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Le numéro est coordonné avecBruno Clémentdu même auteur
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Si Sartre fut vivant en son temps, c’est d’avoir été un empêcheur de penser en rond qui a mis la philosophie hors d’elle-même, dans la rue ou les cafés plutôt qu’à l’Université, dans l’histoire des peuples plutôt qu’à l’enseigne de l’éternité, dans la politique plutôt qu’au secret des consciences individuelles, dans le roman ou le théâtre plutôt que dans d’ennuyeux traités pour spécialistes, dans les journaux engagés enfin plutôt que dans les conversations de salons. En portant la philosophie sur la scène publique et dans l’espace commun, Sartre a ouvert pour chacun un droit à la philosophie dont beaucoup de jeunes des années 1950 à 1970, partout dans le monde et sur des terrains divers, se sont emparés. Ce qui donna, avec ou contre Sartre, une génération pensante. Ce transfert populaire de la philosophie n’aurait pas connu autant de succès s’il ne s’était pas accompagné en retour d’un droit de regard de la pensée sur tous les objets possibles : la négativité de la cigarette qu’on fume sans y penser, l’impossibilité d’échapper au regard d’autrui, le Pour-soi qui ne cesse de penser pour s’arracher à l’En-soi, le déni de la femme frigide, l’être en projet et sa comédie jouée par le garçon de café, etc. Élever tout sujet, en tous les sens du terme, à la hauteur de la pensée, telle fut la grandeur à la fois démocratique et aristocratique de Sartre. Ce moderne Socrate n’eut évidemment pas l’heur de plaire à tout le monde.

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Au moment du centenaire de la naissance de Sartre, il n’était pas dans la vocation de la revue du Collège International de Philosophie d’organiser, comme tant d’autres sans doute le feront, une visite patrimoniale du monument Sartre, quitte à lui appliquer, à un mot près, la fameuse formule de Gide à propos de Hugo « le plus grand poète français, hélas ! » Il l’était davantage en revanche d’en interroger la vie au-delà de la vie, non pas en vue d’un sauvetage de quelques rares bibelots avant la mise au rebut dans les poubelles de l’histoire, mais au sens d’une sur-vie, d’une vie cachée dans l’œuvre et secrètement à l’œuvre dans l’entrelacs des livres et des articles. Pour cela il fallait pouvoir se déprendre d’une certaine figure imposée de Sartre, celle d’un Sartre aux prises avec les problèmes de son siècle et le souci de sa statue à venir, pour avoir quelque chance d’en voir surgir non pas une mais plusieurs autres. Le centenaire de la naissance de Sartre, vingt-cinq ans après sa mort, offre l’occasion de ce nécessaire recul puisque entre-temps des études aussi diverses qu’importantes tressent une figure dont la complexité et la richesse échappent à la maîtrise du projet sartrien, un Sartre sans son maître en quelque sorte et qui peut vivre sans lui.

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Mais n’est-ce pas Sartre lui-même qui nous aura d’abord surpris par sa façon retorse de jouer au jeu à rebondissements du maître et du valet ? Les voltes et révoltes de Sartre contre la figure du Maître, qu’elle se nomme l’Université, l’État, la bourgeoisie, le capitalisme et l’impérialisme, le scientisme et le déterminisme intégral, la critique qui n’aime que les morts ou le salaud qui se croit justifié, furent d’abord des combats qu’il mena pour se déprendre de lui-même et d’un certain élitisme. Qu’il y ait là matière à révision ne fera que mieux entendre un Sartre sans aucun doute plus subtil, celui dont on pourrait dire qu’il a écrit dans le dos du maître sans trop l’écouter ; par exemple l’adversaire décidé de la psychanalyse qui rivalise avec elle dans l’analyse de la sexualité, le théoricien de l’engagement qui ne peut oublier sa passion pour les mots, ou bien encore le critique d’art plus fin que les théories esthétiques qu’il soutient ne le laissent présager. Sartre contre Sartre donc.

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Il convenait pour commencer de reconsidérer le rapport de Sartre à la phénoménologie dont il est un héritier prodigue avec pas moins de quatre ouvrages, parmi lesquels la somme de L’Être et le Néant. D’emblée L’Imaginaire prouve que Sartre ne s’en contenta pas et qu’il lui fallut injecter une bonne dose de négativité, celle de la conscience néantisante, dans une philosophie qui entendait faire retour à l’essence des « choses mêmes » sans voir que leur présence se double d’une irrémédiable absence et qu’elles ne pouvaient être mêmes qu’à apparaître autres pour la conscience. Ce premier contre-pied portait Sartre à réinscrire dans le champ philosophique la question du désir, via Hegel et Heidegger il est vrai, et à lui faire croiser le fer avec la psychanalyse dont il ne refuse pas la théorie sans lui fournir de précieuses analyses de la sexualité qui retiendront l’attention de Lacan.

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Qu’en est-il de Sartre écrivain et biographe ? Trop de philosophie, a-t-on dit, et pas assez de littérature. Voire. Le désir d’être son propre fondement, motif originel de tout désir qui selon L’Être et le Néant voue l’homme à l’assomption de son propre «manque d’être », n’entre-t-il pas à son tour en contradiction avec l’œuvre littéraire de Sartre ? Quand il dénonce dans les biographies consacrées à Baudelaire et Mallarmé le leurre d’un salut par l’écriture, oublierait-il l’auteur de La Nausée ? Aborder la philosophie sartrienne à partir du roman de l’horrible révélation de l’existence, et appui pris d’une référence à la théorie lacanienne de l’objet, est le biais de Sara Vassallo pour montrer comment la fiction littéraire substitue à l’héroïsme fantasmatique du néant l’objet-livre qui permet de voiler le non-sens ou, en langage sartrien, la contingence du réel. En quelque sorte, deux Sartre en un.

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En vertu d’un principe dont il a fait théorie, Sartre tenait beaucoup à la distinction des genres dans son œuvre, mais faut-il le suivre quand, dans maints passages, on bute sur l’indiscernabilité du philosophique, de l’autobiographique et du littéraire ? Il peut sembler, là encore, que l’écriture travaille à rebours des rigoureuses distinctions du concept. Plutôt qu’une simple contradiction, Bruno Clément y discerne la puissance d’indécision du motif autobiographique avec l’exigence d’élever la singularité d’une vie à l’universel ; le roman serait ainsi l’espace de fiction dont le philosophe aurait besoin pour la mise en scène de la subjectivation à l’origine de la conceptualisation. Finalement, le « il y a » de la phénoménologie théorisé dans La Transcendance de l’Ego ne pourrait pas se passer de la fiction du « je » animée par Roquentin avant d’être subsumé par le « Pour-soi » de L’Être et le Néant. Un Sartre en deux en quelque sorte.

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Mais la philosophie sartrienne peut-elle se réduire à son écriture – après tout s’il ne fut pas longtemps professeur, Sartre aura été un conférencier prolixe ? Pourquoi écrire la philosophie et comment ? C’est sur son versant stylistique que Gilles Philippe aborde la philosophie de Sartre pour en faire entendre le phrasé au-delà des intentions explicites. Si, pour reprendre une catégorie chère à Deleuze, Sartre a été un grand styliste de la pensée, c’est paradoxalement par défiance envers la linéarité du langage qu’il tente de déjouer par une invention d’écriture ; d’où en filigrane une assez belle définition du style comme ce qui dans le langage va contre lui. L’impossible expression simultanée de la totalité du sens commandait des ruses syntaxiques (Deleuze définissait le style par la syntaxe) pour rassembler ce que le langage disjoint. Mais, in fine, on pourra aussi y voir en même temps que l’aveu d’une impossible exhaustion du Tout celui d’une fuite sans fin du sens sur fond irréductible de non-sens.

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Witold Gombrowicz qui aimait assez Sartre pour lui chercher noise opposait à la maturité et à la responsabilité du projet existentiel la figure adolescente où se reflète la permanente immaturité humaine. Sartre et l’adolescence, ou l’adolescence comme âge par excellence de la pensée, Pierre Péju en a repoussé l’évidence pour creuser plus profond, jusqu’à l’enfance. Si le philosophe et l’écrivain se sont surtout préoccupés du devenir-adulte de l’enfant Sartre déjà tout chargé d’avenir, ils n’ont pu faire qu’il n’y ait pas une authentique part d’enfance derrière le sérieux de l’homme et de l’œuvre.

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Un « Sartre contre Sartre » ne pouvait pas contourner le théâtre qui, plus que l’œuvre romanesque, montre Sartre en lutte contre lui-même. François Regnault, qui s’y connaît, se demande pourquoi le théâtre sartrien fait exception non seulement à la grandeur philosophique et littéraire de Sartre mais encore à celle des œuvres dramatiques de son époque (Claudel, Brecht, Ionesco, Genet, Beckett…) constamment reprises depuis. Il fait mieux que suggérer qu’à de rares exceptions près ce théâtre en est à peine un, faute d’offrir un espace digne de ce nom à des personnages qui tous peu ou prou sont des doubles les uns des autres et d’eux-mêmes aux prises avec le jugement sans fin de leur conscience.

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Enfin, sans guise de conclusion et dans l’esprit de ce numéro ouvert aux multiples figures de Sartre, deux entretiens d’esprit très différents qui traduisent deux types de rapports possibles à Sartre. Le premier, avec Denis Hollier, prend Sartre dans « son » siècle, ce qui permet notamment de comprendre comment le projet philosophique et littéraire initial a été « déréglé » (Denis Hollier) par l’événement politique et historique pour prendre la forme de l’inachèvement de l’œuvre. Le second, avec Gilles Philippe et François Noudelmann à l’occasion de la sortie d’un dictionnaire Sartre, invite à une lecture de l’œuvre qui ne se contenterait pas d’en suivre le fil chronologique et théorique. Deux façons de mettre Sartre hors de lui-même.