Entretien avec Claude Louis-Combet

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Entretien avec Claude Louis-Combet

parClaude Louis-Combetdu même auteur

Est né à Lyon en 1932. Il s’est cru destiné à la vie religieuse.

L’expérience lui a appris que ce n’était pas sa voie. Il s’est alors orienté vers l’enseignement de la philosophie et de la psychologie - carrière de fidélité, sans éclat.

Sa vraie voie de rigueur et d’application aura été l’écriture, à l’écart de la scène médiatique. Il a dit tout cela dans Le Recours au mythe (Corti, 1998) livre dans lequel il établit la mesure de l’imaginaire dans le projet autobiographique.

Cet ouvrage éclaire tous les autres, ceux qui l’ont précédé et ceux qui l’ont suivi.

Tom Kovac, Projet de concours pour la reconstruction du World Trade Center, 2002. Exposition « Architectures non standard ». Centre Pompidou, musée national d’art moderne. 10/12/2003-01/03/2004
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CORINNE ENAUDEAU : Vous affirmez, dans plusieurs de vos textes, un parti pris antiréaliste et dites n’accorder de « patience et de passion » qu’à la seule intériorité. Vous refusez pour cette raison le récit, l’anecdote, la circonstance, c’est-à-dire l’inscription dans l’espace et dans le temps, ce qui vous conduit à préférer la mythobiographie à l’autobiographie. Or, paradoxalement, vous justifiez ce parti pris par une expérience tout à fait personnelle, celle que l’enfant et le jeune clerc ont faite d’un exil intérieur. Pourquoi alors placez-vous l’écriture sous la contrainte d’exprimer une intériorité impersonnelle, archaïque, mythique, donc collective et vous refusez-vous à l’autobiographie?

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CLAUDE LOUIS-COMBET : II ne s’agit pas d’un refus absolu. Quand je dis que je me détourne du réel, de l’anecdote, de l’autobiographie, il faut quand même relativiser les choses. En fait, il y a beaucoup de textes qui ont une dimension autobiographique dans mes écrits. Je suis parti de l’autobiographie avec Infernaux paluds. C’était un premier roman, une autobiographie qui se présentait comme un roman, avec des éléments qui étaient objectivement autobiographiques, et puis un travail qui portait plus sur l’imaginaire, qui apportait des nuances par rapport au récit autobiographique. Mais, au terme de cette première tentative d’expression, j’ai éprouvé une insatisfaction profonde qui tenait au fait que je m’enfermais dans des détails, dans des situations qui ne m’apprenaient rien finalement, puisque je les avais connus, je les avais vécus. Donc c’était un travail de mémoire et ce n’était pas un travail de véritable invention. Et j’ai cherché par la suite dans l’écriture à créer un univers différent de celui de la réalité vécue, quotidienne, et qui me permettait, je crois, d’atteindre à une authenticité beaucoup plus grande que celle de la narration banale des événements de la vie. Quand je dis le parti que j’ai pris, le parti de me détourner de la réalité – de la réalité historique, de la réalité sociale, politique… –, cela ne concerne bien que l’activité d’écriture. L’écriture, pour moi, doit se réserver à un champ qui n’est pas celui de l’expérience quotidienne, des soucis et préoccupations de la vie ordinaire. Ce qui évidemment ne signifie pas que, dans ma vie quotidienne, ordinaire, je me tiens à l’abri des préoccupations ou des soucis qui m’entourent. Je crois que je suis très ouvert sur le monde extérieur, sauf dans le moment que je réserve à l’écriture et qui est vraiment un enfoncement dans l’imaginaire, dans l’imaginaire fantasmatique. Là, je retrouve effectivement une certaine universalité, parce que les fantasmes, c’est quelque chose qui est en partage de l’humanité tout entière. Je ne sens pas du tout cette mise à l’écart du monde comme une contrainte artificielle que je m’impose, mais c’est la condition pour retrouver une intériorité et une antériorité fondamentales. C’est comme de fermer les yeux un moment pour s’isoler de la vision du monde extérieur, se recueillir. Cette attitude de recueillement est pour moi, à la fois le moyen et la fin de l’activité d’écriture.

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C. ENAUDEAU : À lire votre dernier livre publié, L’homme du texte, il y a pourtant une sorte de bataille entre deux intériorités, ou, pour prendre votre vocabulaire, « deux âmes ». Une âme que vous appelez matérielle, psychique, l’âme archaïque, mythique, mais dont vous dites qu’elle est irresponsable, sans péché, qu’elle n’a rien à avouer. C’est « la mémoire de toute l’humanité », la mémoire du cosmos lui-même, une âme universelle donc. Et puis il y a une autre âme, « plus spirituelle », dites-vous, qui est l’âme éthique, responsable et, d’une certaine façon, l’âme coupable, l’âme individuelle cette fois. Or vous laissez entendre que votre écriture est sous le coup de l’aveu d’un secret. Est-ce que la mythobiographie n’élude pas la question de l’aveu, ce que vous semblez vous-même craindre? Est-ce que, au niveau du mythe, on peut toucher la question du secret?

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C. LOUIS-COMBET : Je pense que le recours à l’imaginaire mythique, aux légendes hagiographiques, à l’imaginaire chrétien est à la fois une façon de voiler et de dévoiler le secret. Je crois que le secret n’est pas du tout aboli, il n’est pas refusé, mais il cherche sa voie d’expression, il s’aventure à travers des existences fabuleuses, à travers les produits de l’imaginaire. Il s’aventure vers un horizon dicible. Il y a quelque chose qui peut être dit, qui est sur le point d’être dit. L’aveu peut-être retenu, encore réservé, mais il va aussi loin que possible sur la voie de l’expression. Et c’est cela ou rien. C’est-à-dire que si je m’en étais tenu à l’autobiographie stricto sensu, l’aveu aurait été impossible de toute façon. Donc recourir à des personnages, à des figures mythologiques ou légendaires pour avancer quelque chose du plus profond de soi-même, c’est une issue. C’est une issue qui n’est peut-être pas complète, qui n’est pas définitive, mais c’est tout ce qui est possible… dans mon cas.

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C. ENAUDEAU : Le secret n’est pas aboli, mais la faute n’est-elle pas abolie? Vous dites que cette âme intemporelle est sans péché et qu’elle n’a rien à avouer.

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C. LOUIS-COMBET : Je crois que le travail d’écriture repose sur une contradiction fondamentale qui est justement celle du désir d’échapper à l’histoire et, par opposition, de reconnaître et accepter l’évidence du mal, ou de la faute, des contradictions de la vie. Il y a, si vous voulez, une voie, une aspiration à l’unité, et en même temps l’évidence de cette impossibilité d’y accéder.

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C. ENAUDEAU : Mais la faute est-elle seulement l’impossibilité d’accéder à l’unité?

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C. LOUIS-COMBET : Elle fonde cette impossibilité, me semble-t-il. C’est-à-dire que la faute est séparation, c’est la chute dans le multiple. Au fond, je crois profondément que je suis plutôt marqué par le gnosticisme, une forme de pensée gnostique, antique, qui – sans que j’aie particulièrement cultivé le sujet – est quelque chose que je sens et qui me domine. Un immense besoin de réunification, d’instauration d’une unité qui est impossible, étant donné cette chute initiale, dans la matière, dans le temps et dans l’histoire, dans la diversité. Et l’écriture, à défaut de pouvoir concilier ces inconciliables, permet de ressentir intensément ce conflit, qui est un conflit fondamental entre le désir et la réalité. Le désir veut l’éternité, le désir veut l’absolu, veut l’unité. Et il se heurte à une temporalité, à une historicité qui l’oblige à composer, à retomber sans cesse dans l’insatisfaction, dans la vulgarité du jour. Or l’écriture, elle, dit cela. Elle l’exprime comme un rêve, par exemple, dans l’utilisation que je fais de la figure de l’androgyne, qui est, à l’horizon de la conscience, cette hypostase de l’unité, de la fusion du masculin et du féminin en une seule entité, totalement homme et totalement femme. C’est quelque chose qui est évidemment absolument idéal, mais qui remplit un désir essentiel.

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C. EAUDEAU : On va revenir sur cette question de l’androgyne. Mais comment comprendre l’articulation entre la faute, le mal et le secret? Vous dites : le mal c’est ce qui empêche l’unité, et l’unité est l’objet du désir. Est-ce que le secret à avouer, c’est le secret de la faute? Mais de quelle faute, de quel mal? Vous écrivez aussi, par exemple dans « Procuste » (dans Augias et autres infamies) que le secret s’ignore lui-même, c’est-à-dire que, s’il ne peut pas être avoué, c’est qu’on connaît son existence, mais qu’on ignore sa nature.

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C. LOUIS-COMBET : On ignore sa nature. On sait, je crois – en tout cas dans une dimension essentielle qui n’est sans doute pas toute la dimension du secret – qu’il y a des racines profondes du secret qui sont à chercher du côté de la sexualité, de la relation à la mère, ce qui renvoie à un stade d’élaboration du moi très primitif, peut-être antérieur au développement des sentiments œdipiens, qui sont vraiment très anciens dans l’histoire de la structuration de l’âme individuelle. Je dirais aussi que, si je regarde du côté des expériences infantiles fondamentales, du côté du secret qui se développe en moi et qui forme un noyau dans le fond de l’enfance et de l’enfant que j’ai été, il s’agit en grande partie de l’intériorisation d’un secret qui était celui des adultes autour de moi, qui était quelque chose de familial, un non-dit familial, enveloppant, englobant et finalement complètement intériorisé. Si bien que, arrivé à l’âge où l’être est capable de s’exprimer par écrit, par création, le secret est présent et il ne peut pas être révélé, de même qu’il n’était pas révélé à l’extérieur dans une relation orale, une relation de confiance ou une relation de parole avec les adultes. Ces relations étaient impraticables et donc le secret alentour pesait et écrasait. À partir du moment où le secret est complètement intériorisé et où il s’agit d’exprimer un noyau de souffrance, un noyau de désespérance et de solitude, il n’arrive pas ressortir. Comme le secret, par nature, par définition, est le non-dit de ce qui est complètement indicible, informulable, toute tentative pour l’exprimer est nécessairement vouée à l’échec. Et donc, tout ce que l’écrivain peut faire, c’est de repérer des analogies de son propre secret dans les expériences des autres qu’il va exploiter. Par exemple, des personnages légendaires ou historiques comme sainte Rosa ou Antoinette Bourignon ou sainte Marina. Ce sont des êtres qui comportent une part aussi de secret, d’inavouable, d’ambiguïté insurmontable, et ce sont autant de figures comme des masques, comme des figures spéculaires avec lesquels le narrateur peut s’identifier. Donc il va chercher – c’est le fond de la démarche autobiographique – il va chercher dans ces existences de personnages légendaires ou imaginaires des analogies avec ses propres expériences. En s’avançant vers eux, il projette quelque chose de lui-même à quoi il ne pensait plus, quelque chose qui s’éveille et qui vient se fixer, s’inoculer, comme dans un processus chimique, autour du modèle, du personnage.

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C. ENAUDEAU : Est-ce que vous diriez que c’est le secret lui-même, l’existence du secret comme non-dit et comme non-dit indicible qui est le mal lui-même?

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C. LOUIS-COMBET : Je pense que le secret est le produit du mal. Il n’est pas le mal lui-même. Je ne le pense pas. Il me semble que le secret, le non-dit, c’est cette protection contre le ravage du mal qui aboutirait à la dépersonnalisation, à la perte d’identité. Et donc se replier sur un secret qui est peut-être une coquille vide, parce qu’on ne sait pas ce qu’il y a derrière cette coquille, on ne sait pas ce qu’il y a dessous, ce qu’il y a au fond, ce qui n’a jamais pu être évoqué, ce qui n’a jamais pu être apprécié d’une façon objective à sa juste valeur. Cet enfermement dans l’improférable, dans le silence et peut-être dans le vide, une espèce de vide profond, c’est encore ce qui assure le minimum d’identité qui résiste aux menaces de destruction de soi. C’est un refuge. C’est un refuge contre un processus qui deviendrait complètement aliénant et qui pousserait à la psychose, par exemple. Donc à la fois le secret vous étouffe, et en même temps…

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C. ENAUDEAU :…il est absolument précieux.

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C. LOUIS-COMBET : Absolument précieux pour, tout de même, se donner au moins une illusion suffisante d’identité.

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C. ENAUDEAU : La coquille est vide, c’est-à-dire qu’on est comme lové autour d’un centre qui est peut-être creux.

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C. LOUIS-COMBET: Et si on arrivait à le dire, à s’en libérer par une formule qui l’exprimerait, on pourrait dire : « Non, cela ne valait pas la peine. Cela ne valait pas la peine de tant souffrir pour une telle illusion »

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C. ENAUDEAU : Mais peut-on dire que nous partageons tous le même secret? À aller chercher dans des vies mythiques, est-ce que vous ne laissez pas entendre que finalement tous les secrets n’en sont qu’un seul. Quelle part laissez-vous à la dimension singulière du non-dit, celle qui est propre à chaque famille, comme vous venez de le laisser entendre?

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C. LOUIS-COMBET : Je crois qu’on peut dire du secret ce qu’on peut dire de toutes les structures affectives. Il y a un schéma qui est le même pour tout le monde, sans quoi il n’y aurait pas de science psychologique. Mais ces structures qui sont universelles sont vécues en première personne d’une façon tout à fait singulière, originale par chacun. Le romancier ou l’essayiste, c’est un fabulateur qui parle de lui-même à travers des figures qu’il recompose, qu’il extrait d’une culture littéraire, d’une culture qu’il a à sa disposition. Il en extrait des types, des personnages, des figures, et il s’en sert pour parler de lui-même indirectement. Il les revêt de ses masques. Au fond, c’est une manière personnelle d’assumer l’ambivalence du masque, qui est à la fois révélateur et dissimulateur de la personne. C’est que le masque – qui se dit persona : c’est la même racine –, le masque est révélateur d’une certaine authenticité. Et le fabulateur, le comédien, celui qui invente des images, des situations, des propos, des histoires, le comédien est aussi celui qui, par le truchement des personnages qu’il incarne, se révèle lui-même et nous permet de nous révéler, nous autres lecteurs ou spectateurs, et de nous identifier. Nous nous identifions nous-mêmes aux personnages qui sont représentés.

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C. ENAUDEAU : Vous dites que vos récits racontent finalement une seule et même chose qui aurait pour schéma : exil et retour. L’exil, c’est l’exclusion, l’expulsion, l’abandon. C’est à la fois une expérience charnelle : être coupé de la mère, ce que vous appelez « blessure », « déchirure » et « saccage », et une expérience ontologique : ne pas avoir d’assurance dans l’être, dans le sens. Et le retour, c’est la fin de la différence, différence des sexes, différence entre l’intérieur et l’extérieur, et finalement le cloaque et la mort. Le retour n’est donc pas la rencontre de l’autre, mais une incorporation fusionnelle. Dans un certain nombre de récits, la blessure est refermée par soi-même. Vous travaillez sur la bouche et les lèvres, sur les deux bouches : la bouche de la tête et la bouche qu’est le sexe de la femme. Et l’individu se replie sur lui-même dans une espèce de baiser des deux bouches. Quelle place accordez-vous alors à l’autre dans l’intériorité ou dans l’intériorisation? Quelles que soient les figures de l’autre – la sœur, la mère ou le confesseur – on a l’impression que l’autre est toujours un miroir et jamais une véritable altérité.

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C. LOUIS-COMBET: Je crois que l’œuvre c’est un poids, selon un schéma qui est fortement régressif, et que le passage dans le temps, l’exil – à l’image de ce qui se passe dans le récit du Voyage au centre de la ville, qui figure très bien cette dynamique du passage, de l’exil – l’exil est marqué par des rencontres, qui sont douloureuses, terrifiantes, exaltantes. Mais implacablement le voyage ramène à son point de départ qui est la réabsorption dans l’indifférenciation organique, fœtale, intra-utérine, ou tout ce qu’on voudra. C’est vraiment le retour à la substance, au magma originel qui est le point d’aboutissement. Donc la place de l’autre dans le processus et dans l’expérience de l’intériorité, dans le processus d’intériorisation, c’est celle de rencontres qui permettent de vivre, de construire des choses, de réfléchir, de se situer. Mais il y a un mouvement des dynamiques profondes qui est absolument inaugural, et qui est celui du retour à la confusion. Les rencontres amoureuses ou les rencontres qui ont un sens d’éveil religieux n’empêchent absolument pas, ne peuvent pas retenir cette démarche qui est toujours la chute, le retour dans la nostalgie. Donc l’altérité existe, je crois, dans les écrits : il y a différentes figures par rapport auxquelles le narrateur – pour ne pas dire moi – va se situer. Cela lui permet de prendre conscience de lui-même, mais en même temps le destin de sa solitude, c’est finalement de revenir à ce point de départ qui est la confusion originelle. Il y a une réflexion récurrente dans mes livres, c’est celle de la fragilité de la beauté qui est promise à la mort, qui est promise à la décomposition. Les rencontres qui jalonnent le parcours apportent cette note de beauté qui dans l’instant suscite une sorte d’extase, de libération, mais c’est ensuite pour retomber dans cette détermination, insurmontable comme peut l’être un destin. Les doctrines spirituelles, évidemment, ne voient pas les choses de cette façon-là. Le salut, dans la religion chrétienne par exemple, n’est pas du tout un retour à l’indistinction. C’est une personne originale qui est promise, par la vision béatifique, à la rencontre avec Dieu. Ce n’est pas du tout une fusion dans la divinité ni une confusion consubstantielle avec l’univers. S’il y a une note de spiritualité à laquelle j’adhère à travers tout ce que j’ai écrit sur des auteurs spirituels, ce serait une spiritualité panthéiste ou panthéistique. Dans les philosophies, dans les spiritualités de type panthéiste, l’après-mort, c’est le retour à l’universel et à la confusion.

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C. ENAUDEAU : Vous dites « retour implacable au point de départ », parce que c’est l’objet d’un désir inscrit en nous et qui fait notre destin.

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C. LOUIS-COMBET : II y a désir. C’est pourquoi la perspective du déclin et de la mort peut être assumée avec reconnaissance.

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C. ENAUDEAU : Et même : enthousiasme.

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C. LOUIS-COMBET : Avec enthousiasme, oui, peut-être jusque-là. Oui, c’est un accomplissement. C’est un accomplissement dans l’anéantissement. L’anéantissement, la perte d’identité, la perte de substance, la perte de conscience représentent l’aboutissement.

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C. ENAUDEAU : Ce qui est en même temps paradoxal, s’il faut aussi protéger l’identité par le secret. On a l’impression que vous êtes partagé entre l’idée qu’on ne peut se construire qu’en se protégeant d’une intrusion et l’idée qu’on désire pourtant la perte d’identité, l’indifférence.

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C. LOUIS-COMBET: Mais la protection, c’est un moment. C’est un moment qui occupe justement le passage, l’itinéraire. L’image du pèlerinage, par exemple, qui est occupé à l’affirmation de l’identité et donc à la protection du secret de base, en même temps que voué à la vénération, à l’adoration de l’Autre.

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C. ENAUDEAU : Vous liez l’écriture et l’amour. Donc, vous voyez l’écriture comme faisant partie de ce pèlerinage.

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C. LOUIS-COMBET : Oui.

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C. EAUDEAU : Comme les rencontres.

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C. LOUIS-COMBET : Le sens de l’écriture, c’est quand même de dire ce qui est : ce qui est à l’origine, ce qui est vécu fondamentalement, et ce qui attend l’homme au terme de son itinéraire. Et l’écriture est une œuvre d’amour parce qu’elle est fondamentalement initiée et informée, mais au sens philosophique du terme, par la rencontre amoureuse. C’est la rencontre amoureuse qui permet cette libération temporaire, à partir de laquelle l’écriture devient possible. Sans une rencontre amoureuse essentielle à un moment donné de la vie, le noyau de silence aurait tellement grossi qu’il aurait occupé absolument l’être tout entier. Et la relation amoureuse permet à l’homme, à l’être, au narrateur, de sortir de ce carcan intérieur qui tendait à l’immobiliser, à le paralyser et à le stériliser.

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C. ENAUDEAU : L’autre n’est donc pas simplement comme une étape dans le pèlerinage, comme un moyen, un passage dans le retour à la confusion. Vous accordez à l’autre une place beaucoup plus essentielle, dans ce que vous venez de dire.

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C. LOUIS-COMBET : Oui, c’est vrai. Sans une relation amoureuse, une relation d’échange et de plénitude d’expérience, il n’y aurait jamais eu de livres, il n’y aurait aucune espèce de création. Il a fallu qu’à un moment donné une ou des rencontres aient lieu, qui libèrent les potentialités qui étaient complètement réduites et comprimées, inexprimables.

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C. ENAUDEAU : Vous laissez souvent entendre l’impuissance à communiquer. L’échange semble impossible, qu’il soit interlocution, aveu ou confession. Pourtant, dans la rencontre amoureuse, l’autre libère d’un silence, c’est-à-dire permet l’écriture. Comment le vœu de publier vient-il s’inscrire dans tout cela? Quelle est la nécessité de publier, surtout si le domaine public est fait de banalités?

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C. LOUIS-COMBET : Dans toute la période de genèse du texte, la motivation consciente, clairement avouée, est celle du dialogue amoureux, c’est-à-dire que le texte s’adresse à une personne privilégiée qui se trouve à l’origine de la décision d’écrire et qui est destinataire de cette parole écrite qu’est le texte. Donc l’écriture prend tout son sens, et un sens qui serait suffisant– je le dis au conditionnel – dans une relation duelle, une relation amoureuse de personne à personne. S’il y a tout de même la volonté de publier, c’est parce que cette relation duelle n’est pas quelque chose qui isole complètement de la communauté humaine. Là, évidemment, je perds de vue peut-être ma volonté de m’abstraire du monde – enfin, j’apporte une limite, en tout cas, au refus du temps, au refus de l’histoire, et je suis conscient que cette relation duelle que j’évoque se situe dans un monde qui est fait de proches et d’une humanité qui est en attente de quelque chose, qui est en attente de ce que je puis communiquer. Cela signifie que la relation amoureuse n’est pas quelque chose qui isole et enferme complètement dans une solitude à deux, mais c’est quelque chose qui éclate, qui s’ouvre sur une communauté humaine. Le livre est donc appelé à toucher d’autres destinataires. Je ne me suis jamais beaucoup intéressé au sort de mes livres. Je n’ai jamais cherché à me faire publiciste de mes livres ni à faire des rencontres utiles pour élargir mon audience. Je laisse faire les choses. Mais il est certain que je suis sensible aux échos qui me parviennent. Ce sont des échos personnalisés. Je ne parle pas des échos de la presse, mais des échos personnalisés de lecteurs qui me font part de leurs impressions, de leur réaction, de leurs sentiments. Et cela, je ne dirais pas que c’est absolument essentiel pour poursuivre le travail d’écriture. Je pense que, dans une sorte de silence complet, d’absence totale de réaction à mes écrits, j’aurais continué d’écrire. Mais il est vrai que c’est en même temps l’occasion de dialogues qui sont nutritifs. Je ne suis pas du tout insensible à la réalité de mon audience auprès de mon petit public de fidèles et de complices.

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C. ENAUDEAU : Ma question n’était pas tant : comment sort-on de la relation duelle pour passer à la communauté humaine? mais : comment sort-on de l’affrontement avec les démons intérieurs pour passer à l’autre, que ce soit à l’autre de la rencontre ou les autres de la collectivité? Il y a une tension entre deux représentations que vous proposez de votre écriture. Celle où vous donnez à l’autre une place décisive dans le travail d’écriture, et même aux autres dans le travail de publication (même si vous n’êtes pas soucieux de votre audience) et celle où vous insistez sur l’absolue solitude et le silence. La confusion initiale est silencieuse, informelle. Vous soutenez d’ailleurs un refus des formes. Mais évidemment la parole, l’écriture est forme. Pourquoi publier et même pourquoi écrire, puisque ce qui est visé, ce qu’il s’agit d’éprouver et non pas seulement de dire, c’est le silence?

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C. LOUIS-COMBET : II y a là évidemment une contradiction, mais qui est peut-être plus théorique que réelle, que réellement agissante dans ma vie, dans ma démarche. Qu’il s’agisse de la relation de personne à personne, dans la relation duelle amoureuse, ou de la relation avec les lecteurs connus ou inconnus, il y a chez l’autre qui lit ces textes, il y a toujours une impression que je crois très authentique de partager l’univers de fantasmes, l’univers d’imagination. Il se retrouve dans ce qu’il lit. Il y a une convergence et un confluent fantasmatiques. Donc l’écrit n’est pas une parole perdue. Ce n’est pas une parole qui va se perdre dans l’absence. Au contraire. Les échos que j’ai eus de mes lecteurs depuis le commencement vont toujours dans ce sens, que ces récits fabuleux réveillent quelque chose qui était enfoui, qui était inconscient.

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C. ENAUDEAU : Vous insistez sur le fait que l’écriture exige passivité, contemplation, la contemplation d’un vide d’ailleurs. Cette passivité assure – et j’emploie à dessein ce terme, car l’exil c’est l’absence d’assurance –, elle assure à votre écriture son « infaillibilité », dites-vous. Puisque, si vous êtes passif, vous écoutez une voix qui n’est pas la vôtre. L’intériorité est-elle une voix intérieure infaillible, qui exige, pour être écoutée, un certain nombre de conditions? Ou bien est-ce que l’intériorité, jusque dans l’écriture, est menacée par une incertitude qui tient précisément à l’exil, à l’absence d’assurance dans l’être? Il me semble qu’il y a de nouveau une tension.

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C. LOUIS-COMBET : Oui, mais les deux pôles de cette tension se comprennent, se justifient. D’une part, dans le moment d’écriture, il y a des conditions matérielles et physiques de recueillement, et un moment d’attente. Je suis en train d’écrire un texte et je sais très bien où j’en suis. Je vais retrouver les derniers mots que j’ai écrits hier soir et je vais poursuivre. Et l’impression très profonde que j’ai, c’est que la parole, les discours, les textes, se construisent à mon insu, et que maintenant je n’ai plus qu’à l’entendre. Je suis dans un état de réceptivité. J’écris très lentement – je parle lentement, avec beaucoup de silences – j’écris lentement, mais pratiquement sans ratures. C’est là que je parle d’infaillibilité. Les manuscrits, les textes se présentent sans qu’il y ait des maladresses, des choses à reprendre, des corrections, des reprises. J’écris à la main, pas à la machine, avec un simple feutre – et l’expression est d’emblée ce qu’elle restera, sans aucune correction possible. Il y a là une espèce d’infaillibilité. Mais le doute vient de savoir si je n’aurais pas pu faire de ma vie tout autre chose que la consacrer à l’écriture, parce que j’ai sacrifié énormément de choses. Maintenant je suis conscient évidemment du temps qui passe. Et l’écriture certainement, dans une période de ma vie, m’a aidé à vivre, à me libérer de mes difficultés de communication. Elle a été aussi une discipline qui m’a obligé à construire ma vie d’une façon volontaire. Donc c’est quelque chose qui a été très utile. Je pense que si je n’avais pas écrit, je ne sais pas dans quelle pathologie je serais tombé. Donc l’écriture a certainement été une planche de salut dans ma vie. Mais par ailleurs, quand je considère tout ce que je n’ai pas vécu ou pas réalisé dans d’autres domaines que celui de l’écriture, je me dis que le partage est quand même disproportionné. L’écriture a pris une telle place dans le temps et dans l’économie de mon énergie et dans la formulation de mes projets, elle a pris tellement d’importance dans la vie que j’ai l’impression de n’avoir pas vécu à côté de cela. En même temps l’écriture est liée fondamentalement à l’expérience de l’amour, et c’est quelque chose qui est irremplaçable de ce côté-là, qui a été vraiment nourri d’amour. C’est ce qui en assure la valeur finalement. Mais c’est vrai que – je l’ai dit plusieurs fois, à la radio – que j’ai une grande admiration pour des auteurs, des écrivains, des artistes qui ont peu produit, qui ont beaucoup vécu, intensément et dans toutes sortes de directions par ailleurs, et dont l’œuvre est relativement réduite, mais avec une dimension et une valeur absolument transcendantes. Moi j’ai écrit beaucoup, j’ai écrit sans interruption, comme pour combler un vide que je sentais en moi et qui appelait le vertige.

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C. ENAUDEAU : Mais quelle chance d’écrire dans cette espèce de certitude ! Très peu d’écrivains peuvent dire cela, que corriger leur est impossible et qu’à ce titre ce qui est écrit est infaillible.

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C. LOUIS-COMBET : Dans mon cas, c’est un fait, je le constate. Je peux vous montrer les manuscrits, il n’y a pas de corrections. C’est le premier jet. Le premier et le seul. Mais cela me gêne un peu, justement parce que, quand je vois les manuscrits d’écrivains, et des écrivains que j’aime, que j’admire, ils sont couverts de ratures, de surcharges, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas de mon côté. Quand j’ai publié Marinus et Marina, la librairie Autrement dit – je crois – avait fait une exposition et m’avait réservé un coin de vitrine. Ils m’avaient demandé de leur confier des pages manuscrites, qui avaient été photocopiées et puis agrandies pour faire un placard dans la vitrine. Et j’ai falsifié mon manuscrit en ajoutant des corrections, tellement j’avais honte de montrer un manuscrit impeccable.

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C. ENAUDEAU : Quel extraordinaire aveu !

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C. LOUIS-COMBET: J’ai fait des corrections bidons pour que cela ait l’allure de quelque chose. À voir mes manuscrits authentiques, on aurait dit que j’avais recopié, comme si je recopiais une page d’un livre. Donc, c’est dans cet état de réceptivité, de passivité que la phrase se construit. La plupart du temps, quand j’écris, que ce soit le début d’un texte ou n’importe quel passage d’un chapitre, peu importe, je ne sais pas où je vais, je ne sais pas ce que je vais dire, je ne sais pas ce que je vais découvrir, je ne sais pas ce qui m’attend. Quelquefois je pars sur une idée et puis, quand j’écris, c’est tout autre chose que ce à quoi j’avais pensé qui arrive. Il y a un happening très étrange. C’est un peu fascinant d’être comme cela dans l’imprévu, au bord de l’imprévu.

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C. ENAUOEAU : Je m’étais méprise. Vous dites que l’écriture elle-même, dans la modalité où elle surgit est infaillible, et que le doute porte sur le fait même d’écrire. Or j’ai cru lire dans certains de vos textes que vous doutiez de l’objet même de votre écriture, de son contenu, lorsque vous disiez que toute cette affaire d’exil et de retour n’était peut-être qu’un « conte pour enfants ». Vous avez même de la sévérité, puisque vous vous accusez de complaisance.

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C. LOUIS-COMBET : Oui, il y a aussi ce jugement critique. Mais c’est surtout sur le terrain de la vie spirituelle et de l’aspiration à l’expérience gnostique. Chez moi, l’écriture a largement pris la place de la foi absente.

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C. EAUDEAU : Ce que vous appelez « l’écriture par défaut ».

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C. LOUIS-COMBET : Oui. Je dirais, pour schématiser, que j’ai commencé à écrire quand j’ai cessé de prier. Là, il y avait un vide, il y avait un hiatus. Et c’était le point de départ de l’expérience de l’écriture. Mais par ailleurs j’ai fait beaucoup de lectures dans les domaines de la spiritualité, de la gnostique. J’ai publié des textes anciens d’auteurs spirituels, chez Jérôme Millon. Je continue, c’est un domaine qui m’intéresse beaucoup, mais jamais ce travail d’approfondissement de la perte de la foi religieuse, de l’adhésion religieuse, jamais l’effacement de l’image de Dieu, le silence de la transcendance n’ont été réduits par l’écriture. J’ai lu beaucoup de textes d’auteurs spirituels, et cela n’a jamais modifié ce sentiment radical de l’éloignement, de l’absence et de l’effacement de Dieu à l’horizon. Et donc là je subis l’échec de l’écriture. Mais – et là on revient à ce qu’on disait tout à l’heure à propos de la psychanalyse – peut-être que dans la relation analytique, le fait de passer par un tiers, qui est comme un témoin et qui, à certains moments, peut vous renvoyer des questions et orienter votre démarche intérieure, cela garantit une certaine assurance de la valeur de l’expérience que vous évoquez. Quand je raconte ces histoires de départ, d’itinéraire, de retour, je ne sais pas ce que cela signifie finalement… Peut-être que si ces textes avaient fait l’objet d’une analyse, avaient servi de matériel pour une analyse, peut-être que je serais plus dans la certitude que je ne le suis aujourd’hui. Je ne peux pas dire que l’écriture, après tant d’années de travail très introverti, d’une introversion constante chez moi, que l’écriture ait enrichi la connaissance de moi-même. On ne peut pas dire cela. Ce n’est pas une connaissance. J’ai plutôt l’impression d’une course, d’une fuite, d’une précipitation dans l’imaginaire pour ne pas voir les réels problèmes, les réelles difficultés, ne pas chercher de solutions. Dans ma vie souvent, l’écriture était le moment où je faisais le vide, où je rejetais à l’extérieur les soucis. Et plus la réalité extérieure était difficile, problématique, et plus je m’enfonçais dans l’imaginaire, dans l’affabulation, pour ne pas voir, pour ne pas avoir à prendre de décisions, etc. Le temps était arrêté. C’était une respiration, peut-être parfois artificielle, mais c’était une façon de me déconnecter de la réalité. Donc, sur un plan qui est tout à fait éthique, je peux dire que l’écriture a été une désertion. Elle a été une désertion par rapport à la vie, où il y avait autour de moi d’autres attentes que celle-là. Et donc là, je ne me fais pas de cadeaux. Aujourd’hui, je me dis que la valeur intrinsèque littéraire de mes écrits, si elle existe, si elle est reconnue un jour, la pensée de cette valeur ne m’exonère absolument pas de ma responsabilité d’homme dans le temps, dans l’espace, dans le monde, des responsabilités que je n’ai pas prises, que je n’ai pas tenues. Il y a donc tout un passif – passif au sens de la comptabilité – il y a tout un passif de la vie qui demeure et que l’écriture n’a pas aboli, n’a pas remplacé.