Qu'est-ce qu'une maison?

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Qu’est-ce qu’une maison?

parJean-Paul Demouledu même auteur

Jean-Paul Démoule, archéologue, est spécialiste des premières sociétés sédentaires de l’Europe (néolithique et âges des métaux).

Enseignant à l’université de Paris 1, il est actuellement président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP).

Il est l’auteur de : La France de la Préhistoire, Paris, Nathan, 1990 ; et (avec François Gillgny, Anne Lehöerff et Alain Schnapp) du Suide des méthodes de l’archéologie, Paris, La Découverte, 2002.

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Quoi de plus banal qu’une maison? Un toit, quatre murs, une porte, des fenêtres, une cheminée. C’est l’un des premiers objets que les enfants occidentaux apprennent à dessiner – parfois sous l’œil exercé des psychologues qui ont à examiner comment l’enfant se pense et se pose lui-même. Dans les livres d’enfants, si l’on excepte les igloos des Eskimos et les tipis des Amérindiens, les maisons françaises ne sont pas très différentes des maisons anglaises, des isbas russes ou des huttes africaines. D’ailleurs il est normal de construire plutôt des maisons en bois lorsqu’on vit dans la forêt, des maisons en terre là où il n’y a ni bois ni pierre, ou des maisons en glace là où il n’y a rien d’autre; et il est normal d’avoir un toit très pentu là où il pleut et où il neige; et un toit plat là où il ne neige ni ne pleut. Chacun a sa maison, et ceux qui n’ont pas de maison, parmi nous, sont bien proches de ne pas exister. La maison est tellement évidente, qu’on rentre à la maison, pas dans sa maison.

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Pourtant la maison a une histoire, une très courte histoire d’à peine dix millénaires, quand l’histoire humaine est six cent fois plus longue. La maison, avec un toit, des murs, une porte a commencé avec les premières sociétés sédentaires, en plusieurs points du monde. Et cette maison-là est sans doute en train de disparaître, sous nos yeux.

L’outil à habiter

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Les sédentaires sont ceux qui peuvent s’asseoir, si possible autour d’un foyer. Caïn, bien que premier agriculteur, mais déjà maudit, ne pouvait plus s’asseoir, même dans la tombe, ni lui, ni ses enfants vêtus de peaux de bêtes. L’humanité primitive des mythes n’a pas de maison, elle erre ou bien vit dans des trous. La maison est cependant une fatalité humaine: les dieux vivent sur l’Olympe et n’ont pas de maison; ils regardent d’en haut les hommes, se jouent d’eux et hument le fumet de leurs sacrifices. Lorsque Wotan (que son épouse Fricka souhaitait mieux surveiller) décide de faire construire pour les dieux le palais du Walhalla et en passe commande auprès des géants Fafner et Fasolt, l’histoire finit mal et le palais dans les cendres. La maison est une conquête, mais aussi une sujétion.

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La réflexion sur les origines peine à se dégager du mythe, d’autant que les traces des plus anciens habitats humains sont fugaces et le plus souvent invisibles, et qu’ils ont été édifiés par des formes biologiques disparues, depuis les australopithèques jusqu’aux Neanderthaliens, dont les comportements et aptitudes cognitives nous sont en partie inconnus. Il en ira autrement quand l’archéologie s’interrogera sur les premières sociétés d’homo sapiens-sapiens, dont rien ne nous sépare quant aux possibilités motrices et cognitives.

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Pour les époques précédentes, le modèle le plus proche est celui des animaux, dont ceux considérés comme les plus proches de l’homme, les primates. Mais cette référence aux sociétés animales n’est pas si simple. Il faut d’abord écarter ce que l’on considère usuellement comme déterminé par le programme génétique chez les espèces dites inférieures: nids des oiseaux, ruches et termitières des insectes « sociaux », terriers des rongeurs et autres insectivores. On ne compte pas comme « outil » la toile de l’araignée ou le bris de coquillages ou d’ossements par certains oiseaux, ni comme « langage » la célèbre danse des abeilles. Au sein de certaines espèces d’oiseaux des formes de chants différentes semblent cependant s’être peu à peu développées au fur et à mesure de l’éloignement et de l’absence de contacts, différences que les linguistes considèrent parfois comme « dialectales ». Certaines espèces animales se contentent de creuser des terriers ou des bauges dans le sol, l’outil de logement n’apparaissant que négativement, en creux, tandis que d’autres construisent et édifient positivement des nids ou des termitières – les castors faisant les deux à la fois.

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Depuis plusieurs décennies, l’éthologie des primates montrent que la frontière entre l’animal et l’homme est éminemment perméable, sinon inexistante [1][1] Ducros A., Ducros J. & Joulian F. (eds) 1998, La culture.... Ni des formes simples de langage, ni la fabrication d’outils (en pierre pour casser des noix ou en bois pour capturer des insectes), qui plus est avec des variations régionales, ne sont absentes des sociétés de chimpanzés. Ils construisent également des abris, sortes de nids rudimentaires dans les arbres. Mais ces traces, amas de branches ou de brindilles façonnées, échapperaient normalement aux archéologues. C’est pourquoi on discute toujours de l’existence d’outils chez les premières formes humaines, les australopithèques africains. La question de la maison n’est ainsi qu’un cas particulier de celui de l’outil, de l’objet technique, de l’objet façonné, voire de l’objet tout simplement. D’une part l’outil entre dans la définition de l’humain. D’autre part, dans le cas supposé de la maison, c’est la médiation de l’objet externe qui permet la construction, au sens propre, de l’intériorité. Par ailleurs, l’intériorité que constitue la maison n’est pas une intériorité constitutive de l’individu; c’est un groupe qui l’habite.

L’orifice primitif

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On a d’abord situé seulement dans les grottes les premiers habitats humains. C’est là que les premiers archéologues trouvaient plus facilement les restes préhistoriques, parce que les grottes étaient plus aisées à localiser et qu’elles avaient, dans leurs couches successivement accumulées, mieux préservé les vestiges. Mais aussi parce que les grottes étaient encore des objets naturels, non façonnés – de même que l’on pensait que l’art avait commencé par l’adoration de formes naturelles chargées de pouvoirs particuliers, avant de parvenir à sculpter la pierre, l’os ou l’argile. Enfin, obscure, humide et inquiétante, propre aux métaphores faciles, la caverne était bien le lieu même des origines de la horde primitive. Depuis, on sait que les grottes, curiosités hydro-géologiques présentes seulement sur une petite partie du globe, n’ont servi que de haltes occasionnelles et que les hommes préhistoriques ont habité toutes sortes d’autres lieux. Mais la plupart du temps, les premiers et éphémères abris de peaux et de branchages construits n’ont laissé que des traces infimes. De ces campements subsistent surtout les outils laissés sur place, les os des animaux chassés et consommés, et parfois les charbons et les pierres calcinées des foyers. Le feu intentionnel du foyer, l’outil et la symétrie de l’outil, tels sont sans doute, apparus entre un million et un demi-million d’années, les symptômes en creux d’un rapport aux objets, à l’espace et aux autres, différent de celui des primates et des australopithèques. Les outils en général, dont les formes varient selon les régions, signifient que peu à peu la mémoire n’est plus inscrite seulement dans les gènes mais qu’elle devient aussi culturelle et se transmet par les objets. Leur symétrie, qui n’est en général pas indispensable à leur efficacité technique, montre un rapport nouveau à la création des formes – même si la nature est souvent symétrique, et notre corps en premier lieu – et les maisons traditionnelles, comme presque tous les objets humains, sont symétriques. Enfin le foyer, outre ses avantages techniques défensifs, calorifères et culinaires, indique à la fois une construction de l’espace et une prévision du temps – ne serait-ce que pour entretenir le feu. Le foyer ou le feu seront durablement la métaphore de la maison. La grotte n’a cependant pas démérité. De même qu’elle a su mieux préserver les restes de campements, elle a fourni aussi un support bien plus durable aux premières manifestations artistiques. La visite, très déprimante pour un préhistorien, d’un musée ethnologique montre que la plupart des objets artistiques ont été façonnés dans des matières éminemment périssables et vouées à disparition – textiles, cuirs, plumes, bois, écorces et même sables de couleurs. Seule la pierre peut résister. Encore, les gravures et les peintures réalisées en plein-air sur des rochers n’ont pas une très grande espérance de vie. Il n’y a donc que les peintures et les gravures des grottes qui nous soient vraiment parvenues, parfois à vingt ou trente mille années de distance. Ces espaces naturellement intérieurs ont-ils été pour autant des lieux privatisés, lieux de création artistique individuelle ou bien lieu d’extase, de transe ou d’ascèse personnelle?

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Depuis plus d’un siècle que ces images ont été découvertes, les hypothèses se succèdent et se remplacent, selon ces cycles et modes que connaissent d’autres sciences humaines. Ainsi la magie et l’art pour l’art, les plus en cours au début du XXe siècle, firent place ensuite au paradigme structuraliste, avec les travaux d’André Leroi-Gourhan : les parois des grottes ne reflétaient pas une succession désordonnée d’actes individuels mais montraient au contraire une organisation d’ensemble, trace figée d’une mythologie globale. Les grottes étaient donc des sanctuaires collectifs, centres cérémoniels, lieux fixes de groupes que la vie quotidienne contraignait le reste du temps à nomadiser. Récemment, l’hypothèse de la transe créatrice qui se serait emparée de chamanes préhistoriques à la faveur d’états altérés de conscience a été à nouveau popularisée [2][2] Clottes J. & Lewis-Williams D., Les chamanes de la.... Comme l’avait précisé près de quarante ans auparavant André Leroi-Gourhan : « il est évident, mais presque indémontrable, que l’homme des cavernes a eu des pratiques compliquées et probablement similaires à ce qui existe encore chez certains des ultimes primitifs du monde actuel […]. Rien de ce qui est humainement concevable dans cet ordre d’idée n’est invraisemblable, mais les documents ne peuvent le montrer qu’au prix d’une distorsion excessive » [3][3] Leroi-Gourhan A. 1964 a, Les religions de la préhistoire..... Autrement dit, il y a peut-être eu des chamanes en transes au fond des grottes paléolithiques ; mais rien ne le prouve.

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Naguère, le psychanalyste Bertram Lewin [4][4] Lewin B. D. 1968: The Image and the Past, New York,... avait supposé, en passant, que les hommes auraient représenté leurs pensées sur les parois, les grottes leur paraissant l’analogue de leur boîte crânienne, anticipant la projection des Idées sur l’écran de la caverne platonicienne.

Le choix de s’asseoir

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La caverne originelle est donc un épiphénomène, un accident, une sorte de terrier non creusé, squatté plutôt que construit, même si quelques traces de piquets disparus suggèrent parfois d’éphémères constructions internes appuyées contre les parois. Elle est, la plupart du temps, largement ouverte vers l’extérieur, et de toute façon collective. Une forme particulière de cavité, individuelle, apparaît cependant avec l’Homme de Neanderthal, cavité intentionnellement creusée puis rebouchée: la tombe. L’Homme de Neanderthal précède immédiatement l’homo sapiens sapiens au Proche-Orient et en Europe et il est le premier, dans l’évolution humaine, il y a environ cent mille ans, à enterrer des morts – toute autre façon de traiter la mort étant peu susceptible de laisser des traces archéologiques – morts auprès desquels il dépose parfois des fleurs et des morceaux d’animaux. Ce geste nouveau est évidemment riche en significations de tous ordres; mais le creusement de ces « dernières demeures » suggère, entre autres, l’existence de l’individu et un souci temporel de permanence.

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Les demeures construites par les vivants neanderthaliens restent évanescentes et les premières à ne pas l’être sont celles de leurs successeurs, à partir de 30.000 ans en Europe, les homo sapiens sapiens, c’est-à-dire nous. Dans la continuité d’une longue lignée biologique, l’espèce humaine actuelle est omnivore. Comme le remarquait André Leroi-Gourhan : « L’homme aurait-il possédé une denture râpante et un estomac de ruminant que les bases de la sociologie eussent été radicalement différentes. Apte à consommer les plantes herbacées, il eut pu, comme les bisons, former des collectivités transhumantes de milliers d’individus » [5][5] Leroi-Gourhan 1964, Le Geste et la parole, I. technique.... Or en devant se nourrir principalement de produits végétaux charnus, et accessoirement d’espèces animales à portée de main ou de sagaie, les hommes étaient aussi contraints de nomadiser au gré de ces ressources. Cette mobilité obligée n’a pu être rompue qu’avec la domestication d’espèces animales et végétales appropriées, qui apparaît en divers points du monde au cours des douze derniers millénaires, lorsque, pour la première fois, coïncident l’émergence du nouvel homo sapiens avec son équipement psychique plus complexe, et les conditions écologiques favorables dues à la fin de la dernière période glaciaire.

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Condition sans doute nécessaire, cette coïncidence n’a pas eu d’effet automatique. À environnement naturel égal, seules quelques sociétés de par le monde ont fait le choix de l’agriculture et de l’élevage (au Proche-Orient, en Chine, au Mexique, dans les Andes). En outre, au moins au Proche-Orient, la sédentarisation précède l’agriculture. Il y a d’abord eu, chez les populations dites du Natoufien et du Khamien, la volonté de construire des huttes permanentes circulaires de pierre et d’argile, tandis qu’elles récoltaient de manière intensive aux alentours le blé sauvage et l’orge sauvage et chassaient chèvres et moutons sauvages. Ce n’est qu’au terme de plusieurs siècles que ces populations, qui ont dû inventer aussi les techniques indispensables au stockage des céréales, c’est-à-dire une maîtrise supplémentaire du temps, prendront le contrôle de ces différentes ressources alimentaires qui leur permettront, en retour, un accroissement démographique indéfini, et devenu désormais incontrôlable. La sédentarité des vivants s’accompagne de celle des morts. Avec l’agriculture sédentaire apparaissent les premières nécropoles permanentes et, là où les tensions territoriales sont les plus fortes, de véritables maisons de pierre pour l’éternité, les tombeaux mégalithiques ou dolmens. L’espace habité est souvent enclos, délimité par une palissade, un fossé ou une levée de terre, installations inspirées beaucoup plus par la nécessité de « marquer » le territoire que par un souci défensif.

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Ce choix de la sédentarité fut fait au même moment par d’autres sociétés de chasseurs-cueilleurs, lorsque, là encore, les ressources alimentaires le permettaient. Le cas le plus spectaculaire est celui de la civilisation de Jomon, au Japon, où pendant plus de douze millénaires, jusqu’aux derniers siècles avant notre ère, des chasseurs-cueilleurs habiteront des villages permanents, dans des maisons de bois et de terre pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres de long. Cette sédentarité leur permet aussi de développer, parmi les tous premiers au monde, l’art de la poterie, objet fragile peu compatible avec un mode de vie nomade et qu’on a longtemps pensé indissociable de l’agriculture (de fait, au Proche-Orient, la poterie n’apparaît qu’après plusieurs millénaires agricoles). Cette sédentarité est permise par des ressources abondantes tout au long de l’année, coquillages et poissons, et par la récolte de la patate douce sauvage et la chasse aux petits mammifères sauvages. Un mode de vie sédentaire comparable, fondé sur la pêche au saumon et la récolte des glands, se rencontrait aussi le long de toute la côte nord-ouest du Canada et des États-Unis, jusqu’au moment de la colonisation européenne. En différents points de la Sibérie et le long des grands fleuves de Russie et d’Ukraine, entre 10.000 et 5.000 avant notre ère, d’autres sociétés de chasseurs-cueilleurs semblent avoir pu se sédentariser grâce à la présence de ressources alimentaires aquatiques en nombre; ils fabriquent également une poterie primitive.

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Mêmes sédentaires certains agriculteurs ont continué à déplacer régulièrement leurs villages au bout de quelques décennies, quand leurs techniques d’exploitation, telle l’agriculture itinérante sur brûlis, le demandait. Et des sociétés de pasteurs nomades ont développé leur propre rapport à l’espace, jusqu’à construire des États, et même de grands, bien qu’éphémères, empires [6][6] Deleuze G. & Guattari F. 1980, Capitalisme et schizophrénie..... Mais les derniers nomades, Touaregs ou Tziganes, comme les derniers chasseurs-cueilleurs, disparaissent sous nos yeux.

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Il y a eu ainsi, depuis au moins dix millénaires, une « tendance » à travers les sociétés humaines à se bâtir des maisons durables, isolées de façon permanente par un toit et des murs. Il fallait pour cela disposer de ressources alimentaires stables et inventer les techniques pour les exploiter. Mais ni l’agriculture, ni les maisons permanentes ne sont apparues partout où elles auraient été possibles. En revanche, la sédentarisation des groupes humains a toujours eu pour corrolaire leur augmentation continue en taille. Ce phénomène présente de nombreux inconvénients. On a dû d’abord trouver les techniques pour nourrir une population de plus en plus nombreuse sur le même territoire ; or une partie de ces techniques a consisté, à partir du cinquième millénaire avant notre ère, en une coercition sociale de plus en plus forte et à des formes croissantes d’inégalité. Ces concentrations humaines posent aussi de nombreux problèmes sanitaires et favorisent les épidémies. Enfin la maîtrise du stress social impose aussi un contrôle croissant. Le renforcement d’un espace intérieur, derrière les murs clos de la maison, a pu être aussi une manière de résister à ces tensions, toutefois induites par le choix d’avoir élevé ces murs d’argile, de bois et de pierres.

Anthropologie de la maison

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Les solutions architecturales ont été les plus diverses. Il n’y a pas de déterminisme du climat, de la géographie, de la matière première et même des techniques sur la forme des maisons humaines [7][7] Braemer F., Cleuziou S. & Coudart A. (eds), Habitat.... Certains groupes, en des lieux aussi divers que l’Australie ou la Patagonie, n’ont même jamais construit de maisons, se contentant de simples auvents ou paravents. Les formes des maisons ne témoignent non plus d’aucun déterminisme identifiable – au-delà de constatations banales. Les premières habitations humaines connues sont plutôt rondes ou ovales, qu’elles soient en peaux, en végétaux ou même en ossements de mammouths comme, il y a vingt mille ans, les maisons de Kostienki, en Russie. Les formes circulaires, qui sont aussi plus abondantes dans la nature que les rectangulaires, permettent aisément d’élever une construction couverte.

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Mais les premières maisons rectangulaires apparaissent ensuite assez vite, comme dans le néolithique proche-oriental. La forme permet d’accoler indéfiniment de nouvelles parties aux anciennes, ce que n’autorise pas un espace circulaire, clos sur lui-même. La poterie, inventée un peu plus tard, est ornée de décors géométriques peints, couvrant toute la surface des récipients et dont la stricte organisation est sans équivalents antérieurs. Ainsi se met en place une géométrisation de l’espace, de l’habitat à la poterie et sans doute sur d’autres supports, qui accompagne le nouvel ordre social agricole, beaucoup plus contraignant que celui des chasseurs.

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Les Gaulois ne vivaient pas dans des huttes rondes, contrairement à l’imagerie traditionnelle, mais dans des maisons quadrangulaires; mais les Celtes des îles britanniques habitaient à la même époque de très vastes demeures circulaires, alors que fort peu de choses, dans la culture matérielle, les séparaient de ceux du continent (mais à l’échelle de la planète, la maison ronde est surtout africaine). Le Japon, du 45e au 25e degré de latitude nord, s’étend d’un climat sub-arctique à un climat sub-tropical. Pourtant, c’est la même maison quadrangulaire en matériaux très légers qui s’est imposée du nord au sud, à mesure que se construisait l’empire japonais, sans souci du climat, au point que les indigènes Aïnous du Nord japonais renoncèrent à leurs constructions conçues pour le froid afin d’adopter l’inconfortable modèle de leurs colonisateurs.

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L’histoire de l’Europe, désormais bien connue par l’archéologie, montre des oscillations entre des périodes où l’on vit dans de petites maisons (sixième, quatrième et deuxième millénaires avant notre ère) et d’autres où l’on habite dans de grandes constructions communautaires de plusieurs dizaines de mètres de longueur (cinquième et troisième millénaires avant notre ère). À conditions climatiques égales, il n’y a donc qu’une logique sociale à ces oscillations, certaines grandes maisons collectives pouvant, comme en Asie du Sud-Est, accueillir tout un village. Le groupe que les murs de la maison séparent des autres groupes est donc éminemment variable en taille, famille nucléaire, famille élargie, clan – de même que, plus généralement, on peut rencontrer indifféremment des habitats groupés en villages compacts ou aussi bien des maisons dispersées dans l’espace rural, dispersion encore accentuée par les paysages bocagers avec leurs denses clôtures végétales.

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La maison, par essence collective, n’est individuelle que par défaut – lorsqu’un membre du groupe est seul à subsister, comme les veuves des familles nucléaires – ou bien pour des raisons fonctionnelles et souvent temporaires, refuge de l’ermite, hutte menstruelle, abri de chasse. Dans les sociétés africaines polygames, chaque épouse dispose de sa propre hutte au sein de l’enclos familial et y élève ses enfants, l’époux unique n’en possédant parfois aucune; et l’on construit la hutte de toute nouvelle épouse à l’opposé de celle de l’épouse immédiatement précédente. Il y a donc deux clôtures matérielles, celle de l’enclos ou « compound », et les murs de chaque maison au sein de l’enclos.

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Si la maison abrite l’ensemble du groupe en un unique espace clos, elle doit être à son tour redécoupée en autant d’espaces intérieurs, qu’ils soient ou non matérialisés. La tente ou yourte sibérienne est fréquemment séparée entre une moitié féminine et une moitié masculine, séparation non matérialisée et que l’archéologie a aussi reconnu, dans ces mêmes régions, à Mal’ta près d’Irkoutsk, d’après la répartition des types d’objets au sein d’une hutte ronde d’il y a 25.000 ans. Les grandes maisons amazoniennes sont divisées en espaces affectés à chacun des sous-groupes familiaux d’une même grande famille, sans que ces espaces soient fortement matérialisés. C’est la pénombre de la grande maison végétale qui assure l’intimité souhaitée et l’ethnologue Robert Jaulin a montré que les missionnaires, en proposant de bonne foi aux colonisés d’habiter des maisons modernes, saines et lumineuses, brisaient l’organisation traditionnelle de l’espace intime, et donc la société toute entière [8][8] Jaulin R. 1979, La paix blanche. Introduction à l’ethnocide..... L’anéantissement de l’espace individuel est d’ailleurs le but des lieux les plus clos, pensionnats, casernes ou camps de prisonniers, lorsque le dortoir collectif fait pendant à l’enfermement forcé et total. Dans beaucoup de sociétés, et en particulier celles qui vivent en forêt, de l’Amazonie à la Nouvelle-Guinée, l’intimité la plus recherchée, celle nécessaire aux relations sexuelles, n’est pas apportée par la protection de la maison mais se pratique à l’extérieur, dans le secret du couvert sylvestre. La plupart des sociétés rurales traditionnelles n’ont pas non plus de latrines construites et l’on ne s’isole qu’en sortant de l’espace habité. Plus généralement, pour vraiment être seul, il faut être à l’extérieur.

Les fins de la maison?

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La maison est donc, bien plus qu’un abri matériel, la façon dont un groupe se pense et s’inscrit dans l’espace. Même de nos jours, la construction et l’entrée en fonction d’une maison s’accompagnent toujours d’actes cérémoniels. Dans bien des sociétés, la maison et ses parties sont aussi une reproduction réduite du cosmos ou aussi bien du corps, chaque partie, voire chaque matériau portant sa charge symbolique. La matérialisation de la clôture de l’espace par des murs ou des cloisons n’est que l’une des solutions possibles pour marquer cette clôture. De même, selon les sociétés, la distance matérielle entre deux interlocuteurs, la possibilité ou non d’un contact physique, sont régis par de stricts codes sociaux, cette distance protectrice de l’intimité s’accroissant, dans nos régions, du sud vers le nord. La maison, comme le vêtement pour chaque individu, signifie aussi le degré d’autonomie du groupe qui l’habite par rapport à l’ensemble du corps social. Les villages des agriculteurs du néolithique, qui colonisèrent l’Europe d’est en ouest il y a 7000 ans, sont composés de longues maisons quadrangulaires assez uniformes [9][9] Coudart A. 1998, Architecture et société néolithique..... Cette uniformité est cependant beaucoup plus forte sur le front de colonisation, là où le groupe doit être homogène face à l’extérieur ; dans les régions colonisées de longue date, les possibilités de variation, et donc d’identité particulière dans la forme de chaque maison, sont beaucoup plus ouvertes. Ce sont les marges qui sont les plus conservatrices.

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Aussi les architectures utopiques qui se développent à partir du XVIIIe siècle prônent-elles, au nom de l’idéal démocratique, l’uniformité des demeures, le plus souvent collectives. Le village idéal de Célesteville, sous l’autorité éclairée du roi Babar, aligne ses maisons toutes identiques dans une référence presque explicite aux théories du Bauhaus. Mais ce dernier mouvement a surtout débouché sur les architectures collectives. Dans les cités radieuses de Le Corbusier (« la maison est une machine à habiter » disait-il), une grande partie des activités sont gérées dans des espaces collectifs, cependant que les cloisons intérieures des appartements tendent à s’effacer et que les couloirs disparaissent. La Reconstruction d’après-guerre et l’industrialisation forcée des techniques de construction transformeront cette vision en carricature, aboutissant à la privation d’identité de ceux qui habitent les plus pauvres et les plus monotones de ces grands immeubles collectifs répétitifs. Avec la raréfaction de l’espace la ville devient le mode de vie obligé de l’ensemble des humains. Tandis que cette ville ne cesse en s’étendant de s’élever en hauteur et de se creuser en sous-sol, la maison, transformée en « appartement » (en « partie »), simple unité d’habitation numérotée, n’a plus de visible que ses ouvertures, porte sur le palier et fenêtres extérieures, que rien ne distingue des autres, tandis qu’elle partage ses murs, son plancher et son plafond avec ceux qui l’entourent. Les maisons rurales, celles qui ressemblent à des maisons, sont des maisons héritées du passé mais détournées, ou bien des copies bon marché de ces maisons-là; elles servent aux loisirs, maisons « secondaires », comme si l’intériorité visible de l’extérieur était devenue un luxe, ou un second degré.

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Ces dix mille ans d’histoire de la maison ont-ils un sens? Qu’abrite vraiment l’enveloppe matérielle de la maison, alors que l’extérieur protège parfois plus que l’intérieur et que des frontières invisibles traversent la maison mais aussi ses alentours? Pourquoi fallait-il s’immobiliser dans des maisons pour finir empiler dans des non-maisons? La maison n’est-elle pas ce lieu où l’on n’est jamais seul?

Notes

[1]

Ducros A., Ducros J. & Joulian F. (eds) 1998, La culture est-elle naturelle? Histoire, Épistémologie et Applications récentes du Concept de Culture, Editions Errance, Paris.

[2]

Clottes J. & Lewis-Williams D., Les chamanes de la préhistoire. Transe et magie dans les grottes ornées, Paris, Le Seuil, 1996; contra : Demoule J.-P. 1997. « Images préhistoriques, rêves de préhistoriens : l’art des grottes paléolithiques », Critique. 606, novembre 1997, p. 853-870.

[3]

Leroi-Gourhan A. 1964 a, Les religions de la préhistoire. PUF. Paris (2e éd. 1976). p. 152.

[4]

Lewin B. D. 1968: The Image and the Past, New York, International Universities Press ; trad. franç, partielle: « La vie dure de l’image ». Nouvelle revue de psychanalyse, 44, 1991, p. 13-36.

[5]

Leroi-Gourhan 1964, Le Geste et la parole, I. technique et langage. Albin Michel, Paris, p. 212.

[6]

Deleuze G. & Guattari F. 1980, Capitalisme et schizophrénie. Mille plateaux, Les Éditions de Minuit, Paris.

[7]

Braemer F., Cleuziou S. & Coudart A. (eds), Habitat et société. Editions APDCA, Antibes, 1999 ; Chiva I. 1988, « La maison : Le noyau du fruit, l’arbre, l’avenir », Terrain - Habiter la maison, 9, p. 5-9 ; Czechowski N. (éd.) 1990, Habiter, habité, Editions Autrement, Série mutations, 116, Paris ; Guidoni E. 1975. L’architecture primitive, Berger-Levrault, Paris ; Rapoport A. 1972, Pour une anthropologie de la maison, Dunod, Paris.

[8]

Jaulin R. 1979, La paix blanche. Introduction à l’ethnocide. Le Seuil, Paris.

[9]

Coudart A. 1998, Architecture et société néolithique. L’unité et la variance de la maison danubienne. Documents d’Archéologie Française, 67, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris

Plan de l'article

  1. L’outil à habiter
  2. L’orifice primitif
  3. Le choix de s’asseoir
  4. Anthropologie de la maison
  5. Les fins de la maison?