Que reste-t-il de nos amours?

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Que reste-t-il de nos amours?

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Que reste-t-il de nos amours? Cette phrase, issue d’une célèbre rengaine, afin de suggérer, pour commencer, qu’il m’est impossible aujourd’hui d’évoquer Roland Barthes sans y mêler un certain coefficient de nostalgie. Certains, on le sait, ont pu définir les années où la parole de Barthes se répandait comme une période de glaciation. Le souvenir que j’en ai, à l’inverse, c’est celui d’une époque où le souci de la rigueur théorique n’excluait en rien la passion, l’effervescence ; où la littérature était entre nous l’objet d’incessantes discussions, étrangement ferventes, entrelacées à toutes sortes de connivences affectives. Je n’évoquerai pas ici la qualité des relations qui, à titre personnel, nous liaient ; qu’il me suffise de dire que je ne puis, vingt ans après sa mort, que continuer à ressentir le caractère irréparable de son absence.

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Mais, justement, que reste-t-il de tout cela? L’heure est venue, sans doute, de faire le point. Beaucoup de choses se sont déplacées, transformées, en vingt ans, qui nous amènent à tenter d’opérer, sinon le bilan, du moins le tri dans ce que Barthes nous a légué. Par exemple, entre ce qui, de son texte, s’est éloigné de nous (et qui relève moins de carences propres à celui-ci que des énormes modifications du champ littéraire et intellectuel depuis ces vingt ans, qui n’ont pas manqué de faire vieillir certaines positions, certains énoncés) ; ce qui, à l’inverse, demeure fondamental, actuel, vivant, et n’a, même dans un contexte radicalement différent, pas pris une ride ; et ce qui, enfin, mérite d’être, à partir des directions qu’il nous a indiquées, poursuivi, étendu, relancé, réactivé.

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Toute la difficulté, ici, découle du fait que Barthes ne nous a laissé, en définitive, ni un « savoir » (au sens d’un champ épistémologique bien délimité, d’un objet de connaissance positive), ni une « méthode » (au sens d’un ensemble de protocoles et de règles d’interprétation systématiques), mais quelque chose de plus incertain, de plus mobile, de plus inquiet : quelque chose comme un mode de comportement intellectuel (susceptible, justement, de varier selon l’évolution du contexte) et surtout, si je puis dire, un style d’intervention (soit ce qu’il y a de moins codifiable, de moins généralisable). Je vais tenter, pourtant, au risque d’être schématique, de repérer les différents degrés d’éloignement ou de proximité de ce qui a pu s’y inscrire.

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Ce qui s’est éloigné de nous, tout d’abord, à mon sens, c’est ce que l’on pourrait nommer la « francité » des objets qu’il a abordés. De même qu’il manifestait (dans le Roland Barthes par Roland Barthes) son peu de goût pour les fruits exotiques, de même il est frappant de voir à quel point, s’agissant de littérature, la très grande majorité de ses références demeure française – lui-même avouait explicitement son peu d’intérêt pour les littératures étrangères, traduites. Il y a, bien sûr, ces deux grandes exceptions : Brecht (modèle, pendant tout un temps, d’un art conscient de la responsabilité des signes), et Goethe (dont le Werther constitue le support privilégié de la méditation sur le discours amoureux) – d’autres aussi, plus ponctuelles, comme Loyola. Mais pour l’essentiel, la restriction du champ, chez lui, était délibérée : la grande référence « moderne », en ce qui concerne l’art du roman, était Proust, mais pratiquement jamais Kafka, Joyce, Faulkner ou Musil. La proximité de Barthes et de Musil, pourtant, saute aux yeux (ne serait-ce que dans la volonté de remanier les frontières du roman et de l’essai), mais elle n’a, hélas, donné lieu à aucun texte ; hormis une brève référence à L’homme sans qualité, dans les Fragments, au demeurant tout à fait anodine, Musil ne faisait d’évidence pas partie de son panorama… Or ce qui s’est imposé à nous, depuis vingt ans, c’est justement l’impossibilité d’évaluer une œuvre romanesque si on ne la situe pas dans son contexte mondial. Il est significatif, par exemple, que Barthes, de la formidable effervescence du roman latino-américain de son époque, n’ait en définitive retenu que Severo Sarduy (qui lui était proche, qui vivait à Paris), comme indifférent à l’archipel auquel Sarduy se rattache, et que marquent les noms de Borges, Cortázar, Lezama Lima, Fuentes, García Márquez, Vargas Llosa : comme si Sarduy, en quelque sorte, était l’arbre qui lui avait caché la forêt…

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Ce qui s’est éloigné de nous, ensuite, et qui peut même nous sembler aujourd’hui assez étrange, c’est la violence du débat intérieur qu’il a pu mener quant à la question de la modernité. Soit, si l’on veut, ce qui s’est joué entre ces deux formules bien connues : « Être moderne, c’est savoir ce qui n’est plus possible » ; « Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne plus être moderne ». Tension vécue dramatiquement, comme s’il fallait un véritable combat pour se dégager du surmoi moderniste, et qui se trahit dans l’inconfort ouvertement évoqué d’une position clivée (les modernes que l’on lit par devoir, les classiques que l’on lit par plaisir). Je dirais que cette tension, aujourd’hui, nous en sommes sortis. Car ce qui s’est imposé, depuis vingt ans, c’est ceci : l’invention n’est en rien incompatible avec la mémoire ; les romans, par exemple, les plus novateurs ne sont pas ceux qui tournent le dos au passé, mais plutôt ceux, à l’inverse, qui prolongent et réactivent les voies ouvertes par Rabelais, Cervantès, ou Sterne ; face à une sous-culture programmant l’amnésie et l’analphabétisme, le recours à ce qui a existé de plus libre dans le passé redevient subversif. En somme, les vraies lignes de démarcation ne passent pas entre l’« ancien » et le « nouveau », et rien ne peut être pensé ou apprécié réellement si l’on s’en tient à cet unique paradigme. Cela, Barthes l’avait d’une façon pressenti – mais sans réellement franchir les limites d’une problématique dont il percevait pourtant qu’elle avait épuisé sa fonction. Si l’on veut, le débat sur la postmodernité (ou la transmodernité), il aura contribué à l’ouvrir – mais se sera, en quelque sorte, retenu au seuil du bouleversement radical de pensée qu’il introduisait.

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Ce qui s’est éloigné de nous, aussi, par corollaire, c’est la réserve, ou l’hésitation, qu’il manifestait, justement, envers la valeur du roman. Je pense ici à cette grande utopie, à la fin de sa vie, d’un « romanesque sans roman », dont il ne nous a guère laissé que quelques éléments programmatiques. Or depuis vingt ans, le roman semble bien être redevenu une « valeur » – précisément dans la mesure où ce qui le qualifie, depuis l’origine, depuis Rabelais, depuis Cervantès, c’est-à-dire son aptitude à relativiser les certitudes, à déstabiliser les orthodoxies, à contester les vérités établies, à jouer avec les dogmes, mérite plus que jamais d’être défendu, sans réserve, dans un monde où triomphe ce que Barthes nommait les discours de l’arrogance. Toute une réflexion sur cette valeur du genre romanesque s’est développée en vingt ans, à laquelle on participé les plus grands romanciers de ce temps (Fuentes, Kundera, Rushdie, Vargas Llosa, Goytisolo, Oé, entre autres) – qui laisse loin derrière elle le scrupule que Barthes manifestait envers, encore une fois, la valeur du genre en tant que tel.

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Ce qui s’est éloigné de nous, enfin, c’est la possibilité même d’une position critique relativement indifférente au Spectacle. Lorsque Barthes évoquait la « guerre des langages », il est clair qu’il existait pour lui une extériorité critique possible devant ce qu’il nommait la « sous-culture de masse ». Or celle-ci, hélas, est désormais devenue hégémonique – elle n’est plus seulement le vecteur idéologique d’un pouvoir, susceptible d’être démasqué dans son statut, elle EST le pouvoir, elle a absorbé tout ce qui pouvait la contester. « Sous-culture de masse », cela sous-entend encore qu’il est d’autres cultures à pouvoir respirer à l’air libre, et partant d’autres stratégies à élaborer pour lui résister. Le Spectacle, à l’inverse, fonctionne sans altérité, sans négativité, sans extériorité. Je dirais volontiers que Barthes, en ce sens, est le dernier essayiste pour qui la télévision, par exemple, pouvait encore être traitée avec condescendance, sans lui accorder plus d’importance qu’elle n’en méritait. Nous n’en sommes plus là désormais.

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J’en viens à ce qui, pourtant, vingt ans après, me semble profondément actuel, vivant, dans ce que Barthes nous a légué. Et d’abord, surtout, ce qu’il désignait, d’une formule récurrente, présente à toutes les époques de sa vie, comme la « responsabilité des formes ». Nous vivons, je crois, une période très dure, très régressive : non pas, comme on nous le dit, celle de la fin des idéologies, mais plutôt celle où une idéologie a triomphé, sans reste, de toutes les autres. Et face à cette situation, Barthes est celui qui nous rappelle qu’il n’est aucune « critique idéologique » qui vaille si elle n’est pas attentive aux formes, aux connotations, si elle ne vise pas à dénaturaliser et à dés-innocenter ce qui se présente comme allant de soi. Il a même forgé, autour de cela, un appareil critique extrêmement subtil, dont nous pouvons nous servir, pratiquement, à chaque instant. Tout le monde, me semble-t-il, peut sentir à lire les Mythologies qu’un tel effort de démystification mérite cent fois, aujourd’hui, d’être étendu – et parfois même purement et simplement repris (Françoise Gaillard, ici même, a dit à ce sujet des choses essentielles). J’ajouterai simplement que cela vaut aussi pour les formes proprement littéraires. Les doutes et les scrupules de Barthes quant à l’exercice et à la nécessité, par exemple, du « journal intime » méritent incontestablement d’être rappelés face à l’inflation actuelle d’une écriture autobiographique qui ne semble pas même pressentir que la « spontanéité » est le comble de la rhétorique, de l’aliénation aux stéréotypes. Nous en sommes là : on a un peu honte d’avoir à rappeler, après Barthes, que Proust a fait tout autre chose que « raconter sa vie »… De même, la réticence obstinée de Barthes envers l’arrogance des discours (où l’écriture est subordonnée à une position d’autorité) trouve aujourd’hui une pertinence étonnante face au retour de « romans à thèse » (je pense évidemment à Houellebecq) où la part du récit ne sert guère qu’à « illustrer des idées ». En somme, l’idée selon laquelle aucune forme n’est innocente, l’idée selon laquelle l’authenticité ou la sincérité ne sont jamais qu’un « imaginaire au second degré », voilà qui, dans NOTRE situation, apparaît d’une brûlante actualité.

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L’autre élément, chez Barthes, qui me semble plus que jamais actuel, c’est la tentative de définition d’une auto-sémiologie de la perception. Lorsque Barthes parle de Twombly, ou de Schumann, il est évident que ce qu’il met au centre, c’est le regard, ou l’écoute. Et que là aussi, il repère que rien n’est innocent, ou naturel : que nous ne sommes pas seulement aliénés à des « idées », mais que l’emprise sociale des clichés, des stéréotypes, peut passer jusque dans ce qu’il y a de plus intime dans nos sensations. Pour prendre d’autres exemples : ce que l’ordre établi, sous nos yeux, tend à normaliser, à désamorcer, ce n’est pas seulement la littérature, c’est aussi et surtout la lecture ; ce n’est pas tant le cinéma, en tant que création, qui est en crise, c’est avant tout la façon de percevoir les films. Qu’il faille donc aussi déplacer l’analyse du côté de la réception (au sens physique, et non seulement institutionnel) est une tâche, là aussi, d’une absolue pertinence. Que Barthes nous a indiquée, mais où, d’une certaine façon, tout est sans cesse à reprendre.

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Le troisième élément d’actualité que je voudrais souligner, c’est le parti pris d’hédonisme. Certes, celui-ci se justifiait d’un contexte particulier, et il pourrait être tentant de le ramener à cette émancipation du plaisir qui caractérisa les années soixante-dix (période aujourd’hui décriée), ainsi qu’à une fonction polémique elle-même clairement datée (Barthes s’opposait, alors, au puritanisme du discours de la science, en même temps qu’à celui d’une certaine contre-culture militante, qui avait aussi ses censeurs, ses curés). Or, le plus étonnant, c’est que cet hédonisme, restitué dans notre contexte, n’a rien perdu de sa valeur. Que vivons-nous, en effet, aujourd’hui? Je dirais : la conjonction paradoxale d’une diffusion sans restriction des représentations les plus pornographiques, les plus hard, ET d’un conformisme moral visant à culpabiliser (parfois même à diaboliser) toute forme de déviation, d’écart, d’excès, de singularité (cela, depuis la tyrannie des normes hygiénistes ou diététiques, le contrôle des corps, jusqu’à la normalisation sexuelle la plus farouche : dans la doxa de notre époque, « pervers » est RE-DEVENU un terme péjoratif). D’où, notamment, un régime récurrent et alterné d’excitation et de frustration, dont nous pouvons saisir à chaque instant les effets désastreux. Or, si l’hédonisme barthésien représente, face à cela, une formidable bouffée d’air frais, c’est précisément parce qu’il n’a rien de naturaliste, qu’il ne se réduit en rien à l’apologie d’un plaisir naturel et innocent ; c’est que le plaisir, chez lui, de quelque ordre qu’il soit, sensuel, intellectuel, esthétique, n’a de sens qu’à être pensé, parlé, formulé ; qu’il passe par le langage, le symbolique, qui ne se contente pas de le traduire, parce qu’il en procède. Rien ne me semble plus vivant, et même plus subversif, en une période où triomphe le pire naturalisme (l’érotisme ramené à ce que Bataille nommait la « lamentable mécanique animale »), où la jouissante représentée se doit d’être muette, et où ce qui triomphe, à l’inverse, dans la parole, c’est la loi, l’interdit. [1][1] Je me permets de renvoyer, à ce propos, à ce que j’évoque...

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Le quatrième élément, enfin, qui fait de Barthes quelqu’un de tout à fait contemporain, à mon sens, c’est cette aisance qu’il manifestait à traverser les registres les plus divers (ceux que la culture sépare), à les relativiser et à les éclairer du fait même de cette traversée. Je pense, ici, bien évidemment, à cette lumineuse conjonction de Sade, de Fourrier, et de Loyola, qui bouscule un système de cloisonnement convenu ; mais aussi à la façon qu’il avait de se déplacer, avec autant d’acuité et de sensibilité, tout aussi bien dans les champs de la littérature, de la musique, de la peinture, de la photographie, du théâtre. Or il me semble évident, aujourd’hui, que nous vivons, aussi bien dans la doxa médiatique que dans l’appareil universitaire, sous un régime de spécialisations extrêmement étroites, qui n’a guère d’autre effet que de stériliser toute réflexion un peu approfondie sur l’art. La création, aujourd’hui, produit quelques-unes de ses avancées les plus novatrices précisément dans les zones de défi ou d’interaction, là où les arts remanient leurs frontières, acceptent de se laisser provoquer ou contaminer par des arts différents (on pourrait en donner cent exemples). Et face à cela (que je pointais, il y a une quinzaine d’années, du terme d’« impureté »), reconnaissons que le discours critique dominant, fragmenté en rubriques, aveugle et sourd à ce qui se passe au-delà de ses limites établies, est pour l’essentiel impuissant à repérer la nouveauté ou l’originalité de ce qui surgit dans les hybridations, les interactions, les transversalités. C’est en regard de cela que l’attitude de Barthes continue à être exemplaire, lui qui s’évertuait à penser précisément là où le savoir spécialisé échoue ; lui qui refusait, en somme, de se laisser assigner à résidence.

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J’en arrive aux ouvertures que Barthes nous a frayées, aux indications qu’il nous a laissées, aux terrains qu’il a commencé à explorer, et à tout ce qui, en définitive, mérite aujourd’hui d’être prolongé, relancé, réactivé.

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Il y a, d’abord, ce qui relève d’une attitude intellectuelle permanente, chez lui, et de l’éthique sous-jacente qui peut s’y déchiffrer : cette sorte de réflexe qui consistait à fuir et à passer ailleurs dès qu’un parti pris ou une proposition intellectuelle commençait à « prendre » ; cette vigilance soutenue quant au sort qui advient aux positions les plus inventives, les plus fécondes, dès lors qu’elles sont absorbées dans une doxa qui les fige en lieux communs, et par là même les stérilise ; cette intolérance radicale, en bref, envers toute forme de clichés, de stéréotypes. Je note en passant, par exemple, l’usage commun qui est fait, aujourd’hui, de l’emploi adjectival du mot « pluriel » (gauche plurielle, majorité plurielle, etc.) – dont Barthes, si je ne me trompe pas, fut l’instigateur (la « lecture plurielle » proposée dans S/Z)… Et ce n’est pas sans sourire que j’imagine quelle pourrait être la réaction de Barthes, s’il pouvait assister à un tel détournement (et qui plus est : à des fins de pouvoir). Car c’était cela, Barthes, avant tout : quelqu’un qui savait qu’aucun mot n’est innocent, et qu’il n’est pire ennemi pour un intellectuel que le conformisme qui menace à chaque instant les termes mêmes qu’il a pu contribuer à propager…

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Cette vigilance, et l’inquiétude qui la sous-tend, voilà qui aujourd’hui, de toute urgence, mérite d’être relancé. Il me semble que Barthes, de son vivant, ne se mettait jamais en position d’assumer le rôle du maître – mais qu’il fonctionnait plutôt, pour ses proches, comme une sorte de surmoi léger… Se demander, à chaque phrase que l’on profère, ce que Barthes pourrait en penser – voilà, peut-être, la meilleure façon d’échapper au piège du stéréotype. Et ce n’est sans doute pas un hasard si, après sa mort, nous avons pu voir certains de ses proches, justement, abandonner cette exigence, et commencer, pour ainsi dire, à se relâcher… Que l’un de ceux-ci (Renaud Camus) ait pu, récemment, se laisser aller à proférer les énoncés les plus rances sous couvert d’une expressivité « spontanée » relève, bien évidemment, d’un tel abandon. Mais aussi, à bien y penser, la façon dont tel autre (Todorov) s’est mis, progressivement, à adopter la position du noble procureur des justes causes, et à enfiler les lieux communs : que le stéréotype soit ignoble dans un cas, et parfaitement bien-pensant dans l’autre, cela nous interdit de les renvoyer dos à dos ; mais cela ne change rien, sur un autre plan, à leur nature de stéréotype. Et sans doute est-ce là l’éthique à laquelle il nous faut aujourd’hui, plus que jamais, nous tenir : refuser obstinément toute forme de stéréotype ; car nous savons que la pensée déserte les territoires où la doxa s’installe.

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Autre chose encore, chez Barthes, me paraît devoir être repris, ravivé : c’est la conjonction paradoxale, dans toute son œuvre, de cette éthique intellectuelle des plus exigeantes (attentive à se prévenir de toute forme d’installation ou de récupération) ET d’un amoralisme souverain (le plaisir réhabilité, le rejet des discours de culpabilisation). Ce qui est d’autant plus incisif que nous vivons, aujourd’hui, jusqu’à la nausée, précisément l’inverse : la prolifération des prédications moralistes, vertueuses, associées à la pire veulerie intellectuelle qui soit. On pourrait dire, pour définir notre situation : plus il y a de morale dans l’énoncé, moins il y a d’éthique dans l’énonciation. Face à quoi le prolongement, sur ce terrain, de l’exemple barthésien aurait au moins le mérite de nous situer à contre-courant de la vulgarité ambiante…

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Il y a surtout, chez lui, la répudiation de ce qu’il nommait les discours de l’arrogance : c’est-à-dire l’assertion de thèses univoques, sous-tendues par une position de pouvoir, et opérant la confusion délibérée (que tout l’apport lacanien devrait nous inviter à suspecter) du savoir et de la vérité. Or de tels discours, aujourd’hui, autour de nous, ne cessent de pulluler – le nom de Bourdieu ne désignant que l’exemple le plus péremptoire d’un tel type de discursivité fondé sur la forclusion du sujet qui s’y livre (le sociologue décrivant un « champ » de telle façon qu’on ne puisse surtout pas se demander où il se trouve lui-même dans le champ). Barthes, au fond, n’a jamais cédé sur la nécessité de la critique idéologique (apte à dé naturaliser les signes, à sortir du « ça va de soi », à repérer les systèmes derrière les discours, et les pouvoirs derrière les systèmes). Mais il ne l’a fait, de plus en plus, qu’à s’impliquer, en tant que sujet, dans l’exercice critique. C’est cela, le surgissement de la première personne dans sa dernière période, ou le « retour de l’auteur » : non pas un accès de subjectivisme, ou de faiblesse narcissique, mais ce qui résulte de la nécessité d’interroger l’énonciation dans tout énoncé, et donc de ne jamais s’exclure du « champ ». Plus que jamais, aujourd’hui, il importe de se déprendre de ce que Barthes pointait comme les discours « terroristes » (« on les détecte », précisait-il, « à quelque chose en eux qui ne joue pas : cette odeur de sérieux qui monte du lieu commun » [2][2] « Écrivains, intellectuels, professeurs », dans Le...) – et peut-être même ne serait-il pas incongru de savoir réhabiliter, à un autre niveau de la spirale, cette formule victime de son abus, et devenue elle-même, trop longtemps, un cliché : « D’où tu parles? » ; et réhabiliter cette formule, un peu par provocation, cela ne peut bien entendu se faire qu’à lui retrancher toute portée inquisitoriale, et lui restituer sa valeur interrogative… La critique, autrement dit, de l’ordre établi (visant à se faire passer pour « naturel ») et de ses mythologies, de ses systèmes de signes, il importe de l’opérer non dans la promotion d’un contre-discours « arrogant » (c’est-à-dire tout aussi naturalisé que ce qu’il dénonce), ou d’un surplomb interprétatif fondé sur une Vérité acquise et dogmatique, mais plutôt dans une subtile déstabilisation des certitudes – qui n’oublierait pas d’examiner, aussi, comment cela fonctionne en chaque sujet, y compris celui qui s’y livre. Il n’est pas indifférent, au demeurant, que Barthes, à la fin de sa vie, ait été enclin, en dépit des doutes et des préventions que je mentionnais, à déplacer une telle fonction critique du terrain de la Théorie vers celui du Roman : soit d’un discours où le « sens » ne se fige pas, où les idées sont pluralisées, « médiatisées », un discours qui « ne fait pas pression sur l’autre » (ce en quoi, ajoutait-il, « selon la typologie nietzschéenne, il se place du côté de l’Art, non de la Prêtrise ») [3][3] « Longtemps je me suis couché de bonne heure », dans....

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Ce terme d’« art » m’amène, pour finir, à ce qui, selon moi, mérite le plus d’être prolongé, à partir de Barthes, et qui rejoint du reste ce que j’avançais au début de ce propos quant à ce qu’il nous a légué. En définitive, j’y reviens, Barthes ne nous a donc laissé ni un objet de connaissance délimité, ni une doctrine homogène et close, ni un système d’interprétation achevé, ni une méthode définitive – mais plutôt (j’espère l’avoir fait sentir) l’indication d’un style d’intervention. Et c’est cela, sans doute, le plus précieux aujourd’hui, c’est cela qu’il nous faut savoir exercer et développer : un art très particulier, fondé sur une incessante passion du déchiffrement critique, et pouvant s’appliquer aussi bien aux milliers de signes dont la société nous submerge qu’à nos sensations apparemment les plus personnelles. Ce que Barthes nous lègue, en somme, c’est ce que nous lèguent aussi certains des plus grands artistes (un écrivain comme Proust, ou comme Musil, un cinéaste comme Godard, un peintre comme Warhol) : la formation d’un regard qui nous aide à mieux voir, d’une écoute qui nous aide à mieux entendre, d’une sensibilité aux signes qui nous incite au déchiffrement permanent de nos vies – du monde autour de nous, et en nous.

Notes

[1]

Je me permets de renvoyer, à ce propos, à ce que j’évoque dans le prochain numéro de la revue Simulacre, sous le titre « Sexe, images, mots ».

[2]

« Écrivains, intellectuels, professeurs », dans Le bruissement de la langue, Seuil, 1984.

[3]

« Longtemps je me suis couché de bonne heure », dans Le bruissement de la langue, op. cit.