Rationalités de la science

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Rationalités de la science

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Si les sciences intéressent un vaste public, si cet intérêt se nourrit d’une grande diversité de points de vue, experts ou profanes, les débats qu’elles suscitent parmi les chercheurs, philosophes, sociologues, anthropologues et historiens, s’inscrivent le plus souvent dans des oppositions théoriques, aussi radicales que schématiques : rationalisme, réalisme, relativisme, instrumentalisme, sociologisme, sont autant de signes de ralliement qui suscitent plus souvent des guerres de tranchées que de véritables controverses.

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Ces polémiques présentent en France la particularité de ne pas être abritées par des revues spécialisées comme dans le monde anglophone. Elles n’en alimentent pas moins une forme de dispute larvée qui contraste les positions et restreint les fécondations mutuelles.

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La réflexion que nous voudrions mener dans ce numéro, se tenant en deçà des grands clivages, aimerait ouvrir une sorte de débat polyphonique et susciter de nouvelles pistes de recherche, de portée « intermédiaire », au plus près de l’expérience des scientifiques eux-mêmes, loin des excommunications définitives proférées à l’endroit de nouvelles approches ainsi que de toute conception insulaire des disciplines.

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La science revendique d’être l’unique accès à ce qui pourrait, au moins à titre provisoire, être tenu pour vrai. La garantie offerte en échange de cette prétention réside dans la rationalité de sa démarche. Si bien qu’à première vue les deux concepts de rationalité et de science paraissent se définir réciproquement dans une circularité non seulement exclusive par l’entreprise de démarcation qu’elle induit, mais surtout stérilisante dans la mesure où précisément elle interdit de penser « scientifiquement » la constitution de la science. Interroger la rationalité scientifique requiert donc qu’on sorte de cette circularité en suivant une double démarche d’exploration à la périphérie de la science d’une part et de plongée au cœur des pratiques scientifiques des disciplines « labellisées d’autre part. C’est à cette seconde entreprise que la réflexion développée dans ce numéro veut contribuer.

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Se tenant en deçà des grands débats théoriques, il convient en revanche de ne pas réduire l’éventail des disciplines et de prendre en compte les contributions qui paraissent décisives, même si celles-ci relèvent de choix épistémologiques très différents. C’est à ce titre que nous publions des textes issus de traditions disciplinaires aussi éloignées l’une de l’autre que sont l’ethnométhodologie et l’intelligence artificielle.

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D. Dubois et H. Prade, dans un article consacré aux notions de vérité incertaine et de vérité approximative utilisées dans la conception des systèmes experts, présentent les développements récents de logiques formelles, émancipées des contraintes de la logique classique. Ils montrent en particulier que lorsqu’il est nécessaire d’abandonner une logique bivalente — chaque fois qu’on ne peut se contenter des deux valeurs logiques vrai et faux, ce qui est fréquemment le cas en sciences humaines —, il faut renoncer à la « machinerie inférencielle » de la logique classique. Ces avancées théoriques permettent d’examiner la possibilité de formaliser des raisonnements en situation d’incertitude tout en montrant la complexité de ces modélisations qui invite à reprendre à nouveaux frais la notion même de calcul.

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Les recherches des trente dernières années, qu’elles soient historiques, philosophiques ou sociologiques, ont montré que les sciences sont à la fois des textes et des pratiques, voire des événements, et qu’elles ne peuvent être analysées indépendamment du contexte de leur production. Pour autant, si la question du rapport entre les activités scientifiques et le sens de l’action définit un horizon problématique commun à la plupart de ces recherches, la diversité des réponses est plus grande que ne le laissent entrevoir les débats actuels. C’est pourquoi, avant d’interroger les sciences du point de vue des modes opératoires, pratiques et symboliques, qu’elles mettent en œuvre, et donc des rationalités qui les organisent, il paraît expédient de clarifier le débat proprement contemporain qui met la « nouvelle » sociologie des sciences au cœur de la plupart des controverses actuelles, ne serait-ce qu’en commençant par en restituer la complexité.

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Pour beaucoup en effet, le seul discours sociologique existant sur les sciences aujourd’hui est le programme fort de Bloor, lequel est la cible de critiques corrosives venant à la fois de sociologues « académiques » et de scientifiques. Si on peut souscrire à un certain nombre d’entre elles, notamment à la critique du relativisme irréductible induit par son externalisme, il reste qu’en considérant le plus souvent en France que les recherches sociologiques anglo-saxonnes sur les sciences s’apparentent toutes à l’école de Bloor, on méconnaît d’autres contributions, comme celle de l’ethnométhodologie, et surtout on se prive de la substance même des controverses qui opposent ces deux courants. Ce qui en effet est au cœur du litige est la conception du rapport entre pratique et discours, entre pratique et culture, ou encore entre objet et représentation. Pour les sociologues de l’école de Bloor, un hiatus irréductible sépare la pratique, du sens qu’on lui attribue. Pour les ethnométhodologues, à l’inverse, l’observation des séquences de travail révèle qu’on ne peut analyser séparément pratique et sens de l’action.

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De plus, cette complexité irréductible de l’action située, où le sens se construit dans l’action même, se double de l’impossibilité d’échapper à l’indexicalité de tout énoncé. Ceci conduit, non pas à renoncer à toute objectivité mais plutôt à poser la question de l’objet dans des termes renouvelés. M. Lynch, déjà, lorsqu’il argumente en faveur d’une lecture non sceptique du second Wittgenstein, montre comment repenser l’objet dans une perspective épistémologique qui a renoncé à la conception classique de l’objectivité. Cette objectivité corrélative de l’indexicalité, trouve un écho dans la réflexion de J. M. Salanskis sur le discours d’objet. Dans une étude qui confronte les conceptions de l’objet de la philosophie analytique et de l’approche quinienne, J. M. Salanskis montre que le discours d’objet est toujours déjà inscrit dans une herméneutique. Ce qui désamorce radicalement toute problématique qui conçoit la science comme une pure œuvre déterminative, ne lui concédant que dans un second temps quelque trait additionnel susceptible de lui conférer le statut d’une pensée au plein sens du terme.

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Opter pour une césure temporelle irréductible entre pratiques et production du sens de l’action interdit non seulement de repenser une objectivité possible mais tend à désincarner le scientifique lui-même et à rendre difficilement intelligible l’émergence d’idées nouvelles. H. Mialet, via le suivi minutieux d’un scientifique, montre que le découvreur, par une identification quasi corporelle avec son objet d’étude — le pétrole — imagine et anticipe les comportements du fluide, restituant ainsi la présence d’un sujet de la science trop souvent ignorée dans certaines théories récentes, comme celle de B. Latour par exemple, où le scientifique n’existe que par les réseaux qu’il aura réussi à constituer.

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Les articles de M. Lynch, de J. M. Salanskis et de H. Mialet, bien qu’ils s’inscrivent dans des courants de pensée, voire des disciplines, très différents, abordent cette question de l’ancrage des mots dans des pratiques corporelles, de la non-séparabilité des activités et de leurs formulations, des pratiques scientifiques et du sens que les scientifiques leur accordent.

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Michèle Leclerc-Olive, prenant acte que l’indexicalité est l’une des propriétés des activités scientifiques qui permet de penser une objectivité renouvelée, propose une enquête exploratoire confrontant les notions d’indexicalité avec les aspects de la pratique scientifique qui échappent le plus souvent à l’observation des actions routinières de la science. Ce sont notamment les moments où la continuité de ces activités est interrompue : réorientée à l’occasion de la naissance de nouvelles idées ou suspendue lorsque la nécessité d’une clarification conceptuelle ou d’un retour réflexif sur le raisonnement lui-même requiert de recourir à un travail de formalisation. Mais à cet endroit, si les référents formels sont habituellement empruntés à la logique classique et à la théorie des probabilités, il apparaît tout aussi fécond de prendre appui sur les théories des possibilités développées par D. Dubois et H. Prade. Il apparaît alors que la formalisation elle-même, à travers le mode inférenciel retenu, dépend de la configuration des connaissances et, partant, du contexte dans lequel s’inscrit le processus de formalisation. Il semble dès lors que la notion d’indexicalité, à condition toutefois d’en élargir l’emploi et d’en thématiser les modalités, permettrait de reprendre à nouveaux frais l’analyse des modes de dépendance du discours scientifique par rapport au contexte dans lequel il s’inscrit.

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À l’issue de ce parcours, parti du point de vue classique qui tend à considérer d’un côté les diverses approches « sociologiques » de la science comme un ensemble relativement homogène et de l’autre les approches formalisées, il apparaît que la prise en compte de ce qui distingue l’ethnométhodologie du programme fort et, plus généralement, des analyses constructives, (notamment toutes les formes de non-séparabilité), permet d’envisager des questionnements transversaux aux approches descriptives et normatives des pratiques scientifiques.