Horizons

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L’ intérieur, chacun sait bien le reconnaître: c’est ce qu’il y a « dedans », dans le corps, dans la tête, dans la maison, dans la clôture d’un espace fini, protégé d’un dehors inconnu, inquiétant, étranger. C’est le lieu d’une intimité supposée où la vie prétend se rassembler, se reprendre, s’identifier, pour échapper à une indifférence que l’espace géométrique comme l’espace socio-économique induisent.

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Parce qu’elle parle de l’espace et qu’elle lui prête d’avance une profondeur, voire une fermeture, l’intériorité passe pour le reliquat durable de ce « monde clos » mythique auquel la science moderne a définitivement substitué « l’univers infini ». Il en irait ainsi de l’intériorité comme de tous ces concepts mal formés qui se rencontrent encore dans les sciences humaines. Une rationalité bien comprise aurait dû nous convaincre que leur appartenance à la langue n’autorise nullement à les substantialiser, à leur prêter une consistance ontologique que leur malléabilité dément. Avec l’essor de la physique mathématique, l’âme et même la vie sont devenues des mythes. Le mouvement (puissance ou pulsion) ne peut plus provenir de l’intérieur des choses, il n’est que le fruit de leurs rapports. Dans cette extériorité généralisée, c’est le creux d’une origine et le rassemblement d’une identité qu’il faut abandonner. L’intériorité serait, proprement, une affaire close.

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Les sciences humaines – psychologie en tête – ont cru sauver leur mise en faisant du sujet un objet, transportant à l’extérieur, dans ce mouvement nommé comportement, ce qu’on logeait autrefois à l’intérieur, dans l’âme. L’alternative entre daimôn et behaviour étant pourtant trop simple, la philosophie s’est cherché une troisième voie. Mais l’actuel débat entre phénoménologie continentale, théorie du langage et cognitivisme anglo-saxons semble une fois encore achopper sur la question du sujet, de sa vie et de son intériorité. Pourtant, si la description vaut méthode et l’usage de la langue index, l’intériorité reste bien une dimension essentielle et quotidienne de notre vie : on vit dans le monde, en lui, mais en retrait de lui, à l’intérieur de soi mais aussi hors de soi, puisque le dehors loge aussi au-dedans, par une sorte de chassé-croisé aussi constant qu’éprouvant.

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L’intériorité est à tous égards une épreuve. Elle n’est pas un état, mais une expérience. Expérience qui s’endure dans l’effort, par principe interminable, qu’elle déploie pour se constituer. À ce titre, l’intériorité ne peut jamais être donnée. Elle est un lieu virtuel, idéel, utopique. Si elle ne devait être qu’un mythe, ce serait déjà beaucoup, puisque le mythe est cette histoire qu’il faudra toujours se raconter pour pouvoir s’approprier le monde et le rendre habitable. Disons plus: tout mythe de fondation, en ce qu’il constitue le propre et la demeure, est toujours un récit où se racontent le lieu, le logis, et donc un mythe de l’intériorité.

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Pour se constituer un monde habitable, les hommes des civilisations archaïques « consacrent » un espace, y plantent le signe indubitable (poteau, autel ou temple) qu’en ce lieu où ils sont et s’in-stallent, il y a de la puissance et de la vie. Hors de ce centre invisible et sacré, toute chose risque de se vider de sa substance et de se dissoudre. Que l’être soit ainsi le « dedans », l’énergie intérieure et invisible, dont on ne saisira jamais que le dehors (épiphanie, phénomène ou symptôme), c’est bien ce que l’humanité s’est employée à croire, à comprendre et à suspecter depuis des millénaires. Mais la relation du dedans et du dehors n’est si complexe que parce qu’elle se redouble du rapport que le dedans entretient avec lui-même. La spéculation sur l’intérieur et l’extérieur n’est sans fin que par ce redoublement, proprement spéculaire, où le dedans se réfléchit et réfléchit, au dedans de lui, son rapport au dehors. Sans une telle réflexion, ordinairement appelée conscience, l’intérieur ne deviendrait jamais intériorité.

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On pourra décliner cette complication à l’envi. Il reste que s’il n’y avait pas ce pli par lequel un espace-plan se creuse et s’enroule sur soi, se touche et se voit, nul ne se demanderait si le dehors n’est pas dedans et vice-versa. Pour qu’un tel pli se forme, il faut encore admettre que le tissu s’agite, que l’être se met en acte, qu’il est puissance, énergie. L’intériorité est lovée là, dans le pli d’une énergie dont on se demande si elle appartient au monde avant de se dire dans l’homme ou si, conçue dans le langage, elle se projette sur le monde et se réintrojecte dans l’homme. De la force ou des mots, on ne saura jamais lequel est constituant et l’autre constitué, lequel est ce premier dedans qui s’est fabriqué les atours d’un dehors.

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À lire les articles que ce numéro propose, il semble ainsi qu’on doute, non de l’intériorité elle-même, mais de ce qu’on est prêt à mettre « dedans ». Car on peut tout y mettre, y mettre le tout, si tout l’extérieur n’existe que par la représentation que l’on s’en fait et loge ainsi à l’intérieur. Mais, à l’inverse, si le dedans n’est rien que l’appel d’air créé par le pli, s’il n’est qu’un effet de tension ou d’aspiration du dehors vers lui-même, alors tout l’intérieur loge à l’extérieur. Entre l’intériorisation par laquelle l’être se creuse et se cherche, et l’extériorisation par laquelle il se déploie, s’oublie et se manque, on risque pourtant d’osciller dans une fausse contradiction qu’une bonne dialectique s’est chargée de démystifier. Mais à réconcilier le dedans et le dehors, à faire de l’un le moment ou la figure de l’autre, on aura seulement replanté le poteau sacré de l’immanence, cette forme absolue du « chez soi » qui voue tout exil au retour. À ce compte, aucune effraction ne viendrait jamais faire voler l’intériorité en éclats, la mettre absolument hors d’elle-même, pour le meilleur ou pour le pire, pour en faire l’otage de l’obligation ou le jouet de la folie.

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On peut pourtant penser un dehors absolu, qui ne soit pas dans l’être, mais « hors l’être », une sorte de « dehors du dehors » qui échappe à toute visée fondatrice et qui, par son absolue transcendance, nous arrache à notre intimité, nous dépossède de nous-mêmes par l’ordre impératif dont il nous assaille. Mais — hypothèse tout autre — si le pli vers le dedans qui fait l’intériorité venait à se refermer, ou du moins que le fond de ce pli, de cette poche, se scelle en un double fond, il faudrait alors imaginer un « dedans du dedans », un « en soi » si absolument enclos sur soi qu’il resterait aussi secret qu’inexprimable, sorte d’étranger muet muré au dedans qui ferait taire ou dérailler toute autre voix. À considérer des états psychiques comme le deuil ou la psychose, il faut croire que l’absence elle-même peut s’enfermer à l’intérieur, y pétrifier le mouvement et la vie et faire de l’intériorité un nomans’land que personne ne veut habiter.

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Il est impossible d’énoncer tous les mouvements où l’intériorité se cherche, se perd ou se conquiert. Mythologie, théologie, philosophie et psychanalyse en ont offert, dans un raffinement impressionnant, une multitude d’analyses: « inspiration », « extase », « transe », « ascèse », « recueillement », « réflexion », « introspection ». Mouvements de circonscription, de retrait, d’expression, actions de déphasage et d’équilibre, opérations d’introjection et de projection qui, dans la combinaison de leurs conflits, dessinent une ligne instable et « compliquée » entre l’extérieur et l’intérieur, entre l’autre et le soi-même. Cet autre qui n’est jamais tenu au dehors, tenu pour un dehors que parce qu’il travaille patiemment au-dedans.

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Et nous restons là, au milieu d’un tel trajet, à réclamer encore et toujours la « discrétion » d’un espace intérieur, d’un quant à soi, et à nous inquiéter des conditions de sa conquête.