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GHISLAINE GLASSON DESCHAUMES, Note de lecture institutionnelle : l’Europe comme discours de la centralité

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Les citoyens européens ont tendance à penser que le caractère normatif du projet européen se traduit essentiellement par des transpositions de directives de toutes natures dans le droit national des États membres. Cela est certes vrai, mais l’ambition normative de l’Europe, qu’il convient d’identifier et d’interroger rigoureusement [1][1] On salue notamment les travaux du politologue Zaki..., porte sur de nombreux autres aspects du vivre ensemble qui ne sont pas liés à la production d’un nouveau droit, et elle oriente également les politiques extérieures de l’Union européenne. C’est ainsi que la récente communication de la Commission européenne sur « un agenda européen de la culture à l’ère de la mondialisation » [2][2] Communication de la Commission au Parlement européen,..., passée malheureusement inaperçue en dehors des milieux culturels, présente la diversité culturelle comme une spécificité majeure de l’Europe et tend à l’instaurer comme norme à l’égard des autres pays partenaires. « On prend de plus en plus conscience que l’UE a un rôle unique à jouer dans la promotion de sa richesse et de sa diversité culturelles, tant en Europe que dans le monde. » Puisque, dans l’ensemble, cette communication importante marque une avancée, car elle jette les bases d’une politique culturelle de l’Union, elle doit être lue avec la plus grande attention.

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Le propos liminaire du texte étonne à plusieurs titres. Le premier est que l’Union européenne est en partie l’héritière d’États coloniaux qui, dans leurs stratégies de fragmentation des ethnies et des communautés durant la colonisation puis lors des processus de décolonisation, ont généralement mis fin à des pratiques de la diversité culturelle vieilles de plusieurs siècles. Les processus de partition de l’Inde et du Pakistan, du Proche et du Moyen Orient, de l’Afrique, et leurs effets en chaîne ont mis à mal des cultures de la diversité fondées sur des pratiques sociales, économiques, politiques et culturelles complexes. Le second point qui arrête l’attention est le silence dans lequel l’Union européenne enserre ses « voisins » et partenaires, qui n’ont pourtant rien à lui envier en matière de diversité culturelle. Dérouler les exemples de la Syrie, de l’Inde ou du Mali suffirait à montrer que la diversité culturelle n’est pas une spécificité européenne, et que d’autres pays ou régions ont précédé l’Union européenne en la matière. Non seulement ils la précèdent dans la conjugaison des langues, des religions, mais aussi dans l’élaboration de stratégies de traduction ambitieuses, comme en Inde par exemple.

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Le troisième élément de perplexité, le plus important, tient au lien établi par la Commission européenne entre le constat de sa « diversité » intrinsèque et la façon dont elle le traduit en norme en vue d’exercer une influence dans le monde. On lit ainsi dans l’introduction de la communication : « La richesse et la diversité culturelles de l’Europe sont étroitement liées à son rôle et à son influence dans le monde. […] L’UE est, et doit aspirer à être davantage encore, un modèle de “pouvoir discret”, fondé sur des normes et des valeurs comme la dignité humaine, la solidarité, la tolérance, la liberté d’expression, le respect de la diversité et du dialogue entre les cultures, valeurs qui peuvent inspirer le monde de demain pour autant qu’elles soient défendues et promues [3][3] Op. cit. C’est l’auteur qui souligne.. » Ainsi l’Europe deviendrait-elle le paradigme de la diversité culturelle dans le monde ! Et cette fonction normative, appuyée sur un « pouvoir discret » (une Europe politique pesant sur la scène internationale est encore à l’état embryonnaire) ferait d’elle ni plus ni moins que l’inspiratrice de la diversité culturelle, du fait du supposé degré supérieur (c’est-à-dire « mieux » articulé, « mieux » compris, etc.) qu’elle aurait atteint en matière de diversité culturelle – hypothèse parfaitement discutable, par ailleurs. Non seulement l’institution se place ici dans une perspective néo-coloniale qui consiste à défaire symboliquement l’autre de sa richesse, en l’occurrence à relativiser sa diversité, mais elle a pour résultat que l’Europe ré-universalise la diversité en se présentant à la fois comme sa source et son vecteur, lui ôtant sa dimension intrinsèquement horizontale et égalitaire.

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Étienne Balibar, dans L’Europe, l’Amérique, la guerre (2003), en appelle, « en tant qu’intellectuel européen », à une prise de responsabilité à l’égard du projet européen. S’il souligne l’ambivalence et l’unilatéralité intrinsèques des catégories comme la citoyenneté européenne (« C’est peu dire qu’elles ne garantissent par elles-mêmes aucun accès à l’universalité »), il n’en souligne pas moins le risque de rester coi : « Nous ne nous comportons pas assez comme les citoyens d’une Europe de la pensée et de l’engagement. » Et il ajoute : « L’universalité qui, pour nous, fait corps avec l’idée même de la politique et la mission de l’intellectuel doit résulter d’une construction pratique. »

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Douze ans plus tôt, déjà, Jacques Derrida, dans L’Autre Cap, évoquait la double obligation qui « nous » incombe, de nous faire les gardiens d’une « différence de l’Europe », mais « d’une Europe qui consiste précisément à ne pas se fermer sur sa propre identité » – et, pourrions-nous ajouter, à ne pas se fonder sur une centralité fantasmée. Dans le même mouvement, et posant que « le monde est le nom du domaine soumis à la domination impériale », Denis Guénoun concluait ses Hypothèses sur l’Europe[4][4] Hypothèses sur l’Europe, Éditions Circé, Belfort, 2000,..., écrites au début des années 1990: « Un universel après le monde: voilà ce que, en Europe comme ailleurs, on peut désormais entreprendre d’élaborer. Mais si l’Europe peut valoir comme un lieu d’élaboration de ce programme […], ce ne peut être que dans l’élargissement de sa vue, l’ouverture de son œil large – non dans le fait de scruter son miroir. »

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Le discours institutionnel de l’Europe ne cesse de creuser l’écart par rapport à ces questionnements et ces perspectives, les seules pourtant qui puissent encore nourrir un désir d’Europe. Les communications de la Commission européenne ne sont jamais anodines, elles mettent en circulation des idées et formulations résultant de longues négociations entre États membres. Elles dessinent des lignes directrices qui seront ensuite traduites dans des orientations gouvernementales au niveau des pays membres comme dans les orientations nationales des pays partenaires [5][5] Notamment dans le cadre du Partenariat euro-méditerranéen.... Elles influencent aussi les élus, les institutions et, in fine, les acteurs de la société civile. Ceux qu’on appelle les professionnels de la culture ne manqueront pas d’être influencés par cette communication sur l’agenda européen de la culture à l’ère de la mondialisation, et pas uniquement dans ses volets programmatiques et pratiques. S’ils ont porté sur elle un regard critique, cela n’a pas pris la forme de positions publiques susceptibles de conduire à un débat politique. Le lecteur pressé retiendra que la posture d’Européens « unis dans la diversité » est censée inspirer le monde plutôt qu’elle aurait à apprendre du monde.

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L’institution ne crée pas les conditions d’émergence d’un nouveau geste [6][6] « […]inventer un autre geste, une longue geste en vérité... (Derrida) – en l’occurrence, celui du traducteur, le seul possible pour qu’une « politique de la relation » [7][7] J’emprunte ce terme à Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau,... de l’Europe à ses autres se développe.

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L’Europe, l’Amérique, la guerre a pour sous-titre « Réflexions sur la médiation européenne ». Étienne Balibar y développe l’idée de l’Europe comme médiation, son évolution vers un nouveau projet qui ne « consiste[rait] pas tant à faire émerger une nouvelle puissance (voire une nouvelle “superpuissance”) qu’à faire entrer en jeu un nouveau régime de puissance dont personne […] ne pourrait être considéré comme le porteur ou le propriétaire exclusif. Car une telle puissance est essentiellement relationnelle, elle se traduit par une évolution tendancielle des structures et des rapports de force, ou par la consistance croissante que revêtent des résistances et des alternatives au cours dominant [8][8] L’Europe, l’Amérique, la guerre, Éd. La Découverte,.... » La Commission européenne projette l’Europe dans le monde comme un « pouvoir discret » (ou « soft power » dans la version anglaise du texte). Mais la conception développée dans la communication est de fait dénuée de toute « médiation », celle-là même qui donne au « nouveau régime de puissance » proposé par E. Balibar tout son sens. Que cela soit ou non intentionnel, l’Union européenne ne parvient pas à se démarquer d’une logique de domination qui, pour être sans commune mesure avec celle des États-Unis, ne se trouve pas moins en complet déphasage avec une pensée de la relation et de la médiation. En creux du texte communautaire, c’est bien une position subalterne qui est dévolue aux pays partenaires de l’Union européenne. Sous cet angle, le propos est en cohérence avec la « politique européenne de voisinage », qui gouverne depuis 2005 la relation de l’Union européenne avec les pays qui lui sont frontaliers et voisins : celle-ci part de la centralité européenne pour se déployer vers les périphéries (les pays partenaires), appelées à devenir autant de marches (au sens des marches des grands empires) garantissant « la paix, la sécurité, la prospérité ». Force est de constater que le champ de nouvelles emprises orientalistes, que l’orient s’appelle ici l’ouest du Maghreb, la Méditerranée ou les pays de l’est de l’Europe, reste ouvert.

Notes

[1]

On salue notamment les travaux du politologue Zaki Laïdi sur cette question.

[2]

Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen, au Comité des Régions, relative à un agenda européen de la culture à l’ère de la mondialisation, du 10 mai 2007, réf. COM(2007) 242 final.

[3]

Op. cit. C’est l’auteur qui souligne.

[4]

Hypothèses sur l’Europe, Éditions Circé, Belfort, 2000, p. 362.

[5]

Notamment dans le cadre du Partenariat euro-méditerranéen et de la Politique européenne de voisinage.

[6]

« […]inventer un autre geste, une longue geste en vérité qui suppose la mémoire précisément pour assigner l’identité depuis l’altérité, depuis l’autre cap et l’autre du cap, depuis un tout autre bord » (Derrida, op cit., p. 33).

[7]

J’emprunte ce terme à Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, qui l’avaient développé au sujet de la société française dans une lettre ouverte adressée en 2005 au ministre de l’Intérieur d’alors, intitulée « De loin ».

[8]

L’Europe, l’Amérique, la guerre, Éd. La Découverte, Paris, 2003, p. 42-43.

Titres recensés

  1. GHISLAINE GLASSON DESCHAUMES, Note de lecture institutionnelle : l’Europe comme discours de la centralité