’ai pas besoin de tenir mon journal d’intranquillité, parce qu’il l’a tenu lui « pour moi »…

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Nous nous y retrouvons. « Je » pourrais être un de ses poèmes/ poètes ; ou lui un des miens. Comme s’il m’avait prévenu, lu et pastiché à l’avance. Je suis lu dans ses livres. Je suis un de ses hétéronymes. Nous sommes tous des hétéros dans la mesure où à la fois, nous n’existons pas assez et existons possiblement, multiplement, virtuellement. « Je » lui attribue parfois un poème.

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Et de plus, en français, pour nous – permettez moi cette brève insistance locale dans et sur le signifiant – le nom Pessoa est une des anamorphoses (paronomases, si vous préférez) de po-é-sie : il y a P, il y a S, et pleins de voyelles… en trois, ou presque, syllabes.

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Permettez-moi de claudiquer encore un peu dans la différence penser/penser-à. Une de nos tournures ordinaires, façon de « dire les choses » en vernaculaire banalisé, dit : « si je vous dis ce que je pense, vous allez… (rire, pleurer, peu importe ici) ». Donc ce-que-je-pense est une formule équivalente à « ce qu’il y a dans ma tête et pas dans la vôtre », idée, croyance, représentation en général (dans une acception presque philosophique).

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Tandis que (« À quoi penses-tu ? ») ce à quoi je pense renvoie à un vécu contingent, à un moment particulier du flux psychique singulier…

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Le philosophe restreint le champ : il pense ; intransitivement, absolument. Ou plus exactement si nous suivons le Maître de Fribourg, tautologiquement. Penser, c’est penser-ce-qui-est à penser, das Zudenkende. Tautologie qui commande peut-être les grandes et fameuses tautologies finales, « die Sprache spricht », « die Welt weltet »…

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Or qu’est-ce qui est à penser ? C’est l’Être. Le près-à-penser ; je veux dire, bien sûr, le proche, le plus auprès… ce dans quoi remonte le navigateur, naviguant « au près » dans le vent de l’Être enfui… qui est en même temps si éloigné (« c’est si loin de mes pensées » dit-on… et même de ma pensée !). Si près et si loin à la fois, qu’il en est absent, irremarqué, irremarquable – « oublié » ? (on connaît la suite, enfin plus ou moins bien, puisque les cent volumes de la Große Ausgabe ne sont pas tous publiés, et encore moins traduits…).

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Cependant je ne veux pas parler en « heideggerien », en prétendant, je vous l’ai dit, mais en proche, en voisin, c’est toute la question. C’est-à-dire (et avec précision en l’occurrence) comme quelqu’un qui précisément inscrivit dans un poème publié « très jeune » : (très jadis, très naguère, très maintenant) la devise TRÈS AILLEURS TRÈS PRÈS comme la mention, voire le corrélat de l’injonction à faire attention à ce qui est en certaines manières de dire.

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Qu’est-ce à dire ?

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Éclipse de l’Être. Or, c’est à la faveur de l’éclipse de l’être que les choses de la clairière, et la clairière elle même, sont visibles, comme quand (voilà l’opérateur poétique : le comme quand, le W1EWENN hölderlinien, wie wenn am Feiertage…) comme quand la lune éclipsant le soleil (lequel alors, ne l’oublions pas, brûle la rétine de qui cherche à le fixer « sur les bords », en retrait mais débordant), une ombre étrange donne aux choses une visibilité atténuée commune (comme-une), ce peu (de) visible qui les apparie et les appareille, une sorte d’aurore où les unes sont avec les autres, l’une comme l’autre (très ailleurs très près) « approximativement »… En termes presque identiques j’avais fait cette déclaration d’amour au dos d’un livre (Arrêts fréquents) : comme la housse de l’aube apparie les choses en les levant dans sa lumière, ainsi le poème, à la lueur spéciale de l’éclipse, qui rend visible ce qui est…

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La poésie en tant qu’expérience (pour désigner laquelle, on peut recourir au vocable de l’attachement, ou du détachement-qui-s’attache) tient au rapport avec ce qui est en tant que peu visible, ce qui risque d’être effacé, mévu ou non-vu (est-ce le mal vu-mal dit de Beckett) délaissé entre l’hypervisibilité et l’invisibilité ; entre, d’un coté, l’objectivité de toutes les scopies, micro et télescopies screenisées, et de l’autre, l’invisibilité des invisibilia au sens des credos et des mystiques. Si la lueur excessive, « plus claire que mille soleils », cette lumière aveuglante dont le technanthrope capture la vitesse en tout secteur de la physique, éteint l’éclairage de la « clairière » à la faveur de laquelle la pensée approche et rapproche les étants…

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L’exercice poétique (on se rappelle ce mot de Valéry au seuil de La Jeune Parque) sauve les phénomènes à sa façon. Ainsi me suis-je permis de traduire le dit d’Anaxagore Ôpsis tôn adélon ta phainôména en « c’est comme ça que je vois les choses ». Il y va d’un certain parallèle, un certain diallèle, entre poésie et phénoménologie. Celle là « donne à voir » – selon l’expression d’Eluard – donne à voir des choses… à la philosophie, grâce à sa manière de voir et de voir la vue qui voit les choses dans leur « comme elles sont ».

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Suivons le philosophe, ai-je proposé.

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Je prends maintenant un raccourci, comme on dit, pour continuer d’arpenter le projet de projet pour le Collège international de philosophie, qui est (vous vous en souvenez peut-être encore), de chercher des approches par où distinguer deux pensivités, celle des philosophes et celle du poète (je dirais volontiers dans la littérature, où j’inclus la poésie, transgressant ainsi l’injonction heideggerienne du « nul n’entre ici s’il n’est littérateur! » [1][1] Cf en allemand (propos publié par la Revue de poésie) :.... Un raccourci ça s’emprunte, et en effet je vais couper par « l’extérieur des choses », par le trait d’un portrait, d’une remise en scène des personnages, qui typifie contrastivement le philosophe et le poète. Le premier, vous le connaissez, c’est Socrate, je le rattrape en suivant celui qui le suit au Banquet, celui qui témoigne pour celui qui le suivit chez Agathon. Quand au second, le poète, c’en est un que vous ne connaissez pas, je vous le présente dans une minute.

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Socrate – qui « s’est fait beau », dit la traduction de Léon Robin – se rend au Banquet d’Agathon où il invite Aristodème à le suivre. Lequel raconte comment « chemin faisant (traduit Léon Robin), Socrate l’esprit appliqué à des pensées intérieures marchait en se laissant distancer […] », oubliant son compagnon qui entre seul au symposium. Ce que fait Socrate, nous l’apprenons alors par un serviteur : « il s’est retiré sous le porche des voisins », ou « il est en plan et on a beau l’appeler, il ne daigne pas entrer ». Puis « le voilà qui arrive, pas avec un retard aussi considérable qu’à son ordinaire, et pourtant à peu près à la moitié de notre souper ! ». Mais que fait donc Socrate sur le seuil pendant ces heures ? Il pense. Quelques années plus tard Rodin le rajeunit et le dévêt ; ou, disons, s’il avait mis un manteau à son penseur, nous y reconnaîtrions Socrate sur le seuil. Encore un demi-siècle, et Samuel Beckett fait donner à Lucky par Pozzo l’ordre de penser, en attendant Godot… Autrement dit, la question pour nous qui ne pensons pas, ou « pas encore », (noch nicht), ou mal ou peu (quelque part entre le trop tard et le trop tôt, que vous savez…) : c’est, en termes triviaux, qu’est-ce qu’il y a au-dedans de soi, dans les « pensées intérieures », ces pensées sans les choses, autrement dit, en régime de « réduction » ? D’où viennent-elles ? À quelles règles obéissent leurs « associations (d’idées) » ? etc.. Je passe maintenant à l’autre silhouette, à l’anti-type ou type anti-socratique.

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Celui-ci, vous ne le connaissez pas ; c’est un homme illustre, mais, seulement dans son pays, le Chili – et pour peu de publics, parce qu’il n’a laissé que peu d’écrits publiés, édités (parmi lesquels cependant, un volume Rororo dans la collection de son ami Ernesto Grassi). Quand il n’y a pas de lectorat, et que les spectateurs (« témoins ») disparaissent avec celui qui se donnait en spectacle, il n’y a que la légende pour l’attester… si elle a pris !

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Il se nomma Godofredo Iommi, dit Godo (oui ! c’est lui). Bien que d’aspect socratique (petit, chauve, assez ventru, le nez large…) il procédait à l’inverse, et c’est pourquoi je l’accouple à Socrate, cherchant à décrire un exemplaire de la polarité Denker/Dichter. Ils eurent en commun d’être coutumier de retards terribles ; c’est-à-dire de « faire attendre ». Il pensait en regardant, en suivant des yeux, en s’appuyant sur les choses et le souvenir des événements ; par descriptions et récits, perceptions et narrations. Il pensait voir ce que l’homme aurait pu, ou croyait, apercevoir ! « Sauvant les phénomènes », si on veut, mais à sa façon : c’est-à-dire de telle sorte que « retournant aux choses », certes, et les transformant instantanément – je dirais à l’improviste, car c’est d’une espèce d’im-pro-visation qu’il s’agit – dès qu’il les touchait, en d’autres choses qu’elles pouvaient être. Menues et incessantes « métamorphoses » : toi, verre à dent, je te baptise cendrier ; toi piment, je te fais « libellule » (c’est la préface de Breton reprenant Basho) ; toi plat à barbe, je te baptise « armet-de-Mambrin ». Méthode quichottesque. Car les choses ne manquent pas de tomber sous les yeux ; (il ne manquait pas de choses). Et le verbe peut les méta-morphoser – pas en « n’importe quoi », c’est toute l’affaire (car Kant guette avec son cinabre…). Ce qui m’étonne, au fond, c’est que chacun de ces deux hommes, chacun de ces deux vivants-ayant-le-logos, est intarissable. La folie est sans œuvre, disait l’autre, mais elle est intarissable. Aucun de ces deux n’a d’œuvre, dans le sens d’artefacts livresques originaux « signés », au sens moderne, mais aucun d’eux n’est fol. À moins que nous ne leur assignions une sorte de « folie ». Il n’arrive à aucun des deux de ne savoir que dire. S’il est « normal », ordinaire, plus que fréquent, de rester bouche bée, d’endurer l’aporie, littéralement, « n’ayant rien à dire » dans la stupeur stupide (plutôt que dans l’hésitation-entre ce fréquentatif de haerere, « s’attacher », que fréquentait la loquacité inlassable, définitive, de Valéry définissant par exemple la poésie comme/hésitation-entre, son et sens, poème et prose ; etc.) alors ils seront dits anormaux, ou comme aime à dire la jeunesse, « géniaux ». Pour parler continûment, il faut voir. Que voit le poète ? Je le vois. Que voit Socrate « au dedans de lui-même » sur le seuil, je ne le vois pas. Celui que j’ai appelé le poète voit en suivant des yeux le visible qui ne fait pas défaut. Une méthode pour suivre des yeux le visible en le transformant, Francis Ponge en sténographiait la « créativité » (« my créative méthod », proposait-il en titre) dans cette formule : parti pris des choses compte tenu des mots. Mais comment fait le philosophe pour dire ce qu’il en est sans manquer de matière… ? Retour aux choses même, c’est la phénoménologie. Il s’attache à ce qui se passe en lui quand il voit. Et comment vais-je m’en tirer, maintenant ? Me voici en proie, derechef, au schématisme.

Photo Yann Toma

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Le schématisme est la grande affaire. Pourquoi ?

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D’abord parce que la réflexion qui reprend les choses là où elle les trouve (« dans l’état où elles les trouvent »…) telles que distinctes en vernaculaire (i.e. en parlant comme tout le monde – selon l’injonction réitérée « tu ne peux pas parler comme tout le monde ! ») dans la grammaire et le lexique du parler maternel ou « naturel », donc sans remettre en question le présupposé que la langue est bien faite, la réflexion, dis-je, trouve un état de choses, un état des lieux, caractérisé par une trop grande séparation entre ces choses, dislocation entre ces lieux. C’est trop disjoint, distendu, dans le langage de cette langue (ici la française). Quoi ? Eh bien, par exemple, entre le penser et le parler, entre le penser et le voir, entre le parler et l’écrire.

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La réflexion seconde, donc, cette réflexion sur la réflexion qu’on appelle « philosophique », tente de remonter vers l’indivision ; rapprochant ce qui est trop « positivement » distant-distinct, a posteriori dis-posé ; de telle sorte que pour comprendre ce que c’est que penser elle fraye une instance de « l’a priori ».

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Ici, dans le même sens, donc, mais en direction de l’antériorité plutôt, je vous demande la permission d’une remarque :

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Il est manifeste que le nouveau-né, l’infans des premiers mois, n’apprend pas sa langue, la langue naturelle, n’apprend pas à parler en « apprenant une langue » comme ensuite, bien des années plus tard, il faut faire quand on apprend une langue, morte ou vive, à l’école et dans la vie. C’est le moment ou jamais (pour dénoter ce moment) de réemployer le fameux néologisme, le « sténogramme », de Claudel, celui de la co-naissance, où il faut souligner le co et l’inchoatif escence qu’on entend dans « naissance » : une naissance continuée, la phase néoténique, au long des premiers mois, et où ce qui naît, le nouveau-né symbiotique, loin d’être tout seul à naître, vient au monde, comme dit la biographie, dans un entour en poche marsupiale avec la mère, les petits, et le reste ; co-naît aux choses coalescentes et, « en même temps », aux noms des choses, aux phrases – phases du préhensible et du visible : en langage de langue. La langue est maternelle, dit-on. Comment prendre en compte le dépeçage et l’empiècement des percepts par la verbalisation et la nomination, par le langage de la langue vernaculaire, cette servante née dans la maison, mère adoptive et nourrice dès le premier jour ?

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L’imminent sujet plonge, est plongé, immergé simultanément dans un Umwelt avec le logikon au sens grec archaïque, pré-logique ; ensemble avec ces choses qui vont devenir les mêmes, un corps qui devient lui-même, et un monde le même monde et le monde même. Tous ces êtres qui se faisant mêmes deviennent peu à peu autres, les autres, ses autres. Bientôt la terre, un site de la terre, est parlé, est-en-étant-parlé, parlé-en, comme on dit éventé, labouré, parcouru. Elle se lève en français par exemple.

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Imminence et immanence. Le milieu de la plongée, où co-nait le plongeur, c’est une indivision croissante, concroissante, concrètement. On pourrait parler d’antidôsis primordiale pour cette longue genèse ; ou de prime échange, une phase d’entrelacs et de chiasmes, pour employer cette fois les termes chers à Merleau-Ponty, où les rapports après coup distingués, viennent sur le mode du POUR, dans la possibilité « métonymique » en général de a mis pour b, le mot pour la chose par exemple. L’échange général, forme primitive du don, prend genèse, formation. Chaque « côté » s’éduque dans la possibilité de son échange avec tel autre, son aspect « mettable-pour ».

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Monde de connivence où l’on s’entend bien ; se comprend immédiatement, pris dans la même genèse avec les frères de lait, frères de langue, dans la co-naissance réciproque, ou milieu de com-préhension qui « nous » précède toujours : c’est beaucoup plus que communiquer : car on « communique » plus tard, avec les autres autres que les alters-egos, quand on ne se comprend plus, quand c’est dans d’autres langues. Avec sa « mère », on ne communique pas. On s’entre parle, avec les proches, jouets, fantasmes, choses « transitionnelles ». Nous sommes un gespräch, précédant la communication, celle qui peut être coupée.

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Repassons à l’imagination, ou reprenons l’affaire en question en termes d’imagination, ou du schématisme, puisque la grande affaire est celle de l’imagination. On dit : le poème exerce l’imagination. Le philosophème « critique » la connaissance en sondant la « faculté » d’imaginer et la validité, ou non, de la connaissance par imagination. Et comme le sol est toujours plus profond que sa fouille, le creusement a toujours de l’avenir, et le langage du fondement est tenu dans une métaphoricité d’origine qui n’est pas une hypothèque levable comme si on pouvait épurer le conceptuel au prix d’une suspension de la thèse du « monde »… Le poème exerce l’imagination, dis-je, et le philosophème en interroge la possibilité. L’imagination est « la Reine des facultés », et par conséquent Baudelaire est philosophe quand il la loue en ces termes fameux, pour le salon de 1859. Poésie et philosophie « échangent une réciprocité de preuves », pour citer encore une fois la formule mallarméenne.

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La question du schème intervient deux fois, à deux « niveaux » différents (pour abuser encore de la métaphore ultraprégnante du niveau).

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1. Au transcendantal pour conjecturer son « arcane » constitutive et hypothéser son comment, ou la condition dite radicale du s’orienter, du penser dans la pensée, avant (autre préposition, c’est-à-dire métaphoricité de l’incorporation au monde qui resert à frayer la couche a-priorique) « avant » la bifurcation du percept et du concept. Quand on dit penser-c’est-voir, on ne dit pas c’est percevoir. On dit, c’est imaginer. L’image précède la division du percept et du concept.

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2. Et « ensuite », empiriquement, j’allais dire psychologiquement, dans le se-parler-des-choses et ainsi de soi et réflexivement, c’est-à-dire en méthode, et en poétique, où c’est l’usage des comparants, des rapprochements, qui fournit à l’imagination première foncièrement schématistique ses moyens d’y voir, d’y voir plus clair. L’image est le mouvement apparent des schèmes (comme l’affaire du ruthmos : le mouvement des ondes, le rhume de la vague frontale au rivage « procure » au rythme comme schème le comparant pour se dire).

Photo Yann Toma

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Là j’aime bien généraliser l’injonction de Wallace Stevens, à la fois assertorique descriptive et optative-subjonctive : no ideas but in things, en ajoutant pour mise en cercle : no things but in words, no words but in ideas…

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Les choses de la pensée sont des choses dont l’exemplarité est saisie poétiquement. Il m’est arrivé de glisser cette périphrase dans des généralités : « la poésie, empirisme perçant ». C’est pourquoi je reprends cette proposition de Jacques Taminiaux, qu’il s’agit de « constituer par l’imagination une exemplarité à même l’événement »… où je lis le programme et la méthode de la poésie. C’est l’affaire du jugement où il faudra longuement revenir : comment ne pas se tromper, ne pas manquer de justesse, ou rendre justice à ce qui est. Je voudrais l’illustrer (illustrer le procédé de l’illustration) pour finir, c’est-à-dire un instant avant ma conclusion – par un exemple, tiré lui aussi de lectures récentes, c’est un plaisir :

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Par exemple donc, je lis le beau livre de Schiavone, L’Histoire brisée (Belin 2002), qui « cherche à comprendre ce qui s’est passé », en l’occurrence la fin de l’Empire romain et l’extraordinaire affaissement (démographique, civique, urbanistique, politique etc., bref multiforme) de « l’Europe » pour des siècles. Il cherche une vue d’ensemble, un schème, il cherche à voir uno intuitu, voir « face à face », non pas l’Invisible, mais l’image de, comme quand on voit de haut de loin une pleine ration de visible. (C’est la « tentation » pour le Christ transporté sur la montagne dans les bras de Satan, vous vous rappelez la péricope…) On pourrait parler ici tranquillement d’intuition intellectuelle, nullement divine, ou, non moins calmement, de révélation, comme quand on dit « j’ai eu une révélation », qui n’est pas la révélation. Comprendre, c’est imaginer, « constituer par l’imagination une exemplarité à même l’événement ».

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Schiavone écrit donc à ce moment là (p. 79) : « Il se forme ainsi une image […] ». C’est le moment de la compréhension.

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L’objet intelligible, complexe, constructible – « l’Empire romain » – est comme ça. (La terre est ronde comme une orange ; ça fait voir la terre comme un fruit, de très loin). Le comme-voir est un voir comme. Où le comme appartient au phénomène, un comme ce qu’il est, dans un resserrement du als et du wie : les yeux de l’esprit c’est l’imagination du en-image. Ceci, cela, je les vois comme ils sont comme. Tels qu’ils sont : la talité et la « pareilleté » (la semblance et la ressemblance) ; le fait qu’ils sont ce qu’ils sont en étant pareils, pareils à eux mêmes en étant pareils-à. Je les vois en ; en ceci avec cela, et c’est un voir en… vérité.

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(Vers une conclusion)

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Ma conclusion, ce ne pourra être que l’abrégé le plus compendieux de la suite du programme ; une liste, en somme, en trois coups de cuillère… 1. Vérité de révélation et vérité de jugement ; 2. facticité et vérité ; 3. D’une pensée approximative, ou définitivement parabolique.

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1. Vérité de révélation et vérités de jugement.

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Nous distinguons (en vue de leur articulation) et donc d’abord trop abstraitement, vérité de révélation et vérités de jugement – en reprise allusive, et donc sous bénéfice de relecture, du mouvement heideggerien « VomWesen der Wahrheit » qui est d’en appeler de la vérité d’adequatio à la vérité comme alétheia, dans l’ambiance (si je puis me permettre) d’un discrédit jeté sur le juger par propositions prédicatives (S est P) qui prolonge peut-être la suspension husserlienne du jugement… Comment distinguer, pour les resymphiser, le dévoilement dans l’éclairage de la clairière, le milieu des « illuminations », si j’ose dire (lui même distinct de la Révélation au sens des religions) et la décision du « regard poétique » qui cherche la justesse d’un juger à même les choses visibles, peut on dire une par une (?) dans la discursivité tropologique des « images » du se-figurer ?

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M. Pontéria (Écrits sur l’art III, p. 109) « la ressemblance est un jugement ; c’est la pensée qui institue cette relation ».

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2. Facticité et vérité.

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Ou de la véridicité du poème comme allégorique : ne faut-il pas que de la vérité soit arrivée, vérité du fait, pour que, « réduite », libérée de sa facticité, de son référent « circonstancié » (on se rappelle le mot de Goethe : « tout poème est de circonstance »), elle puisse « vouloir dire autre chose », allégoriquement, vérité pérenne (c’est le mot d’Horace) : « mes vers ont le sens qu’on leur prête » P.V. De la vérité arrive ; il arrive quelque chose qui, énoncé, peut faire sens ; de l’événement singulier, qui demande à être rapporté, raconté, et ainsi porteur d’une fable peut valoir-pour, autrement dit être lisible des décennies plus tard…

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Que faire des reliques, ou : « ineffacer le devenu incroyable ».

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Ces deux propositions sont co-essentielles.

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a) L’attestation de ce qui fut perçu est indispensable à l’être. Et l’on peut se rappeler que l’épisode évangélique de Thomas l’incrédule qui ne peut croire s’il ne touche, sert à cela, ruse de l’évangéliste, accorder comme un détail (mais c’est le décisif) qu’il est arrivé que même celui qui ne croyait pas que c’était arrivé et ne pouvait croire qu’à ce dont il constatait « lui-même » l’événementialité, fût satisfait aussi et pût constater, que cela était arrivé ; il fallait que le fait de l’incrédulité fût confondu.

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b) La levée de la thèse du monde, l’épochè du jugement de la réalité, ne change rien au contenu, et même, pris en charge par les « variations imaginaires », livre d’autant plus de sens à une noèse libérée de la manipulation empirique perceptuelle de la facticité…

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Autrement dit :

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a) Aucun besoin de « croire » à la facticité (réelle) des choses dites « miraculeuses » pour « profiter » de la « vérité » du schème. Je me rappelle qu’en visite en Turquie une « Maison de la vierge » – au sens de c’est là qu’elle a habité, comme ma grand-mère. Je n’ai pas besoin de croire à ce fait pour m’intéresser à « la virginité » ou la résurrection. La suspension de créance, suspension de facticité « conserve » la vérité de ce qui est pensé par là.

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Pas besoin de « croire les miracles ». Le « miracle » est l’invention du schème dont la pensée aura besoin, dans la fable de la facticité (récit ; légende), pour l’usufruition de ses pensées. Logogonie grâce à la théogonie. Nous avons à prendre soin des reliques, qui sont textuelles.

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b) Mais en même temps, besoin du témoignage ; c’est là qu’il « intervient ». (Que quelqu’un ait cru voir ce qu’il a vu, c’est-à-dire atteste que cela est vrai au sens du ça s’est passé ; ça a eu lieu – sans quoi n’importe quelle lubie (imagination ?) n’importe quoi, sans réalité, entrerait en jeu… On ne lèvera la « thèse du monde qu’après – après que le monde aura eu lieu.

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Donc les deux exigences contraires, se contrariant, sont co-essentielles.

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3. D’une pensée approximative.

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Nous ne verrons qu’en énigme, per speculum, et paraboliquement. Voir c’est voir le voir-comme, trouver la bonne comparaison, dans le sens de la visite.

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On s’étonnera toujours que des « idéalismes » de l’absolu puissent « croire » qu’en amont, ou en aval, « au delà », il y a une pensée pure ; ou : que des opérations « mystiques », c’est-à-dire non schématistiques, atteignent un face-à-face de ce qu’il y a-à-voir, une réalisation du désir ne demeurant pas désir, que par exemple Valéry prête à M. Teste (?) « Otez toute chose, que j’y voie ! » Le poète, kantien dirait plutôt : « Sans chose je n’y verrais rien ». Un pur esprit, le nôtre, ne peut échapper à l’astreinte au visible ni aux voix de sa langue.

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Le dernier mot (pour moi au moins aujourd’hui) à Jean-Marie Pontevia dont je revisitais les Écrits sur l’Art :

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« Dans l’expérience de l’art, l’occident apprend la structure analogique de son langage, la structure ludique de son activité, la structure mythique de sa pensée » (et donc la structure…).

Withershins, 1995. Installation sonore. Courtesy Galerie in Situ, Paris et Gary Hill.

Notes

[1]

Cf en allemand (propos publié par la Revue de poésie) : Die Dichtung aus dem Schriftstellertum zu befreien.