Transformer l'idée de science et l'idéologie liée à la science ?

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Transformer l’idée de science et l’idéologie liée à la science ?

parLéna Solerdu même auteur

Léna Soler, Maître de conférences en philosophie à l’IUFM de Lorraine, directrice de programme au Collège international de philosophie et membre des Archives Henri Poincaré (Nancy). Ouvrages publiés : édition commentée de l’essai de Grete Hermann, Les fondements philosophiques de la mécanique quantique (Vrin, 1996), Introduction à l’épistémologie (Ellipses, 2000).

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À quoi sert la philosophie des sciences ? Question souvent posée, dont la formulation et l’insistance ne sont pas anodines. J’y reviendrai. Mon point de départ sera une série de questions apparentées : que peut la philosophie des sciences ? Quelles fins peut-on vouloir lui assigner ? Quel intérêt peut-on lui trouver ?

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Si la philosophie des sciences est justement nommée, ce que je crois, elle devrait potentiellement pouvoir, à propos de son objet particulier – les sciences – ce que peut la philosophie en général. Il existe certes des controverses à ce sujet, notamment s’agissant de la prétention de la philosophie à établir des vérités supérieures, et même de sa prétention à établir positivement une thèse quelconque. Mais je m’appuierai pour commencer sur cette réponse minimaliste, qui revient à se focaliser sur la philosophie comme démarche et attitude plus que comme source de théories positives : le pouvoir propre de la philosophie, c’est l’ouverture de nouvelles perspectives de pensée, par le questionnement systématique de ce qui semble aller de soi. Le mode d’agir de la philosophie est la clarification, la mise à jour et l’analyse des présupposés, l’effort pour concevoir et discuter des alternatives inédites. Et l’espèce de transformation susceptible d’en résulter est un effet de déplacement des questions et de décentrement par rapport à la gamme des réponses usuelles ; bref, un élargissement de l’espace des possibles, d’où l’on espère une déprise de certaines habitudes de pensée et d’action.

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En référence à cette idée de la philosophie, on peut attendre de la philosophie des sciences l’instillation d’une autre attitude envers les sciences, coordonnée à un autre rapport aux activités humaines qui les engagent. Autres et, peut-on espérer, possiblement meilleurs. Mais meilleur en quel sens ? Et pour qui ?

La scientificité comme idéologie

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À qui se trouve soumis à de telles questions, ou à qui est pour une raison ou une autre tourmenté par elles, la première idée qui vient en général à l’esprit est d’interroger les possibles fruits de la philosophie des sciences pour les sciences elles-mêmes. La justification la plus évidente et la plus convaincante de l’étude d’un objet quelconque n’est-elle pas la production d’améliorations tangibles au niveau de cet objet même ? C’est en tout cas un credo de notre temps.

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Pourtant, ce qui me semble solliciter attention de manière beaucoup plus urgente, c’est une réalité certes associée aux sciences, mais qui ne se confond pas avec elles : ce que j’appellerai l’idéologie liée à la science.

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Le mot « science » renvoie, au plan descriptif, à un ensemble de pratiques et aux produits de ces pratiques, théories et techniques diverses ; mais il opère aussi dans nos sociétés, incontestablement, comme une valeur. L’adjectif « scientifique » fonctionne communément comme synonyme de « vrai » ; il appelle quasi irrésistiblement la constellation d’associations « rigoureux », « solide », « efficace », « rationnel »…, soit un ensemble de qualités elles-mêmes hautement valorisées. La parole des scientifiques bénéficie d’un crédit maximum, et tout ce qui est affirmé au nom de la science apparaît extrêmement fiable, pour ne pas dire absolument certain, indiscutable. « Science » étant devenu un label de qualité, de plus en plus de disciplines essaient de se l’approprier, avec pour résultat la multiplication des spécialités institutionnellement étiquetées « sciences » (sciences humaines et sociales, sciences de l’éducation…), et l’introduction corrélative d’adjectifs visant à établir des hiérarchies internes (sciences dures/molles).

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Avec l’équation « science = vérité », se manifeste une tendance à ériger en idéal les caractéristiques les plus saillantes des sciences « dures » : mathématisation, expérimentation, évaluations quantitatives, efficacité, production d’effets tangibles mesurables… Ces caractéristiques, opérant comme insignes de scientificité et ainsi comme valeurs, tendent à devenir les critères à l’aune desquels sont jaugés tous les discours, leur prétention à la connaissance, voire leur valeur pour l’humanité. D’où les efforts parfois pitoyables de certaines disciplines pour ressembler aux sciences de la nature, dans la démarche comme dans la physionomie des théories produites (par exemple, faire des expériences à tout prix et en invoquer les résultats, alors même que la signification de ces résultats est, dans le cas de l’objet d’étude mis en jeu, hautement problématique…).

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Un tel idéal de scientificité a tendance à déborder le champ des disciplines visant à la connaissance, pour s’imposer insidieusement à toute pensée, à toute activité et à toute vie humaine. La logique propre du monde scientifico-technique tend à étendre son emprise sur les autres sphères, jusqu’à constituer le modèle et l’impératif catégorique de toute vie, jusqu’à définir la formule même du rapport de l’homme au monde : dans les petites choses comme dans les grandes, toujours plus de performances, d’efficacité, de résultats tangibles, de rendement chiffrable. La valeur des actions, la question des fins, se trouvent dissoutes dans celle des moyens et rabattue sur un calcul d’utilité. Le principe d’efficacité-production envahit tout. Ce qui ne se conforme pas à ses normes a le plus grand mal à exister, est sans cesse menacé de disparition, soupçonné, déprécié, stigmatisé comme défaillant, ou sommé de justifier son utilité. À l’inverse, tout ce qui présente une apparence de conformité à ses normes bénéficie d’emblée d’un potentiel de crédibilité et d’intérêt.

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Scientisme, néo-positivisme, technocratisme… Quelles que soient les dénominations, que l’on s’en réjouisse ou le déplore, l’idéologie scientifique a, de facto, remplacé l’idéologie religieuse, et reste bien vivante. On comprend, dans un tel contexte, la fréquence de la question « à quoi sert… ? », et l’insistance avec laquelle cette question – qui, d’être énoncée, trahit déjà suffisamment le soupçon qui l’anime – se trouve dirigée vers des pratiques telles que la philosophie (des sciences ou non). On comprend aussi que tant d’élèves, ou tant d’étudiants n’ayant pas choisi la philosophie, adressent la question à leurs professeurs, en réaction aux difficultés qu’ils éprouvent, parfois en dépit d’efforts incontestables, à trouver intérêt, sens et plaisir à une discipline d’esprit qu’ils perçoivent occupée à « couper les cheveux en quatre » et à « se torturer avec des questions inutiles ».

Effets pervers de la logique scientifico-technique

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De ma pratique d’enseignement de la philosophie et de l’épistémologie, je pourrais tirer de multiples exemples des effets directs ou indirects de l’idéologie liée à la science. Le contenu et la manière a beau varier en fonction des circonstances particulières, ce qui frappe est l’uniformité globale de certaines attitudes. Mes interlocuteurs, pourtant, ont été assez divers : étudiants en DEUG de philosophie, de sociologie et de psychologie ; professeurs des écoles (ex instituteurs) débutants ; enseignants de physique-chimie débutant dans le secondaire ; élèves-ingénieurs de l’École des Mines de Nancy ; élèves de Terminales ; et enfin, mais sur une période peut-être trop courte pour être significative, étudiants en DEUG scientifiques.

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Faute de pouvoir développer, je me contenterai d’une brève illustration, expérience simple et facilement réalisable dont les enseignements convergent avec ceux de nombreuses autres situations plus complexes et difficiles à présenter rapidement. Commencez par : « Une étude scientifique récente a prouvé que »… ; faites suivre par une affirmation qui vous semble de toute évidence appeler clarification méthodologique et conceptuelle, voire réflexion sur la dimension éthique, par exemple : « Les filles de treize ans sont plus intelligentes que les garçons du même âge » (assortie d’une quantification statistique de préférence).

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Réaction immédiate la plus répandue : assimiler sans discussion la conclusion à une donnée brute, pour s’en étonner, ou mieux, s’interroger sur les facteurs responsables de cet état de choses. Si l’on insiste, les étudiants en viennent souvent à poser la question du sexe des réalisateurs de l’étude. Mais il est rare que soient spontanément interrogés le concept d’intelligence mis en jeu, le détail des protocoles constitutifs des enquêtes, ou les possibles dérives dans l’exploitation de telles conclusions.

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L’attitude qui se manifeste dans une telle expérience semble en fait symptomatique d’une tendance plus générale, déjà à l’œuvre dans les contextes où la science n’est pas explicitement impliquée, et simplement renforcée quand la science entre en jeu. Manque d’esprit critique, nous dit-on : ces formules, à force d’être répétées, sonnent creux ; et pourtant c’est là, et c’est inquiétant.

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Quant à l’emprise des normes des sciences de la nature au-delà de la sphère des disciplines visant à la connaissance, et à la dévalorisation corrélative des pratiques « inutiles » qui se déploient selon d’autres fins et d’autres modes, les expressions les plus directes en sont sans doute les questions sur l’utilité, ou les difficultés à trouver intérêt et donner sens à une réflexion soucieuse d’explorer systématiquement les impasses plutôt que s’en tenir à l’énoncé de résultats positifs. Mais cette emprise a aussi des manifestations indirectes et en quelque sorte inversées : ainsi, la tendance à croire le plus invraisemblable (du point de vue des normes de la connaissance scientifique – qu’il ne s’agit pas de remettre en cause quand elles opèrent à l’intérieur de leur domaine propre) ; la disposition à adhérer avec une facilité désarmante aux boniments les plus énormes – avec les possibilités de manipulation que l’on sait.

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Les exemples sont innombrables. Diverses émissions télévisées en offrent d’aussi apparemment anodins que scandaleux. Ainsi, celle qui présentait aux téléspectateurs, sans critique aucune, un homme doté du pouvoir surnaturel de faire griller les ampoules électriques dans un très large rayon par sa seule puissance de concentration mentale, avec preuve immédiate à l’appui, fournie par les téléspectateurs eux-mêmes, invités à témoigner par téléphone dès la production dans leur propre environnement du phénomène prédit (un calcul statistique très simple basé sur la durée de vie moyenne d’une ampoule électrique permet d’évaluer que ce nombre de téléspectateurs sera important, suffisamment pour impressionner les esprits en tout cas). Sans parler des phénomènes de suggestion, dont la gravité frappe plus immédiatement, qui sévissent par exemple au sein de sectes diverses.

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Ces manifestations de crédulité, qui pour la plupart ont besoin de la complicité du sujet, semblent devoir être référées, en partie tout au moins, à l’appauvrissement de la vie humaine qui résulte de la logique scientifico-technique généralisée, et aux frustrations, voire aux pathologies, liées à l’absorption de toute dimension transcendante dans le terre-à-terre du matériel, du tangible, de l’effectif et du rentable.

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Dans cette veine, la psychanalyste Colette Soler, s’interrogeant sur ce que la multiplication des phénomènes dépressifs et les formes nouvelles de leur symptomatologie doivent à l’époque, écrit : « Ces nouveaux malades ne relèvent d’aucune génération spontanée. Il est assez évident, et même banal aujourd’hui, de se référer, comme cause première, au destin propre du sujet moderne, dans une civilisation conditionnée par le discours de la science et par la mondialisation du capitalisme libéral qui s’en est suivie ». Il y a une logique à ce que les sujets se dépriment « dans un monde où les yeux sont tellement dessillés que toutes les valeurs tombent sous le coup du soupçon d’imposture, où le vieil utilitarisme de Bentham, tel que relu par Lacan, trouve un regain de vigueur, et où, de fait, le cynisme généralisé de la jouissance règne en maître ». Dans un tel monde, les sujets restent « en manque des anciennes croyances en l’universel autant que des grandes causes du passé ». « Dieu ne fait plus l’affaire, les maîtres du savoir non plus. Sans doute peut-on parier sur le retour des petits dieux et de leurs sectes » [1][1] C. Soler, « Un plus de mélancolie », Des mélancolies,....

Une tâche pour la philosophie des sciences ?

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Toutes ces réflexions semblent désigner une tâche bien définie à la philosophie des sciences. Mettre l’accent sur une idéologie prégnante, qui, comme toute idéologie, s’ignore largement comme telle et n’est pas sans effets ravageurs, c’est inciter à une réflexion qui en caractérise la nature et les diverses incidences, et encourager la mise en œuvre de stratégies instaurant une salubre vigilance des citoyens vis-à-vis de l’auto-célébration et des prétentions impérialistes de la science.

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Insister corrélativement sur la science comme valeur, label de qualité parfois usurpé et abusivement exploité, et modèle de toute discipline prétendant à la connaissance, c’est désigner en creux un certain nombre de questions méthodologiques, épistémologiques et ontologiques, et encourager la philosophie des sciences à s’en saisir avec lucidité et indépendance : démarcation entre sciences, pseudo-sciences et non-sciences ; degré de fiabilité de chaque discipline institutionnellement qualifiée de « scientifique » ; raisons d’être, et caractère essentiel ou contingent et possiblement provisoire, des différences entre ces diverses disciplines ; prétention des théories scientifiques à la vérité ; dynamique et déterminants de l’évolution des sciences ; relations entre sciences et techniques ; capacité des scientifiques à anticiper les conséquences de la mise en œuvre, in vivo et à grande échelle, de telle ou telle solution techno-scientifique testée en laboratoire ; domaine de validité des énoncés scientifiques ou des énoncés proférés par des scientifiques…

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Dénoncer, enfin, la tendance à ériger l’efficacité-production en norme de toute activité et de toute vie humaines, c’est appeler à une méditation plus fondamentale sur l’homme, sur ce qu’il veut et fait de son monde.

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De l’accomplissement d’un tel ensemble de tâches par la philosophie des sciences, on attend une saisie plus exacte de qu’est la science et de ce qu’elle n’est pas ; une compréhension plus aiguë de ce que peut la science et de ce qu’elle ne peut pas ; et une meilleure appréhension de la possible valeur de la science pour l’humanité, en même temps qu’un relâchement de l’emprise de l’idéologie scientifique et un recul de ses effets négatifs. Au total une vie plus lucide, plus riche, moins manipulable, mieux située, plus soucieuse des enjeux, plus impliquée, et donc plus pleine de sens.

Difficultés

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Mais un tel scénario n’est-il pas bien utopique ?

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Les effets de l’idéologie scientifique semblent tellement massifs, entretenus sans contrôle par les médias les plus influents, actifs aussi chez tant de jeunes enseignants en charge de l’éducation élémentaire comme de la formation scientifique, qu’on peut légitimement se demander si la philosophie des sciences a le pouvoir d’y changer quoi que ce soit.

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D’abord, la philosophie des sciences n’en nourrit pas forcément l’intention. Il arrive d’ailleurs qu’elle se déploie elle-même sur fonds de présupposés scientistes, avec la prétention d’être science, et parfois parée des insignes du style scientifique. Elle contribue alors, à son insu ou délibérément, à renforcer les effets décrits. La philosophie positiviste des sciences fait figure d’exemple paradigmatique.

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Ensuite, quand la philosophie des sciences se donne explicitement pour mission de contrebalancer certains effets de l’idéologie liée à la science, on peut rester sceptique, voire scandalisé, par la manière dont elle s’y prend et les effets qu’elle obtient concrètement. Ceux-là mêmes qui s’assignent une telle mission sont d’ailleurs parfois les premiers à s’étonner ou à s’attrister du décalage entre leurs objectifs et les réactions obtenues.

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Ce décalage est particulièrement frappant dans le cas de certains travaux dits de « sociologie des sciences » – par exemple ceux de Andrew Pickering ou de Bruno Latour –, mais aussi, s’agissant des contributions de certains philosophes des sciences à proprement parler, comme celles de Thomas Kuhn ou de Paul Feyerabend. Il n’est pas dans mon propos d’examiner la distinction entre philosophie et sociologie des sciences, ni de prendre position par rapport aux thèses souvent qualifiées en bloc de « constructionnistes » et de « relativistes », mais à l’examen très diverses – de ces travaux sur la science, ayant tous en commun de se présenter sur le mode de la remise en cause. Mon seul objectif est de pointer un ensemble de difficultés. Le philosophe des sciences Ian Hacking, essayant de comprendre la violence des réactions d’hostilité suscitées par les travaux de Pickering et de Latour, souligne que ces auteurs ne sont pourtant pas, contrairement à ce que suggèrent certaines accusations, des « activistes » visant à abolir ou à réformer les théories scientifiques en vigueur. Ils reconnaissent l’incontestable efficacité de la science et ses pouvoirs techniques concrets. Et ils ne cessent de répéter leur admiration pour la science.

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Mais en pure perte. « Les scientifiques se sentent profondément heurtés, ils ont l’impression que les constructionnistes sociaux ne les prennent pas au sérieux ». C’est, poursuit Hacking, que les auteurs en question prétendent admirer la science pour les bonnes raisons, alors que de trop nombreux scientifiques et citoyens l’admirent, eux, pour les mauvaises : en référence à une « idéologie », qui non seulement est basée sur une idée erronée de la science, mais qui de plus « a une fonction extra-théorique : assurer l’autorité culturelle de la science ». Les constructionnistes ont beau protester avec véhémence : « La blessure a été infligée » [2][2] Ian Hacking, The Social Construction of What ?, Harvard... ; ils continuent d’être stigmatisés comme des ennemis de la science.

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Autre exemple : Kuhn, après la publication de La structure des révolutions scientifiques, en 1962, a dépensé une énergie importante, jusqu’à la fin de sa vie, à se défendre contre les accusations – injustes, là je prends parti – de relativisme.

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Les réactions inverses existent aussi : chez les étudiants, surtout non scientifiques, les travaux de sociologie des sciences suscitent un grand intérêt, pour ne pas dire une extrême fascination. Même mentionnés succinctement et avec prudence, ils bénéficient d’emblée d’une sympathie assez immédiate, pour ne pas dire d’un enthousiasme ou d’une adhésion inhabituels.

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À l’origine de telles attitudes semble résider, justement, la perception qu’est en jeu une remise en cause des prétentions de la science. Même si la nature exacte de cette mise en cause reste floue, elle semble opérer comme une séduction, peut-être par son association à l’idée d’une lutte contre les autorités, ou par sa participation à une tendance contemporaine dominante, souvent jubilatoire, au soupçon généralisé d’imposture.

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J’ai souvent été surprise et inquiète, au terme de cours visant à offrir un panorama critique de la philosophie des sciences du XXe siècle, par les réponses obtenues, dans les bilans terminaux, à la question : « Au total, que retenez-vous de la philosophie des sciences ? » Y reviennent très fréquemment des propositions du type « Finalement tout est relatif », ou « En fait, la science n’est pas si solide », etc., qui, après examen, sont à entendre au sens d’une dévalorisation de la connaissance en général (« En fait tout est douteux »).

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Quels enseignements tirer de tout cela ? Que, quand on touche de près ou de loin à l’idéologie scientifique, il est très difficile de ne pas tomber, ou de ne pas être accusé de tomber, ou de ne pas faire tomber, dans sa figure inversée, qui est encore une autre forme d’elle-même. Que la charge affective qui leste ces questions détourne trop souvent de l’examen effectif ou attentif des arguments avancés par les uns et les autres en faveur d’une certaine conception de la science et d’une discussion éclairée des pouvoirs, de la valeur et des limites de la science. Et qu’enfin, si l’idéologie liée à la science est bien dépendante, comme y comptait le scénario optimiste plus haut esquissé, d’une certaine idée de ce que sont les sciences réelles, cette dépendance est loin d’être une dépendance simple et facilement maîtrisable.

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Elle l’est d’autant moins que l’idée de science peut varier considérablement selon les auteurs ou les courants. Il y a, en effet, des philosophies des sciences : différents objectifs, différents styles, différentes positions tenues. Faut-il le déplorer et rejeter de ce fait la philosophie des sciences du côté des discours sans valeur ?

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Ce serait, une fois encore, prendre pour norme les sciences de la nature, qui ont ceci de remarquable qu’y règne en général un consensus d’excellente qualité (comparativement tout au moins). Ce serait présupposer que la philosophie des sciences s’identifie à une science des sciences ayant pour vocation première de délivrer des vérités suprêmes sur la science, et la condamner au nom de son incapacité à atteindre un tel objectif. Mais on peut aussi voir les choses autrement.

De la philosophie des sciences à la philosophie tout court

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Sans dénier à la philosophie des sciences le droit de viser à une meilleure compréhension des sciences, on peut soutenir qu’en certains domaines tout au moins, un pluralisme raisonné est préférable au dogmatisme de la pensée unique : souligner que la multiplicité des points de vue, et leur confrontation argumentée, est bénéfique et instructrice, fut-ce sur le mode négatif. Comme l’écrit ainsi Thomas Kuhn dans les années soixante-dix, à propos de la philosophie des sciences anglo-saxonne dite post-positiviste, même s’« il n’existe pas aujourd’hui une “nouvelle philosophie” des sciences bien développée et mûre […], le simple fait de remettre en question des stéréotypes traditionnels, positivistes pour la plupart, constitue une stimulation et une libération […] » Stimulation et libération, entre autres « pour ceux qui exercent une activité dans des sciences récemment apparues qui continuaient à dépendre, dans leur quête d’une identité professionnelle, des canons explicites de la méthode scientifique » ou stimulation « pour ce qui concerne les domaines tels que l’enseignement des sciences, l’administration et la politique scientifique » [3][3] T. Kuhn, La tension essentielle, Gallimard, pp. 177-178....

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On peut en outre souligner qu’un assez large accord s’est progressivement dégagé au sein de la philosophie des sciences contemporaine à propos de ce que la science n’est pas : pas un face-à-face simple entre l’homme et la nature, le premier proposant, la seconde tranchant ; ni une activité déterminée par des faits irréfutables donnés indépendamment de toute hypothèse et de toute norme humaines ; ni un développement cumulatif consistant simplement à préciser et à compléter un noyau de vérités préalablement acquis et définitivement à l’abri de toute remise en cause ; ni non plus une pratique complètement autonome, coupée du reste de la société, de sa culture, de ses conditions historiques matérielles et intellectuelles…

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On peut donc, d’une part mettre en avant les enseignements négatifs de la philosophie des sciences, qui, bien entendu, d’être négatifs ne sont pas rien pour autant ; et d’autre part, souligner la valeur de l’affrontement raisonné des perspectives et des positions qui se développent au sein de la philosophie des sciences comme de toute philosophie. On peut voir là l’incarnation de l’exercice même de la pensée, et un possible moyen pour faire naître, en général, une disposition salutaire au questionnement : pour cultiver l’inclination à ne pas se contenter de la clôture des réponses définitives ; pour aider les esprits à se déprendre de l’attitude adhésive-consensuelle, superficiellement rassurante et confortable, mais au fond source insidieuse d’appauvrissement, voire d’anémie ; pour faire prendre conscience de la complexité des choses ; pour acquérir l’attitude critique consistant à référer les affirmations données pour vraies à des démarches constitutives et à des fins régulatrices ; pour jouir de l’étonnement et de l’enrichissement qui surviennent à voir tout à coup le monde possiblement autre…

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Mais assigner de telles fins à la philosophie des sciences, c’est en fait compter sur la philosophie tout court plus que sur la philosophie des sciences : sur la philosophie comme attitude, comme instauratrice d’un autre rapport au monde que celui qui est associé à la science. Nous voici revenus à la conception « minimaliste » de la philosophie mise en avant au point de départ. J’avoue que c’est en elle que je crois et espère le plus. Dans le contexte contemporain, je reste sceptique quant au pouvoir spécifique de la philosophie des sciences, en tant que discours positif sur les sciences, à engendrer des transformations en profondeur chez d’autres locuteurs que chez ceux qui en sont spécialistes.

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Je me sens davantage portée à croire aux vertus – plus haut déclinées –, et au pouvoir effectif de transformation, de l’exercice et de l’esprit de la philosophie en elle-même. Il y aurait bien sûr beaucoup à dire sur les conditions auxquelles reste suspendue l’effectivité de ce pouvoir, en particulier au niveau de l’enseignement de la philosophie. N’importe : cet exercice, et cet esprit, me semblent faire une différence, et être un bien à cultiver. Parmi les divers auditoires auxquels il m’a été donné d’enseigner, les réactions des étudiants engagés dans les cursus de philosophie tranchent assez nettement, quant à la disposition et l’aptitude à poser les bonnes questions, à analyser les situations rencontrées, à identifier ce qui manque pour continuer, à imaginer d’autres mondes possibles, et au total à se repérer. Ceci, assez indépendamment des thèmes abordés.

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Une pratique et une valorisation de la philosophie me paraît la voie la plus sûre pour espérer se rapprocher un jour des objectifs que l’on est le plus souvent enclin à mettre à la charge de la philosophie des sciences : transformation de l’idée de science et de l’idéologie liée à la science ; mais aussi, potentiellement, amélioration de la capacité à se positionner dans les diverses situations humaines engageant les sciences, et, pour les scientifiques, amélioration de l’aptitude à analyser leur discipline.

Notes

[1]

C. Soler, « Un plus de mélancolie », Des mélancolies, Ed. du Champ Lacanien, pp. 102-103.

[2]

Ian Hacking, The Social Construction of What ?, Harvard University Press, 1999, pp. 94-95 (ma traduction) ; trad. fr. de B. Jurdant : Entre Science et réalité. La construction sociale de quoi ?, Paris, La Découverte, 2001.

[3]

T. Kuhn, La tension essentielle, Gallimard, pp. 177-178 (c’est moi qui souligne).

Plan de l'article

  1. La scientificité comme idéologie
  2. Effets pervers de la logique scientifico-technique
  3. Une tâche pour la philosophie des sciences ?
  4. Difficultés
  5. De la philosophie des sciences à la philosophie tout court