Post-Porn

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Post-Porn [*]

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Bienvenue

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« Approchez, bonjour, comment allez-vous ? Merci d’être venu. Vous êtes le bienvenu ». C’est avec ces mots qu’au début des années quatre-vingt-dix, Annie Sprinkle accueillait ceux qui s’approchaient non pas du seuil de sa maison, mais de celui de son vagin. Et qu’elle créait ainsi la première performance post-porn.

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Bien qu’il soit difficile de déterminer avec exactitude la date de naissance de la production post-porn au sens strict du terme, on peut affirmer que The Public Cervix Announcement a définitivement marqué le passage d’une production porn mainstream à un porn doté d’un contenu politique et d’objectifs de transformation sociale.

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Cette performance présente en effet de nombreuses caractéristiques constitutives du post-porn : abolition de la distinction entre public et privé, usage de l’ironie, rupture avec la dichotomie sujet/objet, effacement de la frontière entre la culture légitime (l’art) et les productions culturelles illégitimes (la pornographie), implication des spectateurs, exposition publique de pratiques traditionnellement inscrites dans la sphère privée, dénonciation de la médicalisation des corps, renversements, mise en question du lien entre sexe et sexualité, usage de prothèses (le spéculum dans ce cas). Le post-porn rompt avec toutes ces dichotomies, mettant l’accent sur la dimension politique de la sexualité et la sortant de la sphère privée dans laquelle elle est reléguée, comme l’explique Marie-Hélène Bourcier (2005, p. 378-379) : « L’émergence d’un mouvement et d’une esthétique post-pornographiques (post-porn) à la fin du xxe siècle constitue une critique de la raison pornographique occidentale. Elle peut être analysée comme un “discours en retour”, pour reprendre les termes de Foucault, venu des marges et des minoritaires de la pornographie dominante : les travailleurs(ses) du sexe, les individus qui se prostituent, les gays, les lesbiennes, le BDSM (bondage, discipline and sado-masochism), les queer, les trans, les déviants du général assumés comme tels. Le déclic post-porn relève également d’une déconstruction et d’une dénaturalisation de la pornographie moderne comme technologie de production de la “vérité du sexe”, des corps et des genres (masculinité, féminité) qui n’auraient pas été possibles sans l’apport des théories féministes, post-féministes pro-sexe et queer ».

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Le post-porno procède à un renversement de l’usage du corps dans la pornographie, en lui donnant une valeur politique fondamentale. Selon le collectif Go fist fundation : « Le post-porn est le seul art qui représente les pratiques sexuelles telles qu’elles existent : avec des fluides, des odeurs, de la sueur, des bruits. C’est l’art qui se charge de montrer “notre” sexualité dépouillée de tout romantisme et qui nous rapproche de notre animalité. C’est une revendication de notre sexualité, c’est une expérimentation ouverte à toutes les personnes aux corps, tailles, orientations sexuelles, genre, dé-genre différents. […] Le post-porn […] ouvre la porte à la visualisation de nos fantasmes et de nos désirs. […] Dans nos sociétés hétéronormées et patriarcales, on nous apprend à sentir et à vivre la sexualité comme quelque chose de secret, nous la rendons publique pour revendiquer et partager ce dont nous ne voulons pas faire un secret [1][1] http://gofistfoundation.pimienta.org/temas/index.h.... »

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Si « Le post-porn est un enchaînement transversal qui pénètre les sphères les plus diverses de la sexualité et de la production d’images, que ce soit sur Internet ou dans les industries culturelles de masse, dans l’art ou dans la théorie, dans la micro comme dans la macro-politique » (Stüttgen 2007a, p. 278), je chercherai ici à préciser quelques éléments qui peuvent être considérés comme des dénominateurs communs à l’ensemble de la production post-pornographique. Il ne s’agira pas de traiter de celle-ci de manière exhaustive, car ce serait une opération ambitieuse et contradictoire. Il n’est pas possible de définir de façon rigide une production artistique et culturelle post-porn, parce que cette appellation englobe une multitude de facettes, de nuances, parfois même de contradictions. Nous parlons d’un phénomène fluide, qui cherche à se libérer des catégories. Les mêmes personnes peuvent se définir comme post-porn et rejeter dans un même temps l’idée d’appartenir à un mouvement homogène, certaines d’entre elles refusant jusqu’à l’idée d’un mouvement collectif, doté de caractéristiques distinctives [2][2] Voir les entretiens dans le documentaire de Lucía Egaña.... Il n’est pas possible d’utiliser des paramètres bien définis pour qualifier la production post-porn. Sa nature fluide accentue sa valeur politique.

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Il est également difficile de s’appuyer sur un corpus théorique légitimé [3][3] Dans la littérature scientifique mainstream, les travaux.... La littérature est riche, mais très variée ; il s’agit essentiellement de blogs, de sites web et de textes produits par les performeurEs et les activistes queer [4][4] Voir par exemple le site « Malapecora », créé par l’écrivaine,.... La production d’un savoir post-porn repose sur une tentative d’effacement de la frontière entre théorie et pratique, grâce au « do it yourself », ce qui, dans ce cas, permet de se libérer du poids des citations et des références.

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Cet article présente les premiers résultats d’une recherche consacrée au post-porn, envisagé d’un point de vue spatial. Le post-porn peut-il perturber l’ordre hétéronormatif de l’espace public ? A-t-il ce potentiel de subversion ?

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Le corpus de donnés est formé principalement de textes, de vidéos, de clips, de photographies repérés à travers mes recherches sur le terrain [5][5] Mon terrain s’est concentré sur l’Espagne et l’Italie.... et sur Internet.

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Je ne prétends pas ici à l’exhaustivité, je vais simplement développer quelques réflexions à partir d’exemples significatifs.

« Il est temps d’apprendre du godemichet » (Manifeste contra-sexuel)

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Dans le sillage du féminisme pro-sexe, le mouvement post-porn poursuit l’exploration éclectique des sexualités et des imaginaires. Le terme a été utilisé par Annie Sprinkle dans les années quatre-vingt-dix pour définir son show : « Nous avons choisi le nom Post-Porn Modernist[6][6] Voir http://anniesprinkle.org/projects/archived-pr..., un terme que l’artiste néerlandais Wink van Kempen avait inventé pour qualifier un genre nouveau de propos sexuellement explicite, peut-être plus expérimental visuellement, plus politique, avec davantage d’humour, mais aussi plus “arty” et éclectique que ce qui existait alors. L’art sexuel post-moderne pouvait contenir des éléments qui n’étaient pas nécessairement centrés sur l’humour érotique, les idées, la politique et le féminisme » (Sprinkle, 1998, p. 160). Par la suite, Marie-Hélène Bourcier utilisera le terme post-porn pour qualifier le film de Virginie Despentes Baise-moi. Dans ce cas, plutôt qu’insérer Baise-moi dans une production post-pornographique encore de fait inexistante, Bourcier veut dessiner à travers le préfixe « post » une nouvelle production culturelle visuelle post-moderne, en accord avec le tournant culturel. C’est en 2003, avec la maratona post-porn organisée par Beatriz Preciado [7][7] http://www.macba.cat/es/maraton-pospornoau musée MACBA de Barcelone que les premiers collectifs qui se formeront après cet événement et qui donneront naissance à une production appelée « post-porn » s’approprieront le terme [8][8] Voir en particulier le collectif Post Op http://postporno.blogspot.it/?zx=1f7fda8c0970cd85....

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Comme le souligne Tim Stüttgen (2009), « Aujourd’hui, des théoriciennes queer comme Beatriz Preciado ou Marie-Hélène Bourcier réévaluent le terme post-porno pour théoriser le sexe à l’âge de la subjectivité transgenre, de la désidentification, du “drag” et du cyberespace ». Les performeurEs actuelles font référence à certains auteurs et à des textes essentiels du transféminisme, comme, par exemple, Beatriz Preciado et son Manifeste contra-sexuel, ouvrage dans lequel elle insiste sur les outils conceptuels hérités du féminisme et de la tradition philosophique française permettant de produire des stratégies efficaces dans le contexte politique contemporain : « le Manifeste de Beatriz Preciado revient au constructivisme de Wittig pour le replacer dans le mythique environnement français, avec ses contemporains – d’abord Foucault, mais aussi Deleuze et Derrida – et pour engager un dialogue étroit avec les textes anglo-saxons post-structuralistes féministes (de De Laurentis et Haraway) et queer (en particulier Butler), ainsi qu’avec les travaux récents les plus intéressants sur la sexualité (Laqueur, Menis) et les mœurs sexuelles (Galber, Halberstam, Prosser) » (Borghi, 2002, p. 12). Le transféminisme légitime l’existence d’identités fluides caractéristiques de la post-identité, dans lequel « nos alliances les plus étroites devraient être transgéniques, transsexuelles, anti-coloniales. Ce sont nos alliances, c’est la place du féminisme aujourd’hui » (Preciado, 2011, p. 160).

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Testo Yonqui et Terror anal, King Kong Théorie de Virginie Despentes, la trilogie des Queer Zones de Marie-Hélène Bourcier, Devenir Perra[9][9] http://devenirperra.blogspot.com/ de Itziar Ziga et Post-Porn Modernist d’Annie Sprinkle s’ajoutent au Manifeste contra-sexuel pour devenir des références incontournables. Les performeurEs ne se contentent pas du seul héritage des piliers de la théorie queer, comme Judith Butler, Teresa de Laurentis et Donna Haraway, mais le relient aux réflexions contemporaines issues des milieux universitaires et militants. Si dans le féminisme pro-sexe la voix des experts est remplacée par celle des protagonistes, tout aussi légitimés à produire du savoir, les performeurEs post-porn défont une fois encore la dichotomie théorie/pratique et rendent possible une polyphonie contre-théorique : « une revendication brutale de ce qui reste à la marge d’une société qui castre et qui condamne » (Ziga, 2009).

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S’il est difficile de définir précisément ce qu’est le post-porn, on peut identifier des caractéristiques ou des thèmes récurrents qui sont partagés par la production post-pornographique, en particulier par les performances.

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Centralité de l’anus. Pour le transféminisme, l’anus a un rôle central. Dans son Manifeste contre-sexuel (2000), Beatriz Preciado affirme que les travailleurs de l’anus sont les nouveaux prolétaires d’une possible révolution contre-sexuelle. L’anus « traverse les frontières anatomiques imposées par la différence sexuelle […] ; c’est un lieu d’excitation et de production de plaisir qui est absent de la liste des zones orgasmiques établies […] ; c’est une usine où le corps est reconstruit comme contre-sexuel » (p. 35).

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Preciado développe cette réflexion dans Terror Anal (2009). L’anus, clos par le régime hétérosexuel afin de maintenir les privilèges de la masculinité, devient un « espace de travail technologique » (p. 35), un laboratoire de pratiques démocratiques et le symbole des sexualités dissidentes. Dans une perspective similaire, le fist fucking (anal mais aussi vaginal) se voit conférer une grande importance au point d’être souvent présent dans les performances.

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La rupture avec les binarismes. La critique adressée au chevauchement entre genre, sexe et sexualité trouve ici l’une de ses expressions la plus forte et la plus concrète. La délocalisation du sexe rendue possible par l’usage des prothèses, la représentation de corps androgynes, le renoncement aux conditions d’homme et de femme ainsi qu’aux privilèges qui en découlent (tel qu’il est prescrit dans le contrat contre-sexuel), libèrent finalement le genre du sexe, et donnent une visibilité et une légitimité aux sexualités dissidentes.

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Critique du capitalisme. L’évitement des médias traditionnellement liés au porn mainstream ainsi que le refus des circuits officiels, mettent clairement en évidence la forte composante de critique du capitalisme inhérente au post-porn. ArmsIdea retravaille ce thème et clarifie cette position dans le cycle de performances Pornocapitalismo : « L’impudence et la folie du capitalisme ont assis leur autorité et transformé les corps. Les corps des femmes, des gay, des lesbiennes, des trans, des bisexuels, des queer, de tous ceux considérés comme malades, fous, handicapés, anorexiques, gros, trop beaux ou trop laids, des enfants, des pervers, des étrangers, des monstres : des territoires occupés et contrôlés par une manipulation continuelle qui opère à chaque niveau de perception de la réalité et de l’existence. La communication devient une marchandise, les relations humaines sont empreintes de défiance, le contact est utilisé comme prétexte, et la vie finit par être une expérience annulée. […] La sexualité elle-même incarne les codes de cette politique de la corporéité morte. En refusant ces mécanismes et en créant un lien entre l’intellect et les viscères, nous retravaillons nos corps et nos consciences avec un esprit d’amour fou et une audace pleine de poésie » (Ideasdestroyingmuros, s. d.).

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Le corps comme laboratoire d’expérimentation. Dans le post-porn, le corps joue un rôle central et devient un espace privilégié d’expérimentation. Il perd ses connotations masculines ou féminines, pour devenir « une plateforme relationnelle vulnérable, historiquement et socialement construite, dont les limites sont constamment redéfinies » (Preciado, 2009). C’est pourquoi le corps devient un lieu, un moyen, un manifeste, un dispositif, un instrument de subversion, de critique, de réaction à la violence d’une société normée qui « blesse mon corps en permanence. La société commet sur moi des actes terroristes, en affirmant que je ne suis pas normale, que mon corps n’est pas normal, que je suis une salope. Le pornoterrorisme est ma revanche [10][10] Interview, Rome, 11 mars 2011. » (Diana Pornoterrorista). Beatriz Preciado propose une clé d’interprétation du « régime pharmacopornographique », un nouveau système de pouvoir qui recoupe les formes disciplinaires de contrôle et de production des corps. Ce concept est développé dans Testo Junkie (2008), où la philosophe s’engage dans la consommation de testostérone et intervertit les registres narratifs, les expériences, les considérations théoriques, les langages.

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Dans le post-porn, le corps crie et les performeurEs lui donnent voix, car « la société contre-sexuelle va re-signifier le corps […] en utilisant également des citations parodiques et subversives des codes qui régulent le comportement hétérosexuel » (L. Borghi, 2002, p. 13). L’effet déstabilisant des performances post-porn est directement lié à l’usage d’un corps non normatif. Ce corps est considéré comme une surface expérimentale, un laboratoire, un espace de dé-génitalisation, c’est-à-dire de dislocation du sexe, grâce aux godemichés et aux prothèses.

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L’usage de prothèses. En référence au corps cyborg de Donna Harraway et en poursuivant les réflexions de Teresa de Laurentis et de Diane Torr sur les « technologies du genre », c’est-à-dire sur la féminité et la masculinité comme constructions linguistiques et technologiques, les performeurEs utilisent les prothèses pour agrandir et renforcer la sexualité. Ainsi, ne rappellent-ils pas seulement les images typiques du body art des années soixante-dix, mais s’inscrivent-ils également dans les cultures de la résistance inspirées par le do it yourself et par la scène post-punk. De nombreuses performeurEs (Diana Pornoterrorista, Klau Kinky) et des théoriciennes (Virginie Despentes) viennent en effet de la scène punk et cyberpunk, une scène qui utilise la technologie et qui joue avec elle.

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Le travail sur les pratiques. La fonction politique de la performance trouve tout son sens dans les ateliers. Ceux-ci acquièrent une signification politique par l’élaboration des idées et leur transformation en projets, d’une part, et par la diffusion de travaux et de réflexions, d’autre part. De nombreuses performeurEs organisent d’autre part des ateliers dans des contextes institutionnels, par exemple dans des universités ou des musées. De ce point de vue, le processus de production artistique est étroitement lié aux modalités de transmission. L’expérimentation, au centre de laquelle se trouvent le corps et les sexualités, vient fonder un processus de divulgation qui repose sur un fort engagement mental, physique et émotionnel des participantEs. La réflexion sur les relations que chacun entretient avec les constructions et constrictions sociales est articulée avec une autre sur le genre et la sexualité. Commentant l’atelier sur la pornographie et le féminisme qu’elle a organisé à l’occasion du Ladyfest 2009, Slavina déclare : « L’atelier, que j’ai maladroitement conduit, était frappant : nous étions submergéEs par notre curiosité et notre liberté d’exploration, et nous en sommes sortiEs avec un bagage multiforme, fait d’une conscience nouvelle et de désirs nouveaux, mais aussi avec des doutes et des traumatismes. Au-delà du désir d’émancipation personnelle (mis en pratique avec le plaisir de la découverte), il y avait le cauchemar des constrictions sociales (nous sommes des militantEs et nous avons appris à revendiquer nos droits, parfois même des droits pour les autres, mais pendant que nous nous occupons de notre libération sexuelle, nous avons tous des parents, des patronNEs, des conjointEs, avec qui nous avons parfois des comptes à régler). Le courage et la conviction de faire quelque chose d’extrêmement plaisant et de profondément révolutionnaire, en partant des dimensions les plus intimes de nos existences, se heurtaient au fanatisme de la réalité. Le fantôme de la culpabilité nous hantait. […] Ce premier atelier a été suivi de beaucoup d’autres, qui m’ont permis de rencontrer des personnes merveilleuses pour qui, j’en suis sûre, il y a désormais un “avant” et un “après” cette expérience vécue ensemble [11][11] http://malapecora.noblogs.org/post/2011/09/23/lady... ».

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La capacité à se questionner est alors développée grâce à ce voyage qui commence « de l’intérieur ». On retrouve ici les pratiques féministes de conscientisation et de self-help, qui sont notamment présentes dans les ateliers drag king et d’éjaculation.

Le post-porn et la rupture avec l’ordre hétéronormatif

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Comment ces réflexions se traduisent-elles dans l’espace ?

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En géographie, l’espace n’est pas seulement un arrière-plan dans lequel sont réalisées les activités humaines, ou une plateforme statique sur laquelle s’organisent les relations sociales, mais bien une de leurs dimensions constitutives, historiquement produite, reconfigurée et transformée. Des recherches récentes sur les liens entre espace, sexualité et diversité ont montré que l’espace public a été construit à partir d’une conception du « comportement sexuel approprié ». Les styles de vie qui n’obéissent pas aux critères de monogamie, d’hétérosexualité et de finalité reproductive sont exclus de cette conception, qui constitue l’un des principaux piliers de l’ordre social dans de nombreuses sociétés patriarcales. L’exclusion spatiale des dissidents ? c’est-à-dire des individus qui, pour différentes raisons, n’appartiennent pas aux catégories considérées comme normales ? participe de la construction des notions de citoyenneté fondées sur un critère hétéronormatif (Hubbard, 2001).

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Dans un tel contexte, le corps joue un rôle central – pas seulement comme sujet/objet d’étude, mais également comme instrument pour la création d’une nouvelle spatialité. En effet, lorsqu’ils sont utilisés comme des instruments de renversement de l’ordre hégémonique, les corps non normatifs recèlent un potentiel de subversion des normes qui régissent l’espace public. Par la performance, il devient possible d’ouvrir des « brèches » et d’interagir dans l’espace de manière différente.

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Ainsi, le corps et sa sexualité s’extraient de la sphère privée pour entrer pleinement dans l’espace public et politique. Les performeurEs utilisent en effet l’espace public pour « détruire les barrières qui séparent ce qui est visible et ce qui ne l’est pas » (Diana Torres Pornoterrorista, 2013), pour rompre avec l’hétéronormativité intrinsèque à l’espace public et pour mettre en évidence sa nature profondément normative et normalisante [12][12] Voir, à titre d’exemple, la performance Oh Cana, réalisée....

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Si ma sexualité est une création artistique, peut-elle également être une « création géographique » ? La sexualité peut-elle créer un nouvel espace ?

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Si l’espace est considéré depuis longtemps comme le résultat des interconnections entre les rapports de classe, de genre et de race, les rapports de sexualité continuent à être négligés. Pourtant, la sexualité est bien plus qu’un acte privé et son importance ne saurait se réduire à la sphère privée : elle affecte en effet l’ensemble des espaces (Blunt et Willis, 2000). Selon Gill Valentine (1993, p. 396) : « L’hétérosexualité est clairement la sexualité dominante dans l’ensemble des environnements quotidiens, pas seulement dans les espaces privés, puisque toutes les interactions sont le fait d’acteurs sexués. Cependant, la force de l’hypothèse de la “naturalité” de l’hégémonie hétérosexuelle est telle que la plupart des individus ne sont pas conscients de la manière dont elle structure les relations de pouvoir dans l’espace ». Depuis les années quatre-vingt, la géographie a étudié les relations entre la sexualité et l’espace, en prêtant une attention particulière aux espaces marchands et au rôle de la communauté gay dans les processus de gentrification des villes américaines (Castells et Murphy, 1982). Cependant, ce n’est qu’avec la publication, en 1995, de Mapping Desire que la géographie des sexualités a fait son entrée dans la géographie mainstream. L’hypothèse implicite de la neutralité de l’espace public avait déjà été mise à mal par la géographie du genre, qui avait analysé la nature genrée de l’espace urbain (McDowell, 1983). La géographie des sexualités, quant à elle, a mis en évidence les dynamiques d’inclusion et d’exclusion spatiale à partir d’une analyse des corps non normatifs. Ceci est à l’origine de la rencontre fructueuse entre la théorie queer et les sciences géographiques (Duncan, 1996). Dans ce cadre théorique, les performances post-porn peuvent constituer un phénomène particulièrement intéressant.

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En amenant la performance artistique dans la rue, en rendant visibles les corps non normatifs, en libérant la sexualité hors de la sphère privée, en revendiquant une dissidence sexuelle, le post-porn accomplit un acte politique.

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Au sein du transféminisme, le post-porn a pour objectif d’atteindre et de perturber les mécanismes de domination, y compris les mécanismes de la domination post-coloniale. La pratique post-porn peut en outre fonder une résistance « ordinaire », en mettant l’accent sur les pratiques et la rupture avec un ordre imposé. Ce qui est produit par la sexualité, à partir des contraintes des normes corporelles, par une action personnelle pour le désir et le plaisir, peut créer des pratiques contre-discursives (Bourcier, 2006, p. 135) susceptibles d’être traduites en pratiques de résistance quotidiennes. Comme l’écrit Liana Borghi (2002) : « Bien que nous soyons gouvernés par des discours pathologisants, nous pouvons résister grâce au pouvoir qui réside en nous : pas à travers une collision frontale, mais plutôt avec le rire de Méduse, comme l’a suggéré Hélène Cixous ; ou par l’imitation et la parodie, comme Judith Butler et d’autres l’ont pensé. En théâtralisant les corps et les situation, en se les réappropriant, en démystifiant et en questionnant les attitudes et les pratiques, en créant des espaces où nous pouvons changer de position, en expliquant la production du pouvoir, en dénaturalisant le sexe et le genre ».

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C’est donc le travail réalisé par les performeurEs post-porn et touTEs les dissidentEs sexuelLEs qui luttent pour créer une société et un imaginaire contre-sexuel des désirs des corps libérés [13][13] Voir la note 2..


Bibliographie

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  • Ziga, I. (2009), Devenir Perra, Santa Cruz de Tenerife, Melusina.

Notes

[*]

L’auteure tient à remercier Sophie Rétif pour sa collaboration linguistique.

[2]

Voir les entretiens dans le documentaire de Lucía Egaña Rojas « Mi sexualidad es una creación artística » (2011), centré sur la scène post-porn de Barcelone.

[3]

Dans la littérature scientifique mainstream, les travaux consacrés au post-porno demeurent rares, bien que ces dernières années le nombre des mémoires et masters dédiés à la thématiques se soit multiplié.

[4]

Voir par exemple le site « Malapecora », créé par l’écrivaine, performeurE et activiste Slavina (http://malapecora.noblogs.org/). Diana Pornoterrorista dit de Slavina qu’elle est « notre réseau, notre point de contact » (interview à Rome, 18 septembre 2011), de par son travail de collecte de matériaux, d’élaboration et de réflexion sur le post-porno actuel. Son site web est devenu une véritable référence, dans le milieu postporno européen.

[5]

Mon terrain s’est concentré sur l’Espagne et l’Italie. C’est pour cette raison que dans cet article je ne ferai pas de réference spécifique au post-porn en Amérique Latine, malgré que la scène soit particulièrement intéressante, riche et développée. L’engagement contre le système capitaliste et les politiques nationales qui caracterise le post-porn prend en Bolivie, au Mexique et en Argentine toute son ampleur.

Voir à titre d’exemple le travail de la Fulminante http://www.lafulminante.com/ mais aussi de PorNo PorSI http://proyectopornoporsi.wordpress.com/festivales-performansex-2011/bueno-aires-2011/. Voir également Marìa Galinda et Mujeres creando http://www.mujerescreando.org/.

[6]

Voir http://anniesprinkle.org/projects/archived-projects/post-porn-modernist/

[8]

Voir en particulier le collectif Post Op http://postporno.blogspot.it/?zx=1f7fda8c0970cd85 qui a fêté en 2013 ses 10 ans d’activité post-pornographique.

[10]

Interview, Rome, 11 mars 2011.

[12]

Voir, à titre d’exemple, la performance Oh Cana, réalisée en 2010 à Barcelone par Post Op, Quimera Rosa, Mistress Liar, Dj Doroti http://www.youtube.com/watch?v=I3hcXumYjUs.

[13]

Voir la note 2.

Plan de l'article

  1. « Il est temps d’apprendre du godemichet » (Manifeste contra-sexuel)
  2. Le post-porn et la rupture avec l’ordre hétéronormatif