L'introuvable identité. Destins freudiens de l'identification

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L’introuvable identité. Destins freudiens de l’identification

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Notre propos est de dessiner l’apport propre de la psychanalyse à la question de l’identité, concept fondé sur une ambiguïté en quelque sorte structurelle. C’est là moins une critique préalable qu’un constat : la notion d’« identité » se nourrit d’ambiguïté, tant une secrète « amphibologie » la travaille. Pourtant il n’est pas aisé de se débarrasser du mot, si mobilisé soit-on contre ses équivoques, le discours « anti-identitaire » risquant de tourner à la ritournelle comme son antonyme, le discours de l’identité. Ce n’est donc pas un hasard s’il s’impose encore à la réflexion. Ce mot-piège incontournable, espèce de fatalité des discours, doit être mis à l’épreuve de la « pierre de touche » analytique. Il ne suffit pas de « bouder » l’identité, il convient de montrer ce qui se joue dans son ambiguïté native.

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Là intervient en effet le « savoir de l’inconscient ». Il ne s’agit pas tant de produire quelque « psychanalyse de l’identité » que de suggérer la « réforme de l’entendement » que requiert le concept d’identité, sous la pression de l’expérience clinique du réel inconscient et dont la « sorcière métapsychologie », théorie analytique, s’empare.

L’identité, notion ou concept ?

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L’identité énonce le caractère intrinsèque de ce qui est un et le caractère extrinsèque (comparatif) de deux choses supposées non différentes.

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Autrement dit le mot énonce l’adhésion supposée d’un être à lui-même et l’assimilation d’une chose à une autre supposée « identique ». Le point commun est le caractère identifiable d’un être, en son ipséité et/ou sa différentialité. Autrement dit, il s’agit du caractère de ce qui demeure identique à soi-même, selon l’écrasante logique de l’équation A=A. Mieux : c’est le caractère de ce qui est comparable à soi et perdure dans ce faire-un avec soi, qui dès lors peut être désigné comme « soi-même », self.

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Le terme « identité » est né au XIVe siècle chez Oresme comme traduction de l’identitas. C’est bien un produit conséquent de la scolastique. C’est corrélativement ce qui permet de reconnaître une personne et de la distinguer de toutes les autres. On comprend au passage l’intérêt de tous les « pouvoirs » de s’assurer de l’identité d’une chose à elle-même : les « empreintes digitales » sont venues inscrire l’identité sur le tégument même, avant que le code génétique ne produise le critère (quasi) infaillible d’identification.

L’identification est un terme du XVIIe siècle, comme « faire-identique ». L’identité postule une fidélité de l’être singulier à lui-même, en sorte que son mode d’altération même vienne spécifier et confirmer cette adhérence à soi.

L’envers inconscient de l’identité

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Qu’est-ce que la psychanalyse peut dire en substance de cela, en quoi affecte-t-elle ce discours de l’identité ?

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Freud aborde l’identité deux fois, comme « identité » de perception et comme identification, fonction inconsciente.

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Le processus primaire – qui se manifeste par la libre circulation de l’énergie, par opposition au système conscient, qui implique le processus secondaire, avec liaison de l’énergie, tend à l’identité de perception, soit au réinvestissement de la perception liée à l’expérience de satisfaction (par opposition à l’identité de pensée visée par le système perception/conscience). L’identité de perception se comprend donc en référence à l’indifférence à la réalité et à la régulation par le seul principe de déplaisir-plaisir – celui-ci visant à rétablir par les voies les plus courtes « l’identité de perception ». On relèvera que l’identité ne relève pas ici de la permanence d’une substance, mais d’un réinvestissement obstiné et erratique du même garant de plaisir.

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L’identification, elle, comme processus inconscient du « se-faire identique », désigne le « vouloir être comme », soit désir de « l’être idem »… à l’autre. C’est, pour le dire fonctionnellement, faire passer une « propriété psychique » de l’autre en soi – ce qui va au-delà de la simple « imitation », en quelque sorte extrinsèque. Au-delà de quelque réflexe d’imitation infantile comme étayage de l’identité, c’est la mise au travail de l’identification qui est en jeu.

Le devenir-autre ou le sujet oedipien

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Pour Freud, cela se déchiffre dans la dialectique psychosexuelle. Le problème ouvert par celle-ci est que le sujet, astreint à une identité anatomique implacable – « destinale », tant « l’anatomie est le destin » (en ce sens hyper-identitaire) –, se voit simultanément poser la question de l’assomption de son sexe, via les relations d’objet et les rapports identificatoires. Ce qui revient au clivage grammatical : « vouloir avoir » (l’objet) et « vouloir être-comme » (l’autre sujet). S’identifier – la forme pronominale est là essentielle –, c’est s’altérer, mais cela même constitue un mouvement du sujet, pris dans la dialectique de l’aliénation et de la séparation décrite par Lacan.

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On comprend que l’identification n’est pas réalisation, remplissement ou accomplissement de l’identité, mais en quelque sorte son antonyme. En un sens ce devenir-autre est un scandale pour une pensée de l’identité, autant que son statut matériel dont témoigne toute l’expérience analytique.

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On voit se dessiner une formule extraordinaire : contrairement à la libido qui vise l’objet, l’identification vise le sujet ou la personne-objet. S’identifier, c’est viser le sujet. L’identification est le mode d’emploi inconscient de l’autre. Passion visant l’autre comme sujet et tendant à se l’approprier comme sujet. C’est bien au sens le plus général un mouvement libidinal, mais qui prend la forme de l’idéal. Il y a tout d’abord la passion visant ce sujet que le moi veut être. L’identification est réceptivité active.

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Le surmoi constitue la sédimentation des relations d’objet parentales, le « pauvre moi » tentant d’assurer une certaine insistance d’identité, à la façon de l’Auguste de cirque, feignant de mener le jeu, alors qu’il se trouve en position de servir deux maîtres à la fois, le ça et ses exigences de pulsion et le surmoi avec ses impératifs sévères.

L’identification narcissique

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La mise au jour du narcissisme, « libido du moi », met à jour, en quelque sorte à l’arrière de la dialectique objectale, cette « ligne de fiction ». Ce que Lacan systématisera en repositionnant l’événement de l’identification, dans Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, comme « la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image ».

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Épreuve spéculaire du moi, passion primitive qui configure l’identité à un mirage originaire, celui du « narcissisme originaire » freudien.

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Bref, depuis l’expérience du miroir ou l’entrée dans le narcissisme originaire, il y a une passion du moi à se ressembler – mais la moindre expérience de la photographie montre la difficulté du moi à assumer sa ressemblance (à lui-même). Cela figure assez bien les malheurs de l’identité à travers l’« auto-portrait ».

La trilogie identificatoire

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Au carrefour de ces deux dimensions – œdipienne/symbolique et narcissique/imaginaire – se dégage un « s’identique-faire », soit la fonction inconsciente d’identification. Il est d’autant plus révélateur qu’il faudra attendre la section 7 de Psychologie des masses et analyse du moi pour obtenir ce petit traité de l’identification, le plus développé de toute l’œuvre freudienne. On y trouve distinguées trois formes : (a) l’identification au père préœdipien, forme la plus originaire du lien affectif à un objet ; (b) l’identification comme substitut, par voie régressive, comme dans le symptôme hystérique, d’un lien objectal libidinal, en quelque sorte par introjection de l’objet dans le moi ; enfin, (c) l’identification dès qu’est perçue une certaine communauté avec une personne qui n’est pas objet des pulsions sexuelles, sur la base d’un « trait unique » (einziger Zug).

L’identification, passion du père

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Ainsi s’identifier au père, ce n’est pas vouloir l’avoir comme objet, c’est le viser comme sujet, mais du même coup en faire l’Objet identificatoire. L’identification ne fait pas que copier, elle réinvente le père, on peut même dire qu’elle l’invente, sous l’égide de l’idéal. En d’autres termes, « le père » est une invention du fils – et de la fille, selon leurs propres besoins, celle-ci l’employant en antidote du si puissant lien maternel d’origine.

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C’est pourquoi Freud pose l’identification primaire au père, avant toute identification. Tel est l’enfant, veut « faire-le-père ».

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Cela donne vue, par rebonds, sur trois dimensions : la structure du symptôme homologue à la dialectique narcissique-œdipienne, la question du masculin et du féminin et le mécanisme du lien social en son versant inconscient.

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En second lieu en effet, l’identification peut prendre la place du choix d’objet, l’aimer (l’objet) régressant en vouloir être comme (lui) – ce qu’éclaire la dialectique passionnelle. Ce qui retrouve sa forme archaïque, orale, cannibalique. Idée remarquable : une fois perdu, l’objet aimé fait l’objet d’une identification. À preuve la retrouvaille des dépouilles des objets aimés dans le moi.

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En troisième lieu, il suffit d’un « trait unique » pour s’identifier – ce que Lacan radicalisera comme « trait unaire », base de la logique de l’identification. L’identification n’est donc en aucun cas importation de la « personnalité » de l’autre, mais l’identification partielle, soit le détachement d’un trait qui fait lien dans la séparation. L’identification se reconnaît au fait que tout à coup le sujet se surprend en train de mimer un trait microscopique de l’autre, en un effet de possession d’aspect démonique. Le « trait unaire » met en lambeaux l’identité comme l’identification vecteur d’identité.

C’est pourquoi l’identification et son support idéalisant s’adossent au vœu de mort : l’autre est secrètement immolé pour que s’en conserve un trait en quelque sorte commémoratif qui ancre d’autant plus solidement l’identification.

Clinique de l’identification

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Cela se vérifie aux conséquences cliniques, que l’on évoquera ici seulement au titre d’illustration du modèle métapsychologique et pour saisir comment travaille l’identification dans le symptôme, redessinant le portrait d’une supposée identité psychique.

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Ainsi de la genèse du choix d’objet homosexuel : « Chez tous nos homosexuels masculins, il y eut dans la première enfance… un lien érotique intense à une personne féminine, généralement la mère… L’amour pour la mère… succombe au refoulement. Le garçon refoule l’amour pour la mère, en se mettant lui-même à la place de celle-ci, en s’identifiant à elle et en prenant sa propre personne pour le modèle à la ressemblance duquel il choisira ses nouveaux objets d’amour. Il est devenu homosexuel… il trouve ses objets d’amour sur la voie du narcissisme. » Détermination narcissique, d’assimilation de l’objet au moi qui se retrouve dans la psychose : « la paranoïa dissout de nouveau l’identification, elle réinstaure toutes les personnes aimées dans l’enfance qui avaient été laissées de côté… et dissout le moi lui-même dans des personnes étrangères ».

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On sait aussi comment, dans la mélancolie, l’identification catastrophique à l’objet perdu, dont « l’ombre tombe sur le moi », décide du destin du sujet. On voit que la mélancolie accomplit le comble de l’identification, avec le mort – ce qui rappelle le fond mélancolique de toute identification. Quant à la « personnalité », c’est chez le paranoïaque qu’on la trouve le plus solidement fixée – jusqu’à « l’êtrification ».

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L’identification hystérique, elle, révèle un mécanisme étonnant : « double identification » : « Un symptôme hystérique est l’expression d’une part d’un fantasme sexuel inconscient masculin, d’autre part d’un fantasme sexuel inconscient féminin ». C’est le drame de la mascarade hystérique que de ce « double-faire…l’homme et la femme ». C’est ce qui donne sa vraie problématique à la problématique du masculin et du féminin – alors que la notion de « genre » est venue curieusement réintroduire une catégorie (grammaticale) d’identité, là où il s’agit de penser une question logique en son genre – ce que Lacan porte à l’expression avec « l’impossible du rapport sexuel » – qui introduit cette transe identificatoire qui éclaire la relation hommes/femmes.

L’identification, ressort social

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Ce n’est pas tout : l’identification des moi est rendue possible par l’idéalisation en commun, ce qui produit l’objet. Conformément à la formule proposée dans la section VIII de l’essai sur Psychologie des masses et analyse du moi : la foule artificielle ou institution (telles l’Église et l’Armée) est définissable comme « une somme d’individus qui ont placé un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont par suite identifiés les uns aux autres dans leur moi ».

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On notera que l’identification, centrale dans la dialectique œdipienne singulière, se présente dans le lien social comme l’effet de l’idéalisation en commun, soit du transfert du désir social. L’idéal et son corrélat identificatoire porte à l’expression le Janus bifrons du sujet, sur les champs dits « individuel » et « collectif ».

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En contraste des modèles sociologiques de l’identité, qui font florès, la psychanalyse du lien social désigne donc l’objet de l’idéal comme ce qui vient recouvrir le trou de l’objet commun : si les idéaux du moi sont reliés par l’objet extérieur et les « moi » par l’identification, la ligne de l’objet supposé commun est la seule non reliée.

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Le pousse-à-l’idéal vient en suppléance de cet impossible objet, seulement cause du désir collectif, ce qui reserre de façon d’autant plus poignante à l’occasion les liens identificatoires.

L’identification comme anti-identité

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Que ressort-il de ce trajet ? Que l’identité n’est pas le support des identifications, mais ce qui est généré par le train et le travail des identifications. C’est la résultante d’un procès.

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D’où à une extrémité un point de vulnérance spéculaire (narcissique) – par où le sujet fait trait avec l’autre, embrayant, à l’autre extrémité, un travail de rapport à l’autre symbolisé et faisant symptôme.

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La notion d’« identité » est un fétiche verbal venant boucher ce trou central, un peu analogue au nom propre auquel le sujet est d’autant plus accroché qu’il vient recouvrir un vide central auquel il s’identifie, entre assurance et vertige. En contraste des discours de « changement » de l’identité, supposée d’abord intangible, la psychanalyse explore ce travail constant de cette course par laquelle il tente d’étreindre son image tout en faisant trace en référence à l’objet inconscient du (pour le) désir : là où l’identité était – dans l’autre, plutôt que dans le soi – l’identification est ce que le sujet ne cesse de faire advenir…


Références bibliographiques

  • S. Freud, Fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité, 1909 ; Deuil et mélancolie, 1915 ; Psychologie des masses et analyse du moi, 1921.
  • P.-L. Assoun, Introduction à la métapsychologie freudienne, Quadrige, 1993, Paris, PUF ; La Métapsychologie, Que sais-je ?, 2000, Paris, PUF ; Psychanalyse, Quadrige, 2de éd., 2007, Paris, PUF ; Leçons psychanalytiques sur Masculin et féminin, 2005, Economica ; Le Couple inconscient, 2de éd., 2004, Economica ; Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture, 2de éd., collection « U », 2008, Paris, Armand Colin ; Dictionnaire thématique, historique et critique des œuvres psychanalytiques, 2009, Paris, PUF ; Lacan, Que sais-je ?, 2de éd., 2009, Paris, PUF.
  • J. Lacan, Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, 1949, in Écrits ; Le Séminaire L’identification.

Plan de l'article

  1. L’identité, notion ou concept ?
  2. L’envers inconscient de l’identité
  3. Le devenir-autre ou le sujet oedipien
  4. L’identification narcissique
  5. La trilogie identificatoire
  6. L’identification, passion du père
  7. Clinique de l’identification
  8. L’identification, ressort social
  9. L’identification comme anti-identité