Une survivance bien entamée

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Une survivance bien entamée

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Parmi toutes les leçons de Jacques Derrida qui me tiennent à cœur, celle que j’essaie de garder toujours devant moi, au plus près de moi, chaque fois que je lis ou que j’écris, c’est la suivante : tout aura été, depuis l’origine, entamé. À côté de toutes les autres leçons de la déconstruction, leçons, par exemple, sur la nature essentiellement affirmative de la pensée, je préfère rappeler ici la sobriété et la vigilance de cette leçon face à toute revendication d’une origine pure, d’un intérieur indemne, ou d’un concept étanche : qu’il s’agisse de la nature ou de l’histoire, du langage ou de la vie, Jacques Derrida nous a appris que rien n’est pur ou plein, que tout aura été toujours déjà entamé. C’est une leçon qu’il ne faut jamais oublier, me semble-t-il, puisqu’elle explique à la fois les phantasmes d’une vie pure et indemne, et tant de violences qui s’ensuivent, ainsi qu’une nouvelle pensée, sinon une nouvelle éthique, de la survie ou de la survivance.

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Si je choisis le mot entamer ici, c’est parce qu’il n’a pas d’équivalent en anglais et se trouve traduit de multiples façons (e.g, broach, breach, interfere, infiltrate, cut into, break into, usher in), ce qui fait qu’il reste plus ou moins inaperçu dans la réception anglophone de Derrida. C’est un mot assez commun en français qui n’a pas, bien sûr, la notoriété de termes tels que trace, déconstruction, différance, ou autoimmunité dans le lexique derridien, mais il aura accompagné Derrida de ses tout premiers textes jusqu’aux derniers. Enfin, c’est un mot qui, dix ans après la mort de Derrida, dit tout, me semble-t-il, du « projet » ou de la « méthode » de Derrida et de l’avenir de la déconstruction.

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Pour justifier ces propositions, je citerai très rapidement quelques exemples d’un seul texte des années soixante, De la grammatologie, où le mot entamer scande tout le texte et permet à Derrida de repenser à la fois la linéarité du temps et la continuité de l’espace – ainsi que la pureté et l’intégrité de la vie. Car, tout comme différer, le mot entamer entretient une relation au temps aussi bien qu’à l’espace, exprimant à la fois le commencement dans le temps et l’ouverture dans l’espace.

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Dans un premier temps, entamer signifie tout simplement commencer, initier, ou ouvrir. Derrida suggère, par exemple, au début du livre, que la question du sens de l’être « entame la philosophie » (G 34) et, beaucoup plus tard, que l’imagination chez Rousseau « ouvre la possibilité du progrès » et « entame l’histoire » (G 259). Le verbe entamer suggère donc l’ouverture d’une nouvelle époque ou le début d’un nouveau mouvement.

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Mais, puisque Derrida oppose dans De la grammatologie la fin de la métaphysique à sa clôture, une opposition se profile entre ce qui commence ou prend fin à un certain moment dans le temps ou dans l’histoire et ce qui aura toujours déjà commencé, ce qui aura été toujours déjà entamé et qui donc résiste à toute chronologie linéaire. Derrida dit dans son analyse de Rousseau, « si la culture s’entame ainsi dans son point d’origine, aucun ordre linéaire ne se laisse reconnaître, qu’il soit logique ou chronologique » (G 377). Ce qui commence aura donc toujours déjà commencé dans un passé qui ne peut pas être identifié avec un passé présent. À la limite, ce qui est entamé, c’est-à-dire, ce qui est compromis, dès l’origine, est la notion même d’une simple origine qui aura été entamée dans le temps ou dans l’histoire.

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Nous touchons donc déjà à un deuxième sens d’entamer, un sens lié plus à l’espace qu’au temps – comme si le sens de ce mot devait se différer et se différencier depuis le début, comme s’il devait justement s’entamer et se disséminer dès l’origine. Selon ce deuxième sens, entamer veut dire non pas commencer ou initier quelque chose de nouveau mais solliciter, ronger, compromettre, voire corrompre ou contaminer quelque chose qui existerait déjà. Derrida parle, par exemple, du fait que l’écriture aura toujours été entendue dans la tradition comme infiltrant ou contaminant la parole vive. L’écriture, dit-il, c’est « l’irruption du dehors dans le dedans, entamant l’intériorité de l’âme, la présence vivante de l’âme à soi dans le logos vrai » (G 52). Mais, encore une fois, Derrida veut montrer comment ce qui compromet ou menace de l’extérieur aura toujours déjà habité l’intérieur, que la menace (qui est aussi une chance) aura été toujours déjà là. L’origine vient toujours avant l’origine et le dehors aura été toujours à l’intérieur de l’espace dont il est exclu.

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Ce qui est entamé est donc toujours ce qu’une certaine métaphysique a voulu protéger et privilégier : la parole vive par l’écriture, la présence vivante par l’absence, l’origine par le supplément, et, surtout, la vie, la vie elle-même, la vie dans sa prétendue plénitude et pureté, par la mort, la culture, la technique. Chaque fois qu’il lit, donc, Derrida se montre sceptique – et il nous encourage à l’être à notre tour – à l’égard de toute revendication d’« une pureté inentamée » (G 349), d’une origine « assez pure pour rester inentamée par le travail de la différence » (G 353). Qu’il s’agisse du « modèle exemplaire d’un souffle (pneuma) pur et d’une vie inentamée » ou « d’une parole sans espacement » (G 353), Derrida est toujours là pour démontrer que la parole est déjà travaillée par l’écriture, que la vie compose toujours avec la mort.

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Mais Derrida fait un pas de plus dans cette pensée de l’entame ou de l’entamé. Si la pureté de l’origine ou de l’intérieur aura été toujours, dès l’origine, contaminée par la différance ou la suppléance, c’est cette même suppléance qui aura rendu possible, après coup, l’illusion d’une origine inentamée, le phantasme d’une présence pure, le leurre d’une vie non-contaminée. La notion d’une vie protégée de la mort ou d’une présence inentamée par l’absence ne serait pas une simple erreur mais un phantasme, le rêve d’« une vie sans différance et sans articulation » (G 344), c’est-à-dire, pour Derrida, le rêve d’une vie sans vie. La différence entame tous ces phantasmes – c’est-à-dire, elle les ouvre et, du coup, elle les dément.

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Si on veut donc suivre Derrida aujourd’hui dans une lecture des discours philosophiques, politiques, ou éthiques, discours sur la religion ou la nation, le salut ou la sécurité, l’hospitalité ou l’immigration, la tâche reste toujours de démontrer comment ce qui se réclame de l’originarité ou de la pureté est toujours déjà contaminé ou entamé par la différance. Et Derrida lui-même n’aura jamais cessé de rappeler et de répéter cette leçon dans des contextes très divers. Pour ne donner qu’un exemple supplémentaire, plus de trente ans après De la grammatologie, à la fin d’un grand texte sur la religion, « Foi et Savoir » (1996), Derrida lance une phrase (une phrase-grenade) qui a l’air d’un simple souvenir d’enfance mais qui résume toute sa pensée sur les deux sources (l’une toujours entamée par l’autre) de la religion : « Emblème d’une nature morte : la grenade entamée, un soir de Pâques, sur un plateau ». Ce n’est guère insignifiant que cette grenade soit non pas indemne ou inentamée mais déjà ouverte, coupée, ces 613 grains exposés, égrenés, déjà disséminés, et le phantasme d’une nature avant la culture, d’une vie avant et sans violence, démenti, c’est-à-dire, entamé. Et puis il y a ceci, dans l’un des tout derniers textes ajouté à l’archive derridienne, une phrase de La Bête et le souverain qui lie l’entame non pas à la vie mais à la survie : « Cette survivance est entamée dès la première trace qui est supposée engendrer l’écriture d’un livre. Dès le premier souffle, cette archive comme survivance est à l’œuvre [1][1] J. Derrida, Séminaire La Bête et le souverain, Volume.... » À la lumière de tout ce qu’il nous apprit dans De la grammatologie et ailleurs, on peut dire que, dès la première trace, c’est le phantasme d’une vie pure qui est entamé et la notion d’une survie ou d’une survivance, survivance précaire et finie de l’archive, qui s’entame.

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C’est cette survivance qui me pousse à conclure ces brèves réflexions sur un seul mot dans quelques textes de Derrida avec une certitude qui m’est propre quant à lui et son œuvre. Dix ans après sa disparition, l’œuvre de Derrida reste, malgré des centaines de colloques et des milliers d’articles et de livres sur sa pensée, toujours neuve, ouverte, et à venir. Elle reste, dans ses thèmes et dans ses analyses, dans sa rhétorique et dans sa syntaxe, dans son lexique et dans sa lettre, à peine – mais vraiment à peine – entamée.

Note

[1]

J. Derrida, Séminaire La Bête et le souverain, Volume II (2002-2003), édition établie par M. Lisse, M.-L. Mallet et G. Michaud, Éditions Galilée, Paris, 2010, p. 195.