L'identité culturelle a-t-elle des papiers ?

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L’identité culturelle a-t-elle des papiers ?

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S’interroger sur le change de l’identité est sans nul doute la bonne manière de fausser compagnie à l’obsession des origines et à son corollaire, l’intégration, pour laquelle les identités ne peuvent être qu’homogènes et exclusives les unes des autres et non pas composites et mouvantes. S’agissant de la question problématique entre toutes, de l’identité culturelle, les faits montrent que c’est souvent dans les termes violents du changement d’identité qu’elle se traduit concrètement pour les individus. Pensons aux migrants et aux émigrants, aux exilés et aux clandestins, auxquels il est demandé explicitement ou insidieusement de renoncer, de taire ou d’oublier leur identité d’origine et leur provenance (pays, langue, religion, mœurs, etc.) comme préalable à leur intégration dans la communauté nationale d’accueil. Le passage des frontières territoriales et culturelles se marque en effet par une assignation d’origine, en l’occurrence étrangère, qui va bien au-delà des simples formalités administratives. Aussi, avant d’en venir à une amorce de déconstruction de la notion d’identité culturelle, il n’est pas inutile d’en fixer l’enjeu en donnant des exemples de ses effets pratiques.

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Un premier exemple discret mais saisissant de ces frontières invisibles autrement plus prégnantes dans le quotidien que les frontières étatiques : on peut observer dans les aéroports parisiens qui accueillent les étrangers avec des messages de bienvenus rédigés dans les langues les plus répandues en Europe qu’il n’en figure aucun en langue arabe. Ce fait est d’autant plus révélateur qu’un nombre considérable de voyageurs arabophone-transitent par les aéroports parisiens, ceci depuis de très nombreuses décennies, et alors même qu’une part importante de la population française parle l’arabe. C’est le cas typique d’une frontière culturelle qui ne dit pas son nom en consonance avec d’autres pratiques bien connues dans l’hexagone, notamment la discrimination à l’embauche, pour ne citer que celle-ci. À l’heure de l’Union de la Méditerranée avec son ambition de fédération culturelle et environnementale des pays riverains du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest du bassin méditerranéen, on est fondé à interroger l’appel de certains au partenariat dans l’égalité de tous les pays et de toutes les cultures : pour paraphraser Orwell dans La Ferme des animaux, y aurait-il des langues et des cultures plus égales que les autres ? Un deuxième exemple, emprunté au beau livre de Georges Pérec et Robert Bober, Récits d’Ellis Island[1][1] Georges Pérec, Robert Bober, Récits d’Ellis Island,..., raconte l’histoire d’un vieil émigré juif russe qui se présente devant un agent des services d’immigration ; alors qu’il est invité à donner son nom, le fonctionnaire qui le trouve imprononçable lui propose, en fait lui impose, de prendre un nom à consonance plus américaine : ce sera Rockfeller ! Passant peu après devant un autre agent qui lui redemande son nom, le vieil homme lui répond spontanément dans son yiddish natal : « schon vergessen ! » (déjà oublié) ; et l’autre d’entendre « Sean ou John Ferguson » qui restera son nom officiel. Le caractère poignant de l’anecdote tient à son mélange contrasté, et même humoristique, de très forte violence symbolique et de passage en douceur d’une langue à l’autre. D’un côté, la brutalité de l’effacement du nom propre et de l’autre la quasi transcription phonétique d’une expression yiddish en américain où se transporte et se retient sa provenance. Refoulé par les services d’immigration et par la langue américaine, le yiddish, sinon le nom, y fait retour par le détour d’une consonance clandestine qui offre un magnifique exemple des ruses transgressives de l’inconscient et des langues dans le passage des frontières. Il n’est pas impossible que ce passage là ait facilité l’acclimatation américaine du vieux juif russe. S’agissant d’émigrants maghrébins vivant en France, la psychanalyste Alice Cherki a montré combien ce qu’elle appelle « la silenciation » sur les origines, ou plutôt sur la provenance, produit de dégâts pour les individus qui ne trouvent pas d’autre issue que cette impasse sur leur passé : « ces “silenciations”, écrit-elle, donnent lieu à la construction de frontières hérissées comme des murs aussi bien sur le plan géographique que psychique [2][2] Alice Cherki, La Frontière invisible. Violences de... ». Emprunté au cinéma, le dernier exemple attire l’attention sur ce qu’on pourrait appeler l’arrogance identitaire et ses effets xénophobes. Dans Le Limier (Sleuth), magnifique dernier film de Joseph Mankiewicz sorti en 1972, deux hommes s’affrontent dans un duel aussi brillant et pervers que possible, Andrew Wyke (Laurence Olivier) écrivain anglais et mari trompé, a invité dans sa propriété, en l’absence de sa femme, l’amant de celle-ci, Milo Tingle (Michael Caine), coiffeur d’origine italienne. Dans l’un des échanges à fleurets mouchetés entre les deux hommes, Milo Tingle raconte comment il est devenu Anglais, ce que Andrew Wyke ne manque pas de relever à la manière toute britannique de l’understatement : « oh !… devenu Anglais ? ». Cette pointe féroce qui épingle l’autre en métèque qui ne pourra jamais au grand jamais devenir l’égal et le même que l’Anglais « de souche » résume à elle seule toute l’équivoque de la notion d’identité culturelle par rapport à celle de nationalité qui, elle, obéit à des critères bien définis.

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Le doute d’Andrew Wyke, qui n’est autre ici que le masque de sa certitude, reste cependant ouvert à plusieurs interprétations. La première, la plus évidente sans être la mieux fondée, est celle d’une conception essentialiste et racialiste de la notion de culture : on ne devient pas, on est anglais par filiation et ascendance immémoriale. C’est ce que traduit d’une certaine façon la conjugaison de la grande tolérance anglaise envers les étrangers et d’une pratique communautariste peu ouverte à la mixité des alliances et des mariages. La deuxième interprétation insiste sur la formation et la sédimentation historique d’une culture qu’un instinct de conservation protectionniste finit par isoler et reproduire sous la forme d’un type stable de modes de vie et de valeurs. La troisième est celle de Milo Tingle qui ne s’en tient qu’en apparence à un rabattement de la culture sur la nationalité par la voie officielle de la naturalisation mais qui, plus profondément, insiste sur l’acclimatation-adaptation à une culture et à ses usages, et par conséquent sur la dimension de l’échange et de la mixité. C’est la mixité impliquant égalité que l’arrogance identitaire refuse en manière de garantie de sa pureté et de sa supériorité, gage pour celui qui s’en « remparde » d’une propriété inappropriable et non-cessible. Toute la question est de savoir dans quelle mesure cette croyance à la pureté et à l’homogénéité d’un type culturel est fondée ? Dans le film infiniment subtil de Mankiewicz, tout porte à croire qu’il s’agit d’une croyance défensive et réactive consistant à sauver les meubles, anglais de préférence, pour ne pas perdre la face de l’identité et de la supériorité dans un jeu qui se joue à égalité.

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Le paradoxe de la notion d’identité culturelle consiste à produire un semblant d’unité homogène à partir d’un bric-à-brac aussi bien historique que psychologique et social. On connaît la théorie organiciste et historiciste de Taine selon laquelle la formation d’une culture obéit aux mêmes principes d’explication que ceux qui ont cours dans les sciences de la nature. Dans l’introduction à L’Histoire de la littérature anglaise (1863), il écrit que « le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre », en quelque sorte des produits du terroir qui associent à la nature du terrain, les pratiques et les transformations de l’industrie humaine qu’il autorise et qu’elle invente. Plus que fille de son temps, la culture est fille de la race, qui est moins pour Taine une détermination biologique que l’élaboration-sélection au long cours d’un type collectif physique et mental, du milieu géographique et du moment. La littérature anglaise est fille d’un type humain industrieux et ingénieux, d’un milieu, l’insularité, et d’un moment, la révolution industrielle. On retrouve des considérations de ce genre, quoique autrement et plus sérieusement étayées, dans L’Identité de la France (1986) de Braudel. L’inconvénient de ce genre d’approche est de prouver ce qu’elle présuppose au départ, à savoir l’existence d’un type stable identifiable jusque dans ses variations géographiques et historiques. À trop chercher les ressemblances et les continuités, on finit par annuler les différences, les écarts et l’irréversibilité des ruptures, et par fondre dans l’homogène ce qui est une combinaison plus ou moins réussie et instable d’éléments hétérogènes. Les langues en sont l’exemple même quand, à l’ère des constructions nationales aux XVIIIe et XIXe siècles, elles ont été soumises à une purification linguistique destinée à faire disparaître de la conscience et de la pratique collective, les nombreux emprunts dialectaux, idiomatiques et étrangers [3][3] Voir à ce sujet Landry Tristan, La Mémoire du conte....

Sur le versant psycho-social, la notion d’identité culturelle n’est pas moins sujette à critique dès lors qu’elle présuppose une identité commune subsumant les autres identités collectives et individuelles. L’anthropologie psychanalytique est ici d’un grand secours. Après avoir montré que l’identité individuelle n’a rien de substantiel mais se compose d’une somme d’identifications aux adultes tutélaires, Freud démontre de même dans Psychologie collective et analyse du moi[4][4] « troisièmement, l’identification peut avoir lieu chaque... que l’identité collective trouve son origine dans une identification à des traits communs qui vont permettre à des individus dissemblables de se fondre dans un idéal du moi collectif émotionnellement surinvesti. L’un des déterminants de l’identification collective se trouve dans la langue commune et plus particulièrement dans l’un des traits qui singularisent la manière de la parler, l’accent. C’est notamment le cas de l’anglais qui, dans le contexte globalisé d’un usage standard de cette langue, retrouve son rôle de marqueur identitaire à travers l’accent propre aux Britanniques, mais tout autant du français, qui sert aussi bien à identifier une vaste communauté francophone disséminée de par le monde qu’à en distinguer le français de France dont les locuteurs communient dans la croyance d’être dépourvu d’un accent, toujours supposé être un élément étranger à la pureté de la langue [5][5] Sur le statut de langue dans la composition des identités.... Les identités individuelles étant déjà réductrices au regard de leur caractère hétéroclite et changeant, on mesure les conséquences d’une essentialisation des cultures qui en même temps qu’elle méconnaît la diversité et les tensions qui les travaillent et les met en mouvement, aboutit à les rendre exclusives les unes des autres dans l’exacerbation de ce que Freud a si bien dénommé « le narcissisme des petites différences ». Il est remarquable à cet égard que la réflexion freudienne sur les fondements et les équipements de la civilisation ait trouvé son moment, son origine et sa matière dans le désastre européen de la Première Guerre Mondiale qui a vu les cultures européennes prises de fièvre nationaliste se dresser les unes contre les autres. Encore récemment, durant la guerre des Balkans, la résurgence du spectre d’un nationalisme ivre de purification ethnique, culturelle et linguistique s’est entre autres traduite par une politique volontariste de séparation du serbe et du croate qui ne formaient sous l’appellation de serbo-croate qu’une seule et même langue.

En guise non pas de conclusion mais de préliminaire à toute réflexion sur la question des identités culturelles, il ne sera pas inutile de rappeler ces lignes de Marc Crépon qui montre que les identités ne sont jamais que des emprunts qu’on a fait siens : « les identités culturelles sont toujours plus hétérogènes et composites que ne le voudrait leur instrumentalisation. Toute invocation d’une quelconque appartenance ou d’un quelconque héritage, sur un mode exclusif, se retourne contre celui qui la formule. Il n’y a pas d’identité qui ne se définisse autrement que dans sa relation avec une pluralité d’altérités, dont elle hérite et auxquelles, en un sens, elle appartient, de ce fait même [6][6] Marc Crépon, Altérités de l’Europe, éd. Galilée, Paris,... ».

Notes

[1]

Georges Pérec, Robert Bober, Récits d’Ellis Island, 1994, Paris, P.O.L., p. 17-18.

[2]

Alice Cherki, La Frontière invisible. Violences de l’immigration, 2006, Paris, éd. Elema, Paris.

[3]

Voir à ce sujet Landry Tristan, La Mémoire du conte folklorique de l’oral à l’écrit : les frères Grimm et Afanasiev, 2005, Québec, Presses de l’Université Laval.

[4]

« troisièmement, l’identification peut avoir lieu chaque fois qu’une personne se découvre un trait commun avec une autre personne », Freud, Essais de Psychanalyse, Psychologie et analyse du moi, chapitre « l’identification », 1971, Paris, Payot, p. 129.

[5]

Sur le statut de langue dans la composition des identités collectives, on se reportera au beau film de Nurith Aviv, D’une langue à l’autre, pour ce qu’il montre des arrangements et des bricolages originaux que les Israëliens nés dans une autre langue (russe, arabe, français, allemand, yiddish, hongrois, etc.,) sont amenés à inventer pour vivre leur situation.

[6]

Marc Crépon, Altérités de l’Europe, éd. Galilée, Paris, 2006, p. 22-23.