Patience de notre temps

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Patience de notre temps

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Depuis les années quatre-vingt un mouvement de reflux rythme notre époque. Depuis, le temps s’est doucement aplati sur son présent, en nous ôtant la chance de l’imagination. Sans possibilité de réveil, il nous hante par des rêves lucides et fiévreux qui nous fatiguent. Nous descendons ainsi la pente de notre époque sans grâce, en suivant une trajectoire dont les lignes n’apparaissent, à nos yeux inquiets et égarés, qu’après-coup. Peu à peu, elles sortent de la brume et montrent le sombre visage de l’époque. Celle-ci nous révèle ainsi ses traits nerveux et dysharmoniques, durs et injustes, esquissés par des mouvements rapides. Son sens est instable : si elle en a, c’est par provision. Sa silhouette incertaine se dessine hâtivement, comme si elle craignait, en se faisant visible, sa propre disparition.

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Tempus fugit. Ce temps qui nous a été donné est sans patience : les mains invisibles qui en ont tracé le contour ont voulu nous faire croire que la force des choses aurait dirigé, avec raison, le cours du monde. Dans les années qui suivirent, on nous a dit que l’histoire avait choisi sa direction et que c’était la bonne. Il suffisait de se laisser traîner par le mistral, voiles dépliées, et on aurait vite passé le cap du siècle. Par un acte de foi, ma génération a cru aux promesses. Par réalisme, elle a dû reconnaître qu’elles étaient fausses. Au-delà du cap, les tempêtes du nouveau siècle avaient déjà commencé à secouer les mâts. C’est alors que, étourdis, nous avons cherché une issue, en apprenant, bon gré mal gré, la vertu de la patience.

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Personne ne choisit son époque. S’il y a un mouvement de l’esprit qui marque le passage à un âge où l’histoire se fait raison, c’est peut-être la reconnaissance de la finitude, ce qui lui donne sa pleine signification. C’est notre époque qui nous choisit, car elle ne cesse de nous faire. Mais il est aussi vrai qu’il nous faut la choisir pour échapper aux limites qu’elle trace autour de nous. Elle nous soutient et nous traverse, elle nous impose ses mots et ses valeurs. Bref, elle se fait monde. Sous peine de tomber dans un déterminisme aveugle ou dans un historicisme positiviste, choisir son époque ne peut que revenir à se déprendre d’elle, à la nier en l’assumant, à reculer par rapport à elle dans le geste même par lequel nous la faisons nôtre. Être au monde implique la possibilité de reculer par rapport à lui. Ce recul est aussi une distance prise à l’égard du présent. Toute époque garde ses possibles épochè.

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Il y a un demi-siècle à peine, on aurait reconnu dans ce geste d’épochè toute l’exigence d’une liberté qui voulait s’affirmer. Maintenant la liberté est partout (déclamée dans nos discours publiques) et nulle part (disparue dans l’impalpable quadrillage microphysique de nos vies). Entre les deux, il nous reste juste un petit espace de respiration à repérer. Alors, il nous appartiendra de reconnaître ses porosités et ses faiblesses secrètes, les points où elle se démaille ou se défait, là où le tissu de ses significations cède, en laissant entrevoir des passages pour l’autre que l’époque même. Cette altérité du temps par rapport au présent, c’est aussi un nom de l’avenir. À mon avis, le legs le plus radical que Jacques Derrida nous a transmis, la tâche la plus redoutable qui reste à présent, c’est justement de penser, par nos forces, cette chance de l’avenir.

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Toute époque a sa passion, sa manière d’assumer le temps, de l’intérioriser en le faisant sien. Ce mot de passion, qui court tout au long de l’œuvre de Derrida, est comme un fil tantôt caché, tantôt visible tramant le tissu du présent. Au-delà des références philosophiques et littéraires plus ou moins explicites qu’on pourrait aisément évoquer, ce que j’aimerais souligner c’est la passion de Derrida pour notre temps, une passion qui a accompagné, pas à pas, la patience de la pensée, sa patience qui faisait sa manière de pratiquer la pensée et de la percer par des gestes complexes et subtils, qui étaient autant de mises en œuvre de la pensée. La déconstruction est un travail de la pensée par lequel l’espace-temps de l’éclaircissement, singulière ouverture anachronique du présent, permet de saisir l’époque. En interprétant un peu le sens du titre que Derrida avait donné à ses séminaires à l’EHESS, Questions de responsabilité, je crois qu’il nous montrait par là que le présent était justement la chose à penser, das Ding qui méritait notre pensée, ce qui était digne d’être pensé. Cette tâche de la pensée à laquelle il s’était entièrement consacré, représente encore le défi éthico-politique de notre époque.

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Ce qui m’avait attiré dans ce travail était ce sentiment de défi renouvelé à l’égard d’une époque qu’il avait si bien nommée, dans son grand texte consacré à Marx, d’une expression qui m’avait frappé : il avait écrit que notre monde, dont il allait esquisser le tableau, est « sans âge ». Dans ce livre un impératif demandait de ne pas céder à l’usure des mots et des expériences. On aurait dit que ce pouvait être aussi une recherche de la possibilité de l’espoir. Au fur et à mesure qu’il pensait les enjeux philosophiques de ce tournant ambigu des années quatre-vingt-dix, il s’agissait pour lui de s’opposer à l’esprit réaliste de l’époque – qui laissait d’ailleurs sans réponse toutes les grandes questions de notre temps. En revanche, il fallait – comme encore il le faut, selon la loi d’un inconditionnel et en esquissant à nouveaux frais une pensée de la limite – la chance d’une pensée qui était aussi, en même temps, la source d’un désir passionné pour l’avenir. Ce désir de l’avenir a été sa passion à la fois secrète et déclarée.

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Si philosopher consiste à apprendre des gestes, grâce à Derrida nous avons appris à reconnaître ces signes de l’avenir dont Kant avait parlé dans ses pages consacrées à la Révolution française. Penser maintenant notre présent signifie alors s’interroger sur la possibilité d’une Aufklärung à la mesure de notre temps. Cela voudrait aussi dire tracer le chemin de cette autre navigation dont nous ne sommes pas encore capables, faute d’instruments et, peut-être, de cartes. Dans l’atmosphère sombre de ces « années dix » d’un siècle qui voudrait s’annoncer sans espoir, c’est cette tâche qu’il nous faut affirmer dans un nouvel esprit des Lumières : prendre enfin la distance de notre époque et affirmer sans crainte le désir de l’avenir.