Présentation

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Dans La Volonté de savoir, Michel Foucault note que depuis le XVIIIe siècle ce qu’il appelle la « fermentation discursive [1][1] Michel Foucault, La Volonté de savoir. Paris, Éditions... » des discours sur le sexe s’est accélérée :

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C’est peut-être là pour la première fois que s’impose sous la forme d’une contrainte générale, cette injonction si particulière à l’Occident moderne. Je ne parle pas de l’obligation d’avouer les infractions aux lois du sexe, comme l’exigeait la pénitence traditionnelle ; mais de la tâche, quasi infinie, de dire, de se dire à soi-même et de dire à un autre, aussi souvent que possible, tout ce qui peut concerner le jeu des plaisirs, sensations et pensées innombrables qui, à travers l’âme et le corps, ont quelque affinité avec le sexe. Ce projet d’une « mise en discours » du sexe, il s’était formé, il y a bien longtemps, dans une tradition ascétique et monastique[2][2]  Ibid., p. 29..

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Le discours, l’obligation au discours et la profusion des discours qui en ont résulté sont, ainsi que Michel Foucault l’a montré, inséparables des questions qui touchent à la sexualité humaine. Ces questions sont loin d’être intemporelles : l’auteur de La Volonté de savoir en situe l’apparition à ce jour de 1867 où un événement « minuscule » mais hautement significatif se produisit : un ouvrier agricole du village de Lapcourt, un peu simple d’esprit, fut dénoncé pour avoir obtenu les caresses d’une petite fille comme « il l’avait déjà fait, comme il l’avait vu faire, comme le faisaient autour de lui les gamins du village [3][3]  Ibid., p. 43. ». « L’hypothèse répressive » – encore appelée « le discours sur la moderne répression du sexe » – était née.

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Tous les discours sur le sexe depuis cette date n’ont pas uniment reconduit les termes de la répression. Certains discours ont pu contribuer à transformer les conditions du « problème » et les formes de la question sexuelle. C’est notamment le cas de la catégorie du « sexuel » qui vit le jour à la faveur de la découverte par l’auteur des Trois Essais sur la théorie sexuelle (1905) de l’identification d’une pulsion sexuelle distincte et unique également partagée par tous les humains quel que soit leur sexe biologique. En soutenant la thèse scandaleuse au moins à l’époque de l’existence une sexualité infantile tout sauf anormale, Sigmund Freud rompt avec le déterminisme biologique du besoin physiologique et accorde une place prépondérante à l’histoire de la sexualité de l’individu dans le développement de sa vie psychique.

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La logique qui a présidé à la composition de ce numéro a consisté à placer la question du sexe sous le double signe de la pluralité des sexualités et de la diversité des approches disciplinaires susceptibles d’en rendre compte. La sexualité humaine est toujours le résultat d’une construction inter et intra-subjective complexe : elle ne découle pas du fait anatomique, ni d’un quelconque déterminisme biologique qui lui serait attaché : les formes qu’elle peut prendre – qui mettent en cause toute prétention essentialiste la concernant – sont toujours déjà traversées par des discours et des inter-dits – eux-mêmes encadrés par des institutions – et actualisées dans des performances plus ou moins conscientes d’elles-mêmes, ainsi que Judith Butler l’a mis en évidence depuis Trouble dans le genre (1990). La contribution théorique de cette dernière aux études de genre sur lesquelles le présent numéro souhaite faire le point, sans prétendre à la moindre exhaustivité, s’est avérée à cet égard centrale. Plusieurs des auteurs du présent numéro reviennent sur l’œuvre-carrefour de la philosophe américaine pour penser la sexualité à l’articulation entre discours et performances.

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L’entretien ainsi que les articles qui suivent ont en commun de se situer à la confluence de travaux récents issus des gender studies, à l’intersection de discours contemporains qui explorent et problématisent les rapports entre sexe et genre : philosophie, sociologie, psychanalyse, histoire, critique littéraire, pour ne citer que les disciplines représentées ici, dont la diversité des points de vue et des méthodologies nous paraissent de nature à faire ressortir combien l’institution du discours, y compris du discours scientifique, est déterminante à la construction des identités de sexe et de genre.

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Il s’agira chemin faisant d’interroger ce qui est pensable aujourd’hui sous le nom d’« identité sexuelle » : pas plus que la sexualité, celle-ci n’est donnée, ni simple. Elle peut être abordée sous l’angle de la performance et de son efficacité énonciative autant que depuis l’identification imaginaire qui sous-tend toute élaboration de type identitaire. Si la notion d’origine psychanalytique de la « différence sexuelle » est aujourd’hui contestée par certains, voire considérée comme dépassée, le présent numéro se demande dans quelles conditions et avec quels effets, la différence se pluralise.

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La confrontation des discours et des méthodes sans visée unificatrice permettra de questionner les modes sur lesquels les différentes disciplines s’interrogent mutuellement, entrent le cas échéant en conflit, se déplacent sous l’effet les uns des autres autour de la question du sexuel. L’interdisciplinarité, marque de fabrique des études de genre, est propice à interroger les difficultés que présente tout discours sur le sexuel et les sexualités à portée universalisante, et à explorer les modes par lesquels l’articulation entre le singulier et l’universel peut encore être soutenue dans des termes sinon nouveaux – et nous l’espérons – du moins créatifs.

Notes

[1]

Michel Foucault, La Volonté de savoir. Paris, Éditions Gallimard, 1976, p. 26.

[2]

Ibid., p. 29.

[3]

Ibid., p. 43.