La ville

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La ville

Traduit de l’espagnol parAlbert Bensoussandu même auteur
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Avant de partir pour Paris, dans les années cinquante, je dînai avec des amis dans un restaurant de grillades à l’enseigne lumineuse, encore au néon, le « Restorán Pepito’s ». Il n’y avait qu’un Sanborns, la Maison aux azulejos à Madero et une chaîne de restaurants qui préfigureraient les Vips, qu’on appelait alors les Kiko’s – avec une apostrophe ? Et en 1925, quand mes parents arrivèrent, la ville finissait rue Coahuila n° 123 et on pouvait la parcourir à pied ou dans l’un de ces petits bus dont les receveurs criaient à tous les coins de rue l’itinéraire, « Roma Mérida », « Roma Mérida », alors qu’il suffisait de voir les couleurs bigarrées dont on les peignait pour savoir lequel d’entre eux vous menait à destination, également proche à bord des multiples tramways à couleur jaune noir qui traversaient la ville. Ainsi commence le roman de Mariano Azuela, El Desquite : « L’énorme ruban d’asphalte flanqué de bosquets, de sifflets, d’arcs-boutants, de roues, de piétons, d’édifices et de coups de sonnette, vertigineusement renversé, s’arrêta à l’arrêt de Soto ».

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La ville de Mexico était alors en pleine croissance, de nombreuses familles provinciales fuyant la révolution y avaient afflué, comme on peut le voir dans les romans que Mariano Azuela écrivit quand il vivait dans la capitale. En 1925 le centre était plein de dames élégantes, un renard au cou et des chapeaux à voilette qui tombait coquettement sur le visage, chaussures et sac assortis, sourcils épilés et lèvres très rouges ; et quand les femmes chantaient elles avaient une voix aiguë et claire, la voix des femmes remplies d’abnégation et de douceur, celle d’Esmeralda et de l’Argentine Libertad Lamarque ; Lucha Reyes détonait, avec sa voix alcoolisée et toujours prête à la revanche ; plus tard, Chabela Vargas, sensuelle et tragique, chantait dans les années soixante, près de ce qui serait plus tard la station de métro Insurgentes, et ensuite Chabela se remit à chanter, dans les années quatre-vingt-dix, à « El Hábito », invitée par Jesusa Rodríguez ; les garçons d’avant portaient des complets-veston et des chapeaux ; de Sonora à Yucatán on portait le chapeau Tardán et on buvait de la bière Corona : Salvador Novo ne disait-il pas que « 20 millions de Mexicains ne pouvaient se tromper ? » Trois quarts de siècle plus tard, nous sommes près de 100 millions et la ville, à elle seule, compte déjà presque 20 millions de Mexicains.

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Dans les rues de la Merced, le vieux marché, avec son beau couvent colonial, les Indiens portaient un pantalon de laine blanche et un chapeau de paille, et les femmes marchaient à leur côté avec leur mantille de dentelle, leurs tresses et leurs jupons, ou vêtues de robes éclatantes couleur rose mexicain, comme dans les films d’Eisenstein ; les rues grouillaient d’enfants des rues, de mendiants, de chiens galeux et de portefaix ployant sous leurs énormes ballots ou transportant sur leur dos les enfants ou les femmes de classe moyenne quand la ville était inondée et que les rues devenaient des fleuves de boue ; rue Corregidora ou Jesús María, près des caisses de vêtements, on voyait des étals de fruits ou de primeurs disposés en parfait équilibre comme dans le fameux tableau d’Olga Costa. Dans des débits encore debout dans les années quarante on vendait les fameuses gélatines Rosita, jaunes et tremblantes, et des crèmes liquides à la vanille associées dans mon esprit au « tepache » [1][1] La chicha des Mexicains, bière de maïs, plus tard simple..., une boisson devenue rare, vendue dans les postes ambulants de San Cosme, à côté de Mascarones, bâtisse du xviiie siècle avec ses belles colonnes carrées, qui hébergeait alors la faculté de Philosophie et Lettres de notre Magna Casa d’études, l’UNAM.

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À la fin de la semaine sainte, le samedi, la ville se remplissait de pantins de Judas et du bruit assourdissant des crécelles qui, par leur fracas, croyaient pouvoir ouvrir les portes de la Gloire, tandis qu’on ouvrait tout grand les énormes portails des églises, ceux du couvent de Jesús María ou ceux de l’église de Popotla, à côté de l’arbre de la Noche Triste (Nuit Triste), où Cortés pleura sa défaite, dans l’antique Royaume allié de Tacuba, d’où il partit retrouver ses forces en direction de Tlaxcala. Dans l’église de Regina, obscure et brillante à la fois, les Christ sanguinolents en roseau me regardaient de leurs yeux de verre, quand j’accompagnais ma nounou à la messe. Les rangées d’immenses Judas pendus aux fils du télégraphe commençaient à éclater, certains curés donnaient leur main à baiser et les enfants les regardaient, effrayés.

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Le Centre, alors, était véritablement le Centre et il n’y en avait qu’un, un seul Centre, autour duquel s’était bâtie la ville, cette ville que nous connaissons, celle que fit construire Cortés et que nous appelons, pour ne pas dire autre chose, le Centre Historique. L’autre ville, la cité précolombienne, nous est révélée par les fouilles du Templo Mayor, son Coyolxauqui, sa Casa de las Ajaracas, son Zompantle, avec ses crânes disposés sur un autel symétrique de plusieurs étages et quantité de marches, ses chevaliers-aigles, ses gigantesques escaliers en colimaçon de pierre basaltique.

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Walter Benjamin explique son plan de travail pour récupérer Paris, la capitale du xixe siècle : « … de telle sorte qu’à travers les ruines des grands édifices l’idée de son plan architectonique parle de façon plus impressionnante qu’à travers les édifices moins grandioses, bien qu’ils soient parfaitement conservés ».

Carlos Amorales, SZG CA / barb wire, 2001. © Courtesy Galerie Serge Ziegler.

Notes

[1]

La chicha des Mexicains, bière de maïs, plus tard simple jus de fruit. (NdT)