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parJean-Marc Lévy-Leblonddu même auteur

Jean-Marc Lévy-Leblond est physicien (théoricien) et épistémologue (expérimentateur), professeur émérite de l’université de Nice, directeur de programme au Collège international de philosophie, directeur de la revue Alliage (culture-science-technique) et des collections scientifiques au Seuil. Parmi ses ouvrages : Aux contraires (Gallimard, 1996), La pierre de touche (Gallimard, 1996), Impasciences (Seuil, 2002).

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Que « la science ne pense pas » est sans doute une assertion problématique. Mais que les scientifiques ne pensent pas, en tout cas pas toujours, ou, pour le moins, plus beaucoup, fut pour moi l’une des révélations les plus douloureuses de mon initiation professionnelle. Ayant hésité entre science et philosophie, j’avais choisi la première dans l’idée qu’elle convoquerait nécessairement la seconde, la réciproque me paraissant plus douteuse. Cette posture relevait d’une double illusion : la conviction d’abord que la science (en tout cas la mienne, la seule, la vraie, comprenez la physique) étant plus difficile que la philosophie (à l’instar du poète qui prenait les campanules pour les fleurs de la passion, je prenais les formules pour le summum du concept), on pouvait passer de celle-là à celle-ci bien plus aisément que l’inverse ; la croyance ensuite que les scientifiques faisaient tous de la philosophie, journellement – et non pas jourdainement, sans le savoir, mais délibérément –, comme me le faisaient accroire mes lectures vulgarisatrices qui présentaient les Einstein, Bohr et autres Heisenberg comme les grands philosophes modernes. C’étaient là bien sûr deux avatars du scientisme naïf et optimiste qui régnait encore voici un demi-siècle. La formation au métier de chercheur allait vite me convaincre que l’on pouvait, et même que l’on devait, apprendre la science sans forcément la comprendre. La virtuosité technique n’exige aucunement la maîtrise théorique : de même que l’on peut piloter un avion sans connaître les équations de l’aérodynamique, de même, il est possible de résoudre ces équations sans guère en saisir l’essence conceptuelle.

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Ma frustration intellectuelle me conduisit à fréquenter plus assidûment les « vrais » philosophes, ceux en tout cas qui s’étaient intéressés à la science, ou s’y intéressaient encore. De Merleau-Ponty à Canguilhem, et de Popper à Feyerabend, sans oublier Lakatos, Quine, Putnam et bien d’autres encore, je lus donc. Je fus d’abord choqué, puis séduit par le contraste entre, d’une part, la sophistication intellectuelle de ces analyses, amplifiée par les divergences de leurs points de vue, et, d’autre part, le simplisme de la vulgate épistémologique dont s’accommodait le milieu scientifique (ce qu’Althusser appela « la philosophie spontanée des scientifiques »). Mais, ne voulant pas abandonner le terrain de l’exercice de la science pour celui de son exégèse, se posa vite à moi la question de savoir ce que, pour ma pratique, je pouvais tirer de cette culture. Force me fut de déchanter. Pour m’aider à retravailler le soi-disant « indéterminisme » quantique, la prétendue « dualité onde-corpuscule », la pseudo « origine de l’univers » et autres idées de la physique contemporaine à la fois théoriquement solides et formellement cohérentes, mais conceptuellement fragiles et terminologiquement douteuses, je trouvai finalement un meilleur appui chez les classiques, Descartes ou Kant (allons jusqu’à Bachelard…), que chez les épistémologues contemporains apparemment plus au fait de la science d’aujourd’hui. J’en vins à penser que la philosophie des sciences, dès lors qu’elle se pense et se dit comme telle, n’était trop souvent qu’une tentative de la philosophie pour reprendre quelque autorité face à la science, ressentie – non sans raison – comme conquérante, voire usurpatrice, en tout cas menaçant la primauté de la philosophie quant au discours sur le monde : une réaction à la séparation et à l’autonomisation de ce qui, après tout, s’appela un temps « philosophie naturelle ». La philosophie des sciences n’exprimerait-elle pas, pour une part en tout cas, le désir de la philosophie de retrouver son ascendant sur la science, en lui imposant des normes ou, à défaut, en les énonçant ? Ne faut-il pas noter d’ailleurs que, presque toujours, la philosophie des sciences, en tant que telle, traite des sciences (dites) exactes ou naturelles, celles justement qui se sont le plus profondément émancipées, par l’énoncé de leurs questions et les outils de leurs recherches, de la quête philosophique générale ? Le paradoxe est que, dans la nostalgie de cette tutelle désormais impossible sur les sciences, la philosophie des sciences risque à l’inverse de se placer elle-même sous la dépendance de ces sciences [1][1] Voir « La chauve-souris et la chouette – petite spectroscopie.... Et quand la réflexion philosophique porte sur les sciences sociales et humaines, qui ne sont pas (pas encore ?) radicalement séparée de cette réflexion, elle n’éprouve guère le besoin de se dire philosophie « des sciences ». Philosophie au sens plein du mot, elle n’en a que plus de capacités pour, avec sympathie, éclairer ces disciplines et y intervenir. Il suffit pour étayer cette assertion d’invoquer ici toute l’œuvre de Foucault.

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Mais il est devenu fort douteux que la science (ou même les sciences), puisse(nt) en elle(s)-même(s) être objet(s) d’une branche particulière de la philosophie. Maintenant que nous ne pouvons plus considérer la recherche scientifique comme une pure et abstraite activité de connaissance, ses indissociables dimensions économiques, sociologiques et culturelles, ne risquent-elles pas de conduire à mettre en question la légitimité d’une philosophie des sciences stricto sensu, et, à tout le moins, sa pertinence ? Certes, la recherche scientifique ne peut que croiser les chemins de la quête philosophique, au carrefour des notions générales qu’elles travaillent toutes deux (l’espace, le temps, la matière, la vie, la causalité…) ou qui les travaillent (la connaissance, la puissance). Mais la réalité de la science ne saurait évidemment s’épuiser dans ses seules productions conceptuelles. Comment penser philosophiquement la science sans prendre en compte sa nature sociale ?

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Peut-on pour autant se satisfaire de la situation actuelle, où se juxtaposent, dans une coexistence parfois hostile, souvent méfiante et au mieux prudente, les travaux d’épistémologie, d’histoire des sciences, de sociologie des sciences, etc. ? Il serait inconséquent, étant donné l’objet même de ces recherches, de négliger le poids des traditions intellectuelles et des contraintes institutionnelles, qui expliquent la divergence entretenue de ces approches diverses. Mais enfin, osons être naïf. Toute question de quelque importance relève en définitive du Bon, du Beau ou du Vrai. À chacune de ces instances correspond d’abord, non une discipline académique, mais un vaste champ de questionnements, qui a nom éthique pour le Bon, esthétique pour le Beau – et qui reste sans appellation générique pour le Vrai ! On ne peut que constater le manque, lexical pour commencer, d’une épistémique complétant cette structure ternaire, qui servirait de référence commune à la pluralité des études sur l’activité scientifique, au-delà de la seule épistémologie, et offrirait une arène commune à leurs interactions.

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Mais, devant la mutation rapide et profonde de la nature même de l’activité scientifique, désormais insérée dans le mouvement d’une technoscience qui vise plus à agir sur le monde qu’à le comprendre, une attitude purement spéculative reste-t-elle de mise ? La philosophie des sciences peut-elle avoir prise, ou, à tout le moins, aider à trouver une telle prise, sur le développement technoscientifique – que ce soit sous l’angle épistémologique, ou politique, ou éthique ? Peut-elle rester indifférente, sceptique ou circonspecte, devant les projets qui se multiplient d’action collective dans le champ de la technoscience, y compris dans les milieux universitaires et intellectuels [2][2] Par exemple la « Fondation Sciences Citoyennes » (38,... ? On aura reconnu dans les lignes qui précèdent un écho de la plus fameuse des thèses de Marx sur Feuerbach, adaptée ainsi : « Jusqu’ici, les philosophes [des sciences ?] n’ont fait qu’interpréter le monde [des sciences ?] ; le problème cependant est de le transformer. » C’est à partir de cette para-thèse quelque peu provocatrice qu’a été conçu ce numéro. Son énoncé a été soumis aux auteur(e)s ici réuni(e)s, à charge pour chacun(e), philosophe des sciences affirmé(e) ou non, de se livrer à la défense et illustration et/ou à la mise en cause critique de la philosophie des sciences.

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Claudio Parmiggiani a accueilli avec faveur notre souhait de puiser dans son œuvre, pour accompagner les textes de ce numéro. Qu’il ici le remerciement pour son intérêt et pour son aide.

Notes

[1]

Voir « La chauve-souris et la chouette – petite spectroscopie de la philosophie des sciences », in Jean-Marc Lévy-Leblond, La pierre de touche (La science à l’épreuve…), Gallimard, Folio-Essais, 1996, pp. 269-285 [certaines lignes du présent article sont empruntées à ce texte].

[2]

Par exemple la « Fondation Sciences Citoyennes » (38, rue Saint-Sabin, 75011 Paris, 01 43 14 73 64) ou la « Mutuelle Arts, Science, Social, Culture » (3-5, rue de Vincennes, 93108 Montreuil, 01 49 88 52 16).