Comment ne pas manger l'autre

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Comment ne pas manger l’autre

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Il s’agit rien de moins que de mettre au cœur et au corps de la déconstruction derridienne la question carnivore. Elle est le propre de la déconstruction – déconstruction non pas seulement du propre de l’homme, ce serait trop facile et trop simple, mais du propre tout court et donc de la propriété, de l’appropriation, à savoir de ce qui s’appelle la culture. Elle ne nourrit pas seulement la philosophie animale derridienne mais aussi sa politique et son éthique. Que cette question ne soit jamais saisie par ses lecteurs, il n’y a rien d’étonnant à cette dénégation dans la mesure où son identification critique demande de se poser une question qui apparaît comme trop peu philosophique alors qu’il s’agit de la philosophie même en tant que corps de pensée : comment manger et comment bien manger l’autre ? Cette préoccupation éthico-politique a été avalée, plus rigoureusement, introjectée par la déconstruction et de cette belle introjection, il en est résulté de la pensée. C’est la pensée de ce que veut dire carnivore, plus exactement, sacrifice carnivore, dans la « bouche vide » de la déconstruction qui sera questionnée ici, dans ce qui se veut une très brève introduction à la déconstruction du sacrifice carnivore comme tautologie radicale puisque cette déconstruction peut être et devrait être interprétée comme une psychanalyse politique de l’acte carnivore lui-même en tant qu’acte producteur de pouvoir et donc de souveraineté.

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La déconstruction est une philosophie du cannibalisme généralisé. Autrement dit, elle est cette philosophie cannibale parce qu’elle vise à la déconstruction de ce cannibalisme généralisé mais en vain. Il faudrait alors parler des apories carnivores de la déconstruction derridienne qui lui donneraient sa véritable force dévoratrice comme composé digeste et indigeste à la fois de calcul et d’incalculable. Ce cannibalisme au cœur du corpus derridien produit en premier lieu des concepts à la voracité cannibale jamais évaluée. Ils ont chacun un rapport intime avec la question carnivore. La conceptualité philosophique de la déconstruction est comme hantée par la carnivoricité du monde pour devenir elle-même un élément de ce cannibalisme généralisé à la vie. Les concepts si connus de logocentrisme, de phallogocentrisme, de carnophallogocentrisme et de sujet visent tous sans exception à nous dire que les sujets que nous sommes n’existent que par et dans le sacrifice carnivore. Quand notre bouche philosophique, non plus la langue donc, parle du sujet, elle veut dire que ce sujet parlant et raisonnant ne prend sens que dans la masculinité inséparable de la carnivoricité qui le dévore. Logos, phallus et chair animale sacrifiée et consommée sont le nom identique de cette chaine alimentaire au fondement de la subjectivité comme propre carnivore de l’homme. Si Derrida parle d’une « hétéro-tautologie comme synthèse a priori », pour nommer cette carnivoricité généralisée et étendue au monde lui-même, c’est pour souligner l’existence d’une identité entre la voix, celle que profère la bouche sacrificielle du sujet, le phallus, bouche jouissive inversée, et la chair animale ingérée et consommée pour faire jouir ces deux bouches. Tous ces mots sont tautologiques car ils profèrent tous le même désir cannibale de manger l’autre, à la fois réellement et symboliquement, distinction qui perd sa signification dans cette structure sacrificielle de pensée, laquelle est vécue sur le mode ultraviolent de la dénégation autorisant et légitimant tous les euphémismes. Derrida nomme explicitement et courageusement le meurtre au cœur même du sacrifice carnivore comme opération centrale de ce cannibalisme généralisé, lequel acquiert toute sa puissance souveraine dans l’ordre du politique comme ordre sacrificiel dominant tout l’Occident.

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Or la déconstruction ne serait pas cette déconstruction du sacrifice carnivore comme producteur de dénégation au fondement de la culture occidentale si elle ne déconstruisait aussi, et avec la même violence nécessaire, ce qui pourrait constituer une solution, voire un dépassement du meurtre de l’animal, à savoir le végétarisme. Elle nous apprend que le végétarisme, n’est rien d’autre qu’un cannibalisme qui se donne bonne conscience dans et par la dénégation comme son frère ou supposé frère ennemi : « Les végétariens, eux aussi, mangent de l’animal et même de l’homme. Ils pratiquent un autre mode de dénégation. La question morale n’est donc pas, n’a jamais été : faut-il manger ou ne pas manger, manger ceci et non cela, du vivant ou du non vivant, de l’homme ou de l’animal, mais puisqu’il faut bien manger de toute façon et que c’est bien, et que c’est bon, et qu’il n’y a pas d’autre définition du bien, comment faut-il bien manger [1][1] J. Derrida, « Il faut bien manger ou le calcul du sujet... ? ». Aucune libération, ni celle de l’animal ni même celle de l’homme, ne sera possible tant que le végétarisme comme philosophie politique partagera les mêmes préjugés logocentriques que son frère ennemi, le carnivorisme comme mode de domination politique. L’un et l’autre vivent dans l’incapacité absolue de nous permettre de quitter l’ordre carnophallogocentrique de la dénégation politique quand celle-ci interdit de reconnaître la violence propre à cet ordre ou plus exactement le propre comme origine absolue de toute violence politique. La dénégation politique de cette violence serait-elle le seul propre de l’homme, s’il y en a ?

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La domination en politique repose entièrement sur le sacrifice carnivore et donc sur la consommation de chair animale. Plus exactement, nous apprend la déconstruction, un tel « schème dominant » est ce qui fait le « dénominateur commun » de toute domination en politique, et est directement lié à la souveraineté exercée sur la vie animale par les hommes. Souveraineté carnivore qui traverse, selon les termes mêmes de Derrida, « l’ordre du politique ou de l’État, du droit ou de la morale », à savoir « le schème dominant de la subjectivité même ». Ces ordres ont fondé leur domination sur le pouvoir qu’ils exercent au travers de la chair animale sacrifiée et consommée sur l’autel du politique. Ces institutions ne vivent que de la domination qu’elles exercent sur la vie animale à travers le sacrifice carnivore et la consommation de chair animale. Le sacrifice reste la raison d’être du politique et emporte ainsi avec une extrême violence toute subjectivité. Pas de subjectivité humaine sans cette violence exercée qui produit la souveraineté tant en sa forme individuelle que collective, c’est-à-dire politique, à travers l’État. L’État ne peut être que cannibale en Occident, cannibale voulant dire que non seulement il repose sur le sacrifice carnivore mais que cette hantise sacrificielle emporte avec elle toutes ses productions. L’État est cannibale ou il n’est pas : telle est l’ « ensaignement » de la déconstruction derridienne. Il introduit le politique dans la question traditionnelle du sacrifice carnivore pour en faire le fondement de toute instance politique digne de ce nom. Mais la conséquence de cette structure sacrificielle et carnivore du sujet est l’exclusion du « non sacrificiel » du domaine politique, c’est-à-dire de ce qui tend à échapper à cette virilité carnivore comme seule identité politique du sujet moderne : femmes et végétariens. Tragique logique de la supplémentarité politique actuelle.

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C’est maintenant que les protestations contre la déconstruction vont fuser car, anticipe Derrida, « on va protester. Il y a […] des sujets éthiques, juridiques, politiques, des citoyens à part (presque) entière qui sont aussi des femmes et/ou des végétariens ! Mais cela n’est admis dans le concept, et en droit que depuis peu et justement au moment où le concept de sujet entre en déconstruction. Est-ce fortuit [2][2] Points de suspension. Entretiens, op. cit., p. 125 ? ». La déconstruction du sujet est donc antérieure à la déconstruction derridienne qui accueille ainsi comme aucune autre pensée peut-être ce que les femmes et les végétariens ont apporté, sans le savoir, au politique : la possibilité du non sacrificiel. L’entrée de ces « personnages » conceptuels non-sacrificiels et porteurs d’un rapport non cannibale et carnivore au politique et plus largement à toutes les institutions qui le constituent et le produisent, reste encore la seule possibilité inséparablement éthique et politique d’introduire dans le concept même de sujet du non sacrificiel. C’est la seule chance du politique, nous enseigne la déconstruction, nous permettant ainsi de penser de nouveau la question féministe et animale, et ce de manière inséparable, à la lumière de la structure sacrificielle et carnivore du sujet moderne. Mais elle va encore plus loin puisque elle introduit le sacrifice carnivore à l’intérieur même de la citoyenneté pour en donner une image radicalement nouvelle car celle-ci, une fois déconstruite par Derrida, laisse entrevoir la possibilité d’une citoyenneté qui ne soit plus ni sacrificielle ni donc carnivore et ouverte sur une autre souveraineté, celle de l’animal, laquelle laisse penser l’impossible qui ne peut qu’arriver maintenant: une démocratie animale comme immunisée du sacrifice politique. Illusions libératrices ?

Notes

[1]

J. Derrida, « Il faut bien manger ou le calcul du sujet » in Points de suspension. Entretiens, Éditions Galilée, 1992, p. 123.

[2]

Points de suspension. Entretiens, op. cit., p. 125.