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Chronique8 novembre 2002

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La proposition cette fois, et qui pourrait irriter (j’en demande pardon liminairement) est que Paris n’est pas la province. Il est surprenant qu’une lapalissade, une opinion, ou doxa, puisse passer pour paradoxale ; cela manifeste un renversement d’opinion, – et la difficulté qu’Il y a à tenir fermement pour vérité un paradoxe définitif (sur quoi je reviendrai tout à l’heure). La doxa se débarrasse préventivement de ce que j’appelle ici un vrai paradoxe (ou vérité paradoxale) en le portant pour le discréditer, au compte de « l’intellectuel », autant dire du mondain, du snob [1][1] Je me rappelle une ignoble caricature de Faizant insultant... ; mais l’intellectuel ne pense pas avec du caviar, ce que je voudrais essayer de rappeler.

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Donc certains avaient été surpris par le programme d’été « Paris/Plage » ; dont je fus. Il me semblait que Paris n’était pas une plage, par les mêmes causes qui font que Paris n’est pas une station de ski. Ce qui est ennuyeux avec Paris/Plage, c’est qu’Il va falloir dès le mois prochain programmer un Paris-sport d’hiver. Il n’y a en effet « aucune raison » pour que les Parisiens (et Parisiennes !) n’aient pas le droit de skier chez eux, surtout en ces temps et dans ces sociétés développées où les vacances ne cessent de s’allonger. N’est-Il pas « injuste » que les Parisiens soient privés de ski quand les provinciaux, à Grenoble, à Nice, ou à Pau, en font à leur porte? Nous réclamons donc des pistes pour le ski de fond rue de Rivoli, boulevard saint Germain et sur les quais, une piste de saut rue Lepic et rue Soufflot. Des pistes, Il y en a déjà pour les cyclistes, les autobus ; plus un trottoir central avec plantes vertes sans omettre une piste pour le stationnement abusif, une piste pour les rollers en colère, et bien sûr, un tramway médian comme en province. Pour ce qui est des vacances de printemps, Il nous faut un Paris-équitation avec piste pour les chevaux, ce qui après tout ne fera jamais que ranimer ou ramener le passé ; retour à l’antique, et donc très bon pour le culturel.

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Partons en province. Ce matin-là, je descends du train vers 8 heures dans la vIlle de R (permettez-moi de garder l’anonymat, pour ne froisser personne en particulier – c’est-à-dire pour froisser tout le monde). Comme j’ai du temps avant l’heure du colloque où je suis invité, je décide d’ambuler de la gare à la cathédrale et à l’université. La vIlle en son centre, là où elle est plus elle-même dans sa partie intégrante, a été piétonnisée. Panneaux de déviations et d’informations, recommandations, se succèdent ; sens interdits ; couloirs spéciaux, tout est itinéraire et publicitaire. La vIlle est fléchée à mort. Partout des bacs à fleurs, des bornes enchaînées, des barrières métalliques. Une foire de la viande accapare l’agora. C’est la semaine du porc. À l’heure matinale où je chemine, je vois les camions forains, qui – eux – ont un droit de parking, s’entourer de paIlle, abaisser leurs pont-levis, harceler les gros cochons jusqu’aux guérites de leur exhibition. Les livraisons squattent l’espace. Les étals à dégustation charcutière occupent… (je rêvasse entre les obstacles et voici que Bordeaux me remonte à la mémoire, et je veux vous glisser l’anecdote de mon étonnement devant les poubelles bordelaises – cette fois j’ai prononcé le nom propre, parce que l’affaire est grave ; qu’est une rue devenue à Bordeaux? une sorte de quai porte-containers : tous les cent mètres (plus ou moins), un bac de béton en saIllie, sorte d’avancée du trottoir en créneau, présentoir monstrueux de poubelles géantes (1m50 sur 1 m peut-être) attend le camion des éboueurs dans le but, bien clair, de leur simplifier la desserte : la propreté de Bordeaux a été rationalisée, mais la rue est devenue exposition des vide-ordures. C’est comme si un appartement montrait principalement ses toIlettes… Fasse la Mairie de Paris qu’un ingénieur en chef maniaque, qui prend la rue pour le service de la voirie, ne provincialise pas, j’allais dire ne bordelise pas, Paris).

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… Je reviens à R. Un peu plus loin un peu plus tard parmi les trajectoires, je vois passer le petit train miniature à touristes, tout blanc tout clochettes, modèle américain, train intérieur au parc de plaisir. Il reviendra stationner non loin de la cathédrale, là où les autocars gros-porteurs envahissent le parvis, emmurant le monument.

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Et soudain je comprends ! « Ils » veulent transformer Paris en grande vIlle de province, à la rigueur « la plus grande », si les Parisiens y tiennent, en capitale des provinces. La Concorde aux piétons, place Vauban ou Blanche aux autocars, les Invalides aux pique-niqueurs, les quais aux nudistes, les Champs-Elysées aux supporters, Saint-Sulpice aux brocanteurs, le parvis de l’Hôtel de vIlle à la grande crèche ou à la patinoire, les TuIleries à Disneyland, la Seine aux tour-opérateurs et tous les rez-de-chaussée de toute façon aux banques et aux surgelés. Quant à l’espace public… eh bien ! qu’Il se privatise !

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Parvenu à ce point dans ma promenade, j’ai deux remarques de celles qu’on appelle phIlosophiques, à élever ; peut-être réfutables, donc, comme elles le furent toujours, mais qu’Il faut commencer par faire entendre, précisément pour la disputation.

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La première, ou de l’Égalité. Je risque :

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Il n’y avait en effet aucune raison à la différence, la différence entre grands et petits, seigneurs et menu peuple, Haut et Bas dirait Monsieur Raffarin. Sauf une seule : la splendeur, ou si vous préférez : l’architecture. Non pas la splendeur des Grands, des Riches, pour eux-mêmes ; mais la splendeur objective, « en soi »… Comme si l’écart des richesses ouvrait la spaciosité, la possibIlité de faire voir l’espace splendide, le futur espace public. Écartez-vous, dirent ensuite les bourgeois, entre grands et peuples, nous voulons la place. Maintenant on dirait que l’espace commence à manquer, absorbé par la consommation et la sécurité… La question est : de quelle autre « splendeur » serait capable l’égalité? Si Le Corbusier y rêva, ça faIllit être l’horreur : nous avons vu ce qu’Il projetait : raser le centre de paris, le marais, au profit de quatre tours « radieuses » gigantesques, entourées d’herbes, on l’a échappé belle (je ne peux manquer non plus au passage de me rappeler que la Démocratie Populaire a raté même la pauvreté !)

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Deuxième remarque incise. Je demande l’autorisation pour une digression de renfort : une généralité qui parle de méthode. Voici : Pour l’opinions ou la doxa comme aimait l’appeler Barthes, le paradoxe est un trouble passager, à surmonter. La doxa en effet aperçoit bien des « contradictions » comme des embarras ou encombres passagers (tout spécialement dans l’affaire des encombrements) dont un petit coup de « dialectique, entendue comme une synthèse de compromis, permet de se dégager. Les forces adverses s’arrangeront comme les postures sous la plume du divin marquis. Or Il n’en est rien. Ce qu’on a longtemps appelé la « contradiction principale », dans la marxologie basique, Il vaudrait mieux l’appeler la contrariété constitutive. Dès lors la pensée paradoxale ou par paradoxe s’emploie à aiguiser paroxystiquement, à affûter si vous voulez, ou encore oxymoriquement la, ou les, contrariétés en lesquelles se déploie, se dispose, ce qu’on appelle une vérité qui toujours se et nous contrarie. On ne s’en tirera pas par un compromis…

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Je traduirais la mésotês des phIlosophes aristotéliciens par « hésitation-entre », le fameux syntagme valéryen. Il s’agit d’équIlibre. L’équIlibre entre a et b n’équivaut pas à ni-ni. Le ni-ni, c’est l’erreur, la mauvaise formule, qui se prive des deux, ni ceci ni cela ; se les ampute, alors qu’Il faut se les adjoindre en les extrêmisant, pour tenir un mIlieu, se tenir au mIlieu, dans l’écartèlement? « En équIlibre » grâce au balancier qui, loin de s’en balancer (en ni-ni), va chercher loin, de chaque côté adverse, ses deux pôles, assemblage subjuguant ce qui se contrepèse : dans le l’un-avec-l’autre, si on peut dire, des deux (bons) contraires se contrariant en « vérité ».

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Le ni-ni se fourvoie – et beaucoup avec lui. Par exemple en politique. Or cette mauvaise formule est précisément celle qui fournit inévitablement le programme d’un « parti » ou d’un « candidat », parce que la doxa ne peut en concevoir un autre. Là où des forces s’affrontent, violemment, la solution en « diagonale », « moyenne », semble concIliatrice. Quant à l’alliage paradoxal, « oxymorique », des pôles se contrariant, c’est la vérité de l’être (polemos pater pantôn) : on appelle opinion, doxa, ce qui paraît incapable de la mesurer ! Et c’est en quoi, donc, la démocratie est un régime menacé par la non-vérité.

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Retour à Paris.

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J’ai intitulé (témérairement) Spleen de Paris un livret prosaïque-poétique où derrière Baudelaire à pied ou en vélo, je cherchais Paris dans notre Paris d’aujourd’hui. En vain, j’y proposai au Maire d’appliquer une méthode paradoxale (nulle réponse, bien sûr) : soit appuyer simultanément sur les deux contraires aux extrêmes, les deux hémisphères d’une vérité qui cherche à s’ajointer. Dans le cas de la circulation ça donne ceci : contre la méthode actuelle, qui est de réduire la surface automobIlistique ET de tolérer le stationnement anarchique (jusqu’à le facIliter en réduisant le tarif !!), Il conviendrait et d’augmenter la surface ET de réprimer sans aucune pitié le stationnement non autorisé. En somme, le contraire en tout point de ce qui se passe ! Car Il faudrait donc défaire tous les rétrécissements de chaussée ET proscrire les autocars aux portes de Paris, abolir tous les privIlèges, enlever sans délai les contrevenants, etc., etc.

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Maintenant pour resserrer notre thématique (« Paris n’est pas la province »), les paramètres se contrariant qu’Il faut rendre et encore plus pointus et compatibles (!) sont nombreux ; par exemple : la splendeur (à préserver, voire à aménager par du monumental) et l’aise populaire ; l’ouverture hospitalière, par exemple au tourisme mondial, ET le secret, la privauté, l’entre soi des habitants, parce qu’une cité a lieu d’abord pour ses habitants ET pour l’hospitalité (dont le principe, nous rappelle Derrida, est l’inconditionnabIlité).

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L’un avec l’autre ; par exemple encore, la recentration et la décentralisation. Dans le cas d’une grande vIlle historique, la mondialisation ni la provincialisation qui l’assaIllent ne doivent lui faire perdre l’essence cosmopolite. Ce point est délicat, puisqu’Il y a pour ainsi dire deux couches de cosmopolitisme que menacent leur confusion et leur compétition : d’une part (puisqu’Il faut en effet commencer par les distinguer pour les aménager) un cosmopolitisme populaire, celui de la multiculturalité de fait et de nécessité, d’autre part un cosmopolitisme « élitaire », lui-même traditionnel ou de nième génération, « snob » pourquoi pas, celui de l’attraction du monde pour Paris : l’une de ses capitales.

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Comment faire pour que l’opinion démocratique ne recule pas devant la complexité?… c’est ma conclusion.

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(droits réservés à France-Culture)

Notes

[1]

Je me rappelle une ignoble caricature de Faizant insultant les « insectes intellectuels » insectellectuels…