Résister à l'irrésistible

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Résister à l’irrésistible

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Je ne me rappelle pas si dans son dernier livre, le beau traité De la résistance – qui est aussi le journal de sa pensée dans ce rapport avec la mort comme « processus actif qui détruit la vie » distingué de la mort comme mortalité – Françoise Proust emploie quelque part le terme de résistivité, et, plus généralement, exploite la métaphoricité en provenance de l’électricité – qui elle-même emprunte d’abord catachrétiquement ses termes et ses notions (quand ce ne sont pas des noms propres) à des usages vernaculaires. Disons que la résistivité de Françoise Proust était très haute, et cependant sa conductivité, ou supraconductivité, très élevée. Elle transformait le courant en chaleur tout en accroissant son flux. Mais j’arrête aussitôt cette filature, parce que le ton de l’éloge académique nous guette dès que nous voulons en même temps que la comprendre, honorer la pensée d’une personne si aimée, qui nous a été arrachée.

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Je me demande même s’il est de bon ton de faire « le témoin ». Je n’évoquerai pas le Collège de philosophie avec Françoise Proust. Nos actions communes. Ni tel voyage à Sarajevo ou à Abidjan. « Nul ne témoigne pour le témoin », cette formule fameuse peut aussi s’interpréter ainsi : le témoin ne peut pas ne pas fausser les choses dans son témoignage véridique même. La manière dont l’un (ici : Françoise Proust) « témoigne de son temps », le ton de sa pensée, sa « constance avec soi-même », et donc, sa consistance, dans la façon qu’elle a de se ressembler, est, aura été, imprévisible aux autres. Nous la reconnaissons, nous disons « c’est bien elle » ; mais on ne pouvait pas prédire son originalité. Il y a son secret à la source. Autrement dit le témoin du témoin risque de dire faux, de se tromper, d’unilatéraliser, d’usurper. Il en jurerait, certes, mais il n’a jamais pu coïncider avec l’originalité de la ressource de cette intensité de l’autre.

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Il me reste – à moi qui ne suis pas présent ce matin pour répondre de ce non-témoignage – à rapporter, dans la brièveté qui convient à l’absent, par où j’ai besoin non pas seulement de penser à Françoise, mais de penser avec, et grâce à Françoise Proust – et de prolonger, en somme, la méditation que j’eus le privilège surprenant d’ébaucher devant vous en ce jour de deuil au cimetière de décembre 1998.

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Il ne s’agit pas pour moi de discourir-sur, mais d’escorter un instant, de faire écho à quelques accents de son œuvre. Si l’on me demandait : « de qui aurez-vous été le contemporain ? », je répondrais par quelques noms, dont celui de Françoise Proust. Non que les dates de ce qu’on appelle la vie aient coïncidé. La preuve… Sa vie aura été plutôt comprise, si j’ose dire, à l’intérieur de la nôtre. A condition que sa pensée soit comprise. (La pudeur me fait corriger bien des formulations possibles ; retenir, presque, toute assertion, comme si la justesse était presque impossible dans la rétrospective de ces années de compagnie. Il est souvent plus facile d’être juste par un geste, silencieux, en rébus, avec des choses-signes, des « présents », que par des phrases…) Je suivrai trois motifs, trois fils :

La fable

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Lectrice d’Hannah Arendt – et combien vigilante puisqu’elle relève avec exactitude les déformations qu’Arendt fait subir au texte kantien pour extraire de la Critique du jugement une théorie politique de la Bildung (culture) et de la communauté –, elle souligne et amplifie – si c’est possible – le motif insistant de l’historicité, du récit, de la narrativité. Elle dit :

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« Qui dit ce qui est – legeïen ta eonta – raconte toujours une histoire – écrit Arendt. […] Et Arendt peut faire l’éloge de Heidegger qui avait raison d’appeler proches voisines la poésie et la pensée. » [1][1] Point de passage. Éditions Kimé, 1994, p. 80-81.

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La fin du racontar serait (ou : sera) la fin de l’humanité. « Il restera toujours un survivant pour raconter l’histoire », aime-t-elle à citer de Arendt. (Je dirais en aparté : c’est leur optimisme !) Car les hommes se racontent des histoires. La relation est relation de ce qui est arrivé aux hommes en arrivant aux dieux et aux hommes-avec-les-dieux. Théogonie ; travaux et jours ; anthropogonie. La théologie sort de la bible. La fable – comme y a insisté encore récemment Starobinski – est le milieu du s’entre-parler des hommes, milieu où par définition c’est le dernier qui parle qui est cru. L’immense déformation de ce qui est en ayant lieu… ce que les siècles d’arts poétiques ont appelé le Rêve, d’un mot tombé peu à peu en désuétude.

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Il s’agit de la littérature, elle est là pour ça. Et dans des pages denses, contenues comme un amour fébrile, Françoise Proust dit sa lecture, sa passion de Kleist. Et de tant d’autres.

La liberté

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Derrière l’arendtisme de Françoise Proust, il y a son kantisme. Il n’est pas seulement de fréquentation inlassable, de savoir, donc, et d’intelligence interprétative. Elle le verse au régime d’intellection de son temps, le nôtre. Elle le fait servir, en toute connaissance fidèle, aiguë, de son architectonique, à la modernité, jusqu’à y puiser, avec ses amis Jean-François Lyotard et Philippe Lacoue-Labarthe, à telle nuance près, le motif profond d’une disponibilité « pour » l’art moderne ; écrivant (ibid., p. 123) :

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« La vision kantienne de l’art rend compte, au contraire (de Hegel) de la persistance de l’art dans la modernité, c’est-à-dire de l’art moderne. […] La critique de la faculté de juger esthétique découvre qu’il y a des formes particulières et que ces formes, sublimes, sont les Formes artistiques et philosophiques : l’idée s’y débat avec la forme, et c’est ce débat violent qui rend la forme sublime et vraie. »

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Mais c’est ce qu’elle en réactive touchant la liberté – une des composantes majeures de sa grande idée de la résistance qui n’est pas seulement un concept – que je veux remarquer un instant : soit la liberté comme puissance de suspens ; non pas tant donc à sa place, centrale à la Critique, de « ratio essendi pietatis », mais comme liberté transcendantale, « sublime », dit Françoise Proust, ou « faculté de commencer par soi-même un état dont la causalité n’est pas subordonnée à son tour suivant la loi de la nature à une autre cause qui la détermine quant au temps ». Par où il me semble que sa pensée relie, re-soude, ou comment dire, en quelque façon cette liberté interruptrice à ce mode de la liberté « classique », je veux dire à la liberté d’indifférence, à savoir à ce « plus bas degré de la liberté cartésienne, où la liberté pour être basse n’en est pas moins intégralement, voire “purement”, “déjà là”… Et même seulement expérimentale sous ce mode. Car n’est-ce pas quand je suis indifférent à mouvoir ma main, ou mon pas, plutôt à droite qu’à gauche, que je ressaisis mon être libre pour ainsi dire à la verticale du cours du monde, dans la pure interruption des causalités qui me contraignent à prendre telle ou telle direction ? La reprise de ce “cours” suspendu à ma décision est si totalement imprévisible que Dieu, si providentiel qu’il soit, n’en peut savoir plus que moi qui n’en sais rien, qui ne la détermine pas, pas même un quart de seconde avant, parce qu’il n’y a plus d’avant ni d’après dans ce “moment”, et nul (aucun sujet, aucun programme), ne prévoit quelle détermination va reprendre mon allure… « Point… de passage… ».

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Si je poursuis et conduis cette traversée de quelques motifs de Françoise Proust, c’est pour faire entendre, vous l’avez compris, quelques-unes de ses formulations. J’en viens donc pour finir à la grande affaire de la résistance.

La contrariété

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Le kantisme de Françoise Proust est de vigilance transcendantale « critique » s’exerçant sans relâche contre la transcendance ; et cette résistance s’aiguise dans le rappel du sens donné par Kant à la dialectique, qui conjugue l’optimisation régulatrice des Idées de la raison avec l’acharnement à dissiper l’Illusion transcendante. Autrement dit à rendre raisonnable la rationalité. Ce qui est raisonnable, c’est le libre examen des antinomies fatales, de cette disposition antipodique, antinomique, des pôles de la rationalité ; polarité irréductible où se diamétralise la contrariété de l’Être à l’aune de la Raison. Sans doute a-t-elle fait sienne cette pensée de Reiner Schürmann à la fin de son grand œuvre de philosophe vivant lucidement, comme elle, ses derniers jours :

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« L’emprise de l’illusion tient à ce que la vérité de l’être a été nettoyée de son adversité intrinsèque […] l’être n’a pu passer pour fiable qu’une fois débarrassé des antagonismes tragiques. »

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Et si « l’éclipse de l’être en sa vérité conflictuelle » est aussi ancienne que la Grèce tardive, alors il s’agit de ne plus lui voiler la face. La pensée réapprend à « aimer le disparate » (encore Schürmann). Il s’agit d’affronter le disparate.

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N’est-ce pas cette endurance kantienne, dialectique antidialectique si j’ose dire, des implacables antinomies de la Raison, qui se généralise dans la pensée de la résistance, pensée paradoxale, oxymorique, de la contrariété. Condensée à l’extrême dans la formulation de la page 138, « La vie est résistance à l’irrésistible ». Devenue maxime, et presque impératif catégorique, elle inspire le courage de l’action et dans l’action l’aporétique d’urgence qui se fraye passage (poros) par ces points de passage (titre de son quatrième livre, je le rappelle, dont le jeu condense en un mot l’oxymore), qu’on peut appeler si l’on veut les compromis où l’impossible se promet en mariage au possible. Que cette pensée ne soit pas dialectique au sens hégélien, Françoise Proust le dit parfois en des phrases aussi simples que celle-ci (p. 185) :

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« La résistance ne cherche pas à réconcilier des positions ni même à dépasser par le haut des divergences. »

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Elle poursuit politiquement :

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« Ni révolutionnaire ni réformiste, ou les deux simultanément et se contrecarrant mutuellement, la résistance n’a qu’un adversaire : le progressisme, [etc.] »

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Mais je ne veux pas suivre aujourd’hui sur ce terrain. Plutôt, rappeler combien ce motif de la résistance est auroral et récurrent. Trop de citations se pressent : p. 86 du Point de passage, elle dit du conte en général qu’il raconte « comment résister encore un temps – ce qui est déjà une victoire sur l’ennemi » ; plus loin, et en italiques (p. 96), parlant de Strindberg : « Il ne s’agit pas, rivé à sa finitude, d’endurer son néant […] mais de s’accrocher aux branches, de résister», etc., etc.

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L’invention de la résistance, elle en trouve un exemple, un modèle sans doute même, chez Kant (p. 17 du Point de passage) dont elle dit qu’il repousse la limite des lumières quand il invente un autre droit, qui est un troisième, un tiers : le droit cosmopolite. Lequel s’ajoute aux deux autres. Or comment s’ajoute-t-il ? Non pas en « excluant les deux premiers ; mais en se superposant et en existant avec eux ». Et comment le fait-il sinon en balançant positivement le ni-ni de sa double négation, qui fait une position originale, je cite :

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« Chaque État est à la fois totalement souverain (droit public) et totalement non-souverain (droit cosmopolite), comme chaque citoyen est à la fois l’ultime instance de son État et étranger à son propre État (citoyen du monde). »

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L’adversité intrinsèque des contraires associés fait le contenu original du point de vue du jugement qui en surplombe l’équilibre. Encore un exemple, si vous le permettez, de cet alliage des contraires. C’est dans une tout autre empirie, à la page 183 de De la résistance, et nous pouvons dire que la résistance y consiste :

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« La résistance cultive simultanément la plus grande patience et la plus grande impatience […]. La patience est en même temps la suprême impatience […]. Elle tient simultanément pour le non négociable et le négociable, pour à la fois le “tout ou rien” et le “c’est possible et discutable”. »

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Et je souligne pour ma part, dans la marge : c’est donc qu’elle ne fait pas sa loi dernière du tout OU rien…

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Les généralités de l’introduction nous avaient avertis : « La résistance naît de l’affection contrariée d’une force par une autre […] La résistance n’affronte pas l’ennemi pour lui infliger une défaite. Mais elle se débat avec l’adversité – dont l’adversaire n’est que le tenant-lieu pour l’affaiblir et lui faire lâcher prise. »

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Et je refais entendre, pour finir, le mot d’ordre : résister à l’irrésistible.

Notes

[1]

Point de passage. Éditions Kimé, 1994, p. 80-81.

Plan de l'article

  1. La fable
  2. La liberté
  3. La contrariété