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Chroniquevendredi 11 octobre 2002

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Est-ce parce que je rentre des États-Unis ?... J’aimerais parler de l’antiaméricanisme.

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Les États-Unis ont deux ou trois noms, deux ou trois hétéronymes : USA, Amérique ou E.U. = eu.

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Cet adverbe grec, eu, qu’on entend chez nous en préfixe, comme dans eudémonisme ou eugénisme, qui ne leur va pas mal. Des trois, quel est le pseudonyme ? On parle beaucoup des livres de Philippe Roger ou de Jean-François Revel ; moins de celui d’Alain Joxe.

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Le Monde diplomatique fait sa première page avec l’antiaméricanisme des intellectuels. Bref : c’est l’actualité…

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Je dois, pour m’y engager remonter à quelques axiomes ou critères de jugements qui sont en même temps des « postulats », si je puis dire ou, plus brièvement : disputables.

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La grande affaire en question ici est celle de l’imitation ? Rien sans la mimèsis disaient les Grecs ; la bonne mimèsis, en quoi, consiste l’éducation, et toute l’anthropomorphose. La « mauvaise » mimèsis est celle de la propagation foudroyante, dévastatrice, du modèle, de l’imitable quel qu’il soit, et aujourd’hui donc « mondiale », « globale ». Le remède est dans le mal, sans doute, mais le mal est (dans) le remède (!). C’est le problème. Ou permettez-moi de tâtonner avec cette formule : l’image, ce ne serait pas grave, s’il n’y avait la mimèsis

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Recommençons donc avec l’image ; ce qui veut dire l’image aujourd’hui. L’image, ça commence dans la tête, comme on dit depuis toujours, avec « l’imagination ». Ça commence par ce qu’on re-voit. « Je revois la scène ; elle repasse devant mes yeux », ces yeux qui ont affaire au visible même quand ils sont fermés. Qu’est-ce que c’est que cette « phanopée » mentale pour reprendre un mot cher à Ezra Pound ! ? Une espèce de visible immatérialisé, un simulacre, pour reprendre cette fois un mot de la philosophie lucrécien (– j’aurais pu remonter à l’idole homérique, qui est mon reflet dans ta pupille, comme une persistance entoptique) une greffe à même l’âme, qui obsède, qui hante…

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L’image impressionne, on l’a toujours dit. Et l’image moderne, (c’est-à-dire photographique et télévisuelle en général, l’image « technologique » impressionne, non pas seulement beaucoup plus que l’image de toujours, mais avec une puissance stupéfiante. Cela est d’un autre ordre, eût dit notre Pascal.

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Je suis passé de la psychologie de l’imagination à l’image en tant que reproduction – « un artefact » en transformation incessante dans les « progrès » vertigineux de la « définition » photographique, télégénique ou comme on voudra dire…

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Il y faudrait des volumes mais, tant pis, je coupe pour arriver en quelques instants à « l’Amérique » !

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L’image est devenue ce qu’elle n’était pas, même si le terme d’iconicité peut dénoter ce qu’il continue à y avoir de commun à un dessin du XVe siècle et à une BD ou à un « arrêt sur image » dans un montage filmique, etc.

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Il y a deux âges dans l’imagerie. Jacques Legoff, la semaine dernière, nous présentait (dans le Nouvel Observateur) le livre (collectif) de Jacques Dalarun sur l’image au Moyen Age. Le Moyen Age était plein d’images ; et, certes, entre leurs images et les nôtres, il y a en commun les caractères de l’iconicité (qui soutiennent, donc, l’homonymie), à savoir ceux de l’effigie par contours et chromes, qui permettent de reconnaître une chose. Mais, « à part ça », rien de commun : entre l’enluminure du psautier qui assemblait, composait, du savoir, de la croyance, du symbole, (emblème, devise, encyclopédie, mnémotechnème, signe, etc.) peu à peu découverts par le regard comme s’ils étaient à lire, et une séquence publicitaire qui nous coupe les paupières comme à un consul supplicié dans Tite Live, à tous les écrans, et panneaux, et qui « enveloppe », c’est-à-dire aveugle tout l’espace public d’un boniment consommatoire lui-même obsédé sexuel… il n’y a pas grand chose « à voir » qui les apparente.

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L’image est devenue médusante (… et qui sera le Persée de cette Méduse, ce pourrait être la question de ma conclusion, ici anticipée).

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D’autre part ou en même temps, l’image photographique en tant que trace (ici je songe à Roland Barthes et au punctum de sa Chambre claire) a reçu le statut de témoignage irrécusable, de preuve « vivante » (…et il faudrait évoquer ces « vivez en direct », en live, en temps réel ! qui enjoignent un voir-sur-image lequel n’assiste plus, ne participe plus, aux choses tout en offrant plus de réel que la perception ci-devant directe ! Le dispositif technocratique du « comme-si-vous-y-étiez » pour la passivité du téléspectateur supplante le privilège du « j’-y-étais » du témoin d’autrefois. De même que le temps réel fait signe vers une simultanéité extrêmement technique qui occulte la durée bergsonienne, pour reprendre le couple du titre fameux (Durée et simultanéité). Telles « preuves » photographiques (et j’évoque les prodromes de la 2e guerre avec l’Irak occupés aux scopies d’observation satellitaire) surpassent et déclassent toute énonciation possible, toute parole, tout autre « témoignage ». On dirait que l’image s’affranchit de son alliage avec le dicible, s’exorbite de l’Ancienne Alliance du phénomène et du légomène, du visible et du dicible.

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Sa reproductibilité, (selon le terme benjaminien) caractérise maintenant de part en part l’image. Technologique, elle tombe entièrement dans le milieu de la démultiplication mimétique. Elle propage… la puissance de propagation de l’imitable. On peut encore le dire de cette manière : toute image devient image de marque dans la concurrence des marques, qui est le nouveau nom de la guerre des mondes dans un monde devenu marché. Pour condenser, comprimer, tous les ingrédients de la complexité en cours, la question se formulerait : quelle est la meilleure image de marque de l’humanité cherchant son identité dans la compétition (pour ne pas dire la guerre) de ses types culturels, en vue peut-être de son exportation hors monde (Lyotard disait de son extraterrestration ou déterrestration ?)

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Or qu’arrive-t-il ? On le sait : les images sont américaines. Il y a une « machine infernale » qui emballe tout ce mouvement, tout ce devenir, cette « américanthropisation ». Comment tourne la machine mimétique made in USA entraînant le « monde » dans son vortex centripète – son vorticisme, risquerais-je en souriant pour rappeler le nom de l’école « ezra-poundienne – cette « mondialisation » en cours en régime d’imaginaire américain ? En démonter le moteur exigerait, certes, de longues heures de bons mécaniciens. Histoire, sociologie, psychologie, philosophie, et, en général, anthropologie et littérature s’y mettent pour répondre. Je me contente de proposer deux observations d’ensemble du mécanisme et de ses ressorts :

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Première observation : la contagion mimétique est d’autant plus forte que le modèle en est un qui se singe lui-même. C’est l’automimique qui accélère le moteur de la reproduction et augmente sa puissance attractive. La contrefaçon ou simulation de sa propre mimique, la jouissance narcissique absorbée dans ses propres reflets, ses portraits, renforcent sans cesse la fascination du modèle d’abord médusante pour soi-même ; autocomplaisance et suffisance qui médusent les autres. La sémiotique des signes de reconnaissance entre soi des figurants américains de l’Amérique, eux-mêmes figurés par les stars qui sont les seules à être mondiales, du sport, du look, du cinéma, de la politique, marche au remake, dont peut-être le rapport de Bush fils à Bush père serait une caricature. De sorte que tous les autres – « le reste du monde », comme ils disent dans leurs grands jeux sportifs – ne pourront jamais imiter aussi bien. Imiter quoi ? la façon dont l’Amérique s’imite. La forme humaine qui tire l’humanité en avant, le portrait-robot qui lui en met plein la vue, tout le simili, on dirait que le genre humain n’a de désir, de « rêve » que de s’assimiler à son fac-simile. Le même teeshirt pour tous les jeunes du monde avec la marque du Campus.

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Deuxième observation (mais c’est peut-être la même) : ce qu’il y a de bien – à vrai dire : d’insurpassable – aux États-Unis, « c’est que c’est partout comme en Amérique ». Bagdad Café, Mainstreet à Nashville ou à Sheriff’s town, le moindre trou est au centre, réplique entre mille et, parfaite réplique du modèle américain ? Partout en dehors, c’est moins « comme en Amérique ». Appelons ça l’homothétie ; le secret de la fascination gît dans ce rapport. En se lovant à leur façon dans et sur leur localité, les américains sont et font le global. Les autres leur reconnaissent cette propriété proprement inaliénable ; qu’on appellera « hégémonie ».

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Hervé Kempf qui, dans le journal Le Monde, surveille régulièrement le phénomène, intitulait un de ses articles « Ce qui est bon pour les États-Unis l’est-il pour le monde ? » Suggérant que la réponse n’est pas tout uniment le oui. Dans une plus récente chronique, d’après Johannesbourg, il martèle cette évidence aveuglante – mais qui est précisément ce que les Américains ne peuvent pas voir, la recevant donc comme l’opinion « antiaméricaniste » – à savoir que le standard américain est ruineux pour la terre ; (je caricature un exemple pour aller vite : si l’américanthrope moyen acceptait de remonter le thermostat de sa climatisation de deux ou trois degrés celsius seulement (ce qui nous éviterait d’ailleurs de nous enrhumer) l’économie d’énergie qui en résulterait équivaudrait, je suppose, au budget de cinq ou six états africains). L’écologie mise en formule polémique énonce : le paradigme, ou si vous préférez, le paradis états-unien conduit au désastre. L’énoncé philosophique dirait : la maxime de vie américaine n’est pas universalisable. Ou par transposition humoristique : l’Amérique n’est pas kantienne tandis que l’Europe le fut et doit le demeurer. Il n’y a aucune raison d’accepter l’image américaine de l’humanité. Cet « ecce homo » n’est pas le bon. Est-ce de l’antiaméricanisme ? Nullement. À condition que nous réinstruisions la distinction entre l’idée d’Amérique (America ! America ! chantait Kazan) et l’ethnicité états-unienne, – la différence par exemple entre l’esprit des lois et de liberté et l’american way of life dans son programme publicitaire de consommation du monde.

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Dès lors résister, sans violence, à ce vertige géocidaire (la terre changée en énergie pour la consommation) est un programme philosophique. D’autant moins « antiaméricain primaire » que cette résistance n’a de chance que si elle gagne à sa cause les citoyens de la libre Amérique eux-mêmes – je veux dire en grand nombre. Sans violence, parce que la guerre, nécessairement technologique, est le plus sûr moyen de se changer en consommateur d’armes, de moyens, qui sont américains. De la même façon qu’on peut voir que la contre-publicité ne tue pas la publicité mais l’alimente.

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Il faut faire de l’autre ; autre chose. Non violence et altération et diversité, vont ensemble. Comment être un pays pauvre ou si l’on préfère, en développement durable, que ni le socialisme des « démocraties populaires », ni le tiers-monde, n’ont su inventer. L’avenir est à la pauvreté – à moins qu’il n’y ait plus d’avenir.

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