La nostalgie du style ? Réflexions sur l'écriture philosophique de Jean-Paul Sartre

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La nostalgie du style ? Réflexions sur l’écriture philosophique de Jean-Paul Sartre

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Quand on cherche un type de démarche formelle propre à saisir la philosophie sans la manquer, on s’accorde généralement à convoquer la rhétorique, parce qu’elle semble apte à décrire le développement dialectique de la pensée, et bien plus rarement la stylistique, qui ne serait pertinente, face à ce type de texte, que pour ce qui n’est pas proprement philosophique, à savoir l’ultime organisation du matériel langagier. Science des « formes de contenu », la rhétorique l’emporterait donc largement sur la stylistique, simple science des « formes de l’expression », dont on veut souvent croire qu’elles ne sauraient avoir, dans la démarche de la pensée, qu’un rôle d’appoint. La position peut paraître naïve, en ce qu’elle repose, malgré elle, sur une opposition entre le fond et la forme ; elle est pourtant de bon sens, et c’est pour cela même qu’une lecture stylistique des textes philosophiques a toujours à se justifier, à faire ses preuves, c’est-à-dire à montrer autre chose.

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Dans le cas de Jean-Paul Sartre, le préjugé méthodologique face à l’analyse du style des textes spéculatifs semble encore amplifié par le fait que l’auteur lui-même a précisément exclu son écriture philosophique, avec l’ensemble des discours qu’il qualifie de « techniques », du groupe de ses productions pour lequel la notion même de « style » était pertinente. Bien sûr, le mot connaît, dans l’œuvre de Sartre, plusieurs acceptions : parfois héritier des classiques et des scolaires, celui-ci considère par endroits le style comme un simple équivalent du bien-écrire ; plus souvent héritier des romantiques, il définit ailleurs la notion comme la marque que l’individu laisse dans son énoncé, ou plus exactement – car le premier existentialisme fut un romantisme plus encore qu’un humanisme – comme l’appropriation par une singularité de l’universalité abstraite de la langue, ou – réciproquement – comme propriété de la langue de n’exister qu’à travers des singularisations momentanées [1][1] Voir encore « Plaidoyer pour les intellectuels » [1965].... Mais dans ses derniers entretiens, ceux-là mêmes où – alors que la cécité lui ôte la capacité d’écrire – Sartre revient sur l’opposition entre une pratique esthétique et une pratique technique du discours, il définit le style comme un type spécifique d’usage du langage et comme élément constitutif de la littérarité : le mot désigne désormais le fait d’employer la langue de sorte que chaque phrase permette de « dire trois ou quatre choses en une ». Or, cette définition du style – qui peut sembler d’abord bien anodine – est avancée par Sartre moins pour caractériser la rédaction littéraire que pour dire ce que la rédaction philosophique n’est pas : « En philosophie, chaque phrase ne doit avoir qu’un sens [2][2] « Autoportrait à soixante-dix ans » [1975], entretien.... » Sartre a d’ailleurs expliqué les raisons pour lesquelles la possibilité offerte à la littérature de dire plusieurs choses à la fois devait être refusée à la philosophie : c’est que la première représente plus qu’elle ne communique, tandis que la seconde communique plus qu’elle ne représente, et qu’elle est donc soumise au principe d’univocité et de clarté.

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Si Sartre estime que ses écrits philosophiques sont « techniques », c’est donc moins par leur forme linguistique, que par leur finalité pragmatique, puisqu’ils visent la transmission efficace d’un savoir théorique et pratique. On comprend en tout cas que cette technicité n’a que peu à voir avec les choix lexicaux d’un auteur ; on peut bien sûr estimer que la prose de Sartre s’encombre trop de termes empruntés aux Grecs et aux Allemands, mais il n’y a rien ici de si exceptionnel, ou même de si gênant qu’une note de bas de page, ou une glose définitoire sous la forme d’une parenthèse ou d’une incidente ne puisse aisément régler ; de plus, cette remarque s’applique assez bien à la première partie de l’œuvre philosophique de Sartre (celle qui culmine dans L’Être et le Néant), mais fort peu à la seconde, celle que Sartre – précisément – range du côté des écritures techniques. La « technicité » de la prose philosophique de Sartre n’est donc pas une question de vocabulaire, mais essentiellement de gestion même de la ligne discursive : il s’agirait pour le philosophe – semble-t-il – de tout expliciter, de dédensifier au maximum son propos, de telle sorte que les choses soient dites les unes après les autres et non pas toutes à la fois, comme ce serait le cas dans un texte « en style ». C’est ce qui donne à l’écriture de la Critique de la Raison dialectique cet aspect hyperanalytique qui radicalise fortement les partis pris rédactionnels de L’Être et le Néant.

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Tout semblerait alors dit, et il ne resterait plus ici qu’à faire la liste des traits formels caractérisant cette « manière » philosophique de Sartre : omniprésence des connecteurs logiques, renforcement systématique des liens anaphoriques, déploiement périodique de la « phrase » contre la tentation de la « formule », etc. Assurément, de telles caractéristiques ne sont pas propres à la prose philosophique sartrienne (et n’ont d’ailleurs pas vocation à l’être, pour les raisons qu’on a dites), mais il y a dans cette dernière une fuite en avant dans la surexplicitation qui surprend, et dont il faut tenter de rendre compte en reprenant peut-être les choses de bien plus loin, et notamment en se souvenant de cet anti-logocentrisme profond qui n’a pas encore été suffisamment souligné dans la pensée sartrienne du langage. Ainsi, quand l’auteur de L’Idiot de la famille dit l’étonnement qui fut le sien en découvrant combien Flaubert donnait à la réalisation orale de la langue la préséance sur sa réalisation écrite (« Tout le problème de Flaubert avec le langage, la priorité donnée au langage oral sur le langage écrit, je ne l’ai découvert qu’il y a peu de temps [3][3] « Sur L’Idiot de la famille » [1971], entretien avec... »), sa perplexité tient moins à l’interprétation désormais littérale qu’il entend donner de la catégorie flaubertienne d’« indisable », qu’à l’idée même que la bouche dise mieux le réel que la page ne l’écrit ; c’est d’ailleurs cet anti-logocentrisme intuitif mais radical (« Je pense qu’il y a une différence énorme entre la parole et l’écriture [4][4] « Autoportrait à soixante-dix ans », art. cit., p.... ») qui a rendu Sartre imperméable aux avancées de la linguistique de son temps [5][5] Voir Gilles Philippe, « L’analyse sartrienne de la.... Mais pourquoi une telle valorisation du medium graphique ? et en quoi cet anti-logocentrisme peut-il expliquer les choix d’écriture dans la prose philosophique de Sartre ? On l’a compris, la malédiction de la langue pour ce dernier, c’est qu’elle est linéaire : les signes linguistiques apparaissent les uns après les autres, et le sens se construit dans la succession des énoncés ; la langue ne permet donc pas de dire à la fois ce qui est vrai à la fois ; en cela, elle ne peut coïncider avec le réel. Or, cette malédiction, la manifestation graphique du discours – réalité spatiale avant que d’être temporelle – l’atténue fortement (on peut interrompre la lecture, récrire ou relire une phrase, etc.), et c’est parce qu’elle est une réalité graphique que la littérature peut prétendre déployer simultanément plusieurs lignes sémantiques, prétention annulée en philosophie par les exigences propres à la compréhension des contenus conceptuels exprimés. Mais pour échapper au risque de l’opacité, la philosophie en court un autre : la linéarisation du propos présente, dans la successivité, des réalités qui sont simultanées, ou – plus précisément – qui ne sont vraies que dans la simultanéité. Ce risque est encore accru dès lors que le propos philosophique s’énonce en français, c’est-à-dire dans une langue analytique, au point que Sartre a pu regretter de n’avoir pas écrit en anglais : « Quand je prends un mot anglo-saxon qui a une valeur synthétique, c’est-à-dire qui résume en lui énormément de choses, ou si je considère le fait que la syntaxe anglo-saxonne est simplifiée, je pense quelquefois que j’aimerais mieux m’exprimer en anglais qu’en français – justement dans la mesure où il y a une certaine difficulté à faire passer le synthétique en français —, parce qu’au fond le français est une langue analytique [6][6] « L’écrivain et sa langue » [1965], entretien avec.... »

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On le voit, Sartre fut hanté par la linéarité discursive et habité du besoin – désormais philosophique plus qu’esthétique – de dire plusieurs choses à la fois, si bien que l’on peut se demander si ce qui nous apparaissait, dans l’écriture de Questions de méthode ou de la Critique de la Raison dialectique, comme hyperanalytique n’était pas autant de stratagèmes pour délinéariser le discours et ne trahissait pas une forme de nostalgie du style, cet art de « dire trois ou quatre choses en une ». Nous pouvons désormais revenir sur le début de description et l’ébauche d’analyse de la manière philosophique de Sartre donnés plus haut, pour nous demander si l’étiquette d’ultracohésif ne conviendrait pas mieux que celle d’hyperanalytique. On notera, en effet, que s’il est un point commun entre l’écriture philosophique de Sartre et son style littéraire, c’est sans doute une évidente tendance à charger les débuts de phrase et à réquilibrer le ratio entre ce qui ressortit à la zone thématique de la phrase et ce qui appartient à la zone prédicative, c’est-à-dire entre ce qui est de l’ordre de la reprise d’éléments déjà apportés (et généralement placés en ouverture de phrase) et ce qui permet l’injection dans le discours d’informations nouvelles (et le plus souvent gardées pour la fin de l’énoncé). Tel est en effet l’allure générale de la phrase philosophique typique de la seconde manière de Sartre : « À partir de là, en tant qu’elle s’organisera pour se réapproprier le destin total de la classe par la socialisation des moyens de production, et même en tant qu’elle entre en lutte (par exemple, sur le plan de la lutte syndicale) contre les conséquences singulières, au cours d’un moment déterminé du processus historique, de la propriété privée des machines comme relation de production fondamentale, la praxis du groupe, par la négation pratique de son être-hors-de-soi comme destin, constitue celui-ci comme intérêt futur (c’est-à-dire à travers l’objet matériel), comme exigence contenue dans la matérialité-destin de se changer en matérialité-intérêt » (CRD I p. 319 [7][7] Nous indiquons la pagination des citations philosophiques...). On voit ici que la partie de la phrase qui précède le groupe verbal principal représente plus des deux tiers du volume de l’ensemble ; on voit surtout sur un tel échantillon combien il s’agit pour Sartre de délinéariser son propos : chacune des structures de début de phrase donne lieu, à la fois, à un redoublement ou à un enchâssement, avec l’ambition spectaculaire de tenir plusieurs fils en même temps, de multiplier les couches de pertinence de la prédication à venir, bref d’opérer un mouvement de synthèse qui prend – paradoxalement – les allures d’une prose analytique.

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Certes, un tel constat – facile à reproduire, puisqu’il suffit d’ouvrir au hasard Questions de méthode ou Critique de la Raison dialectique – mérite d’être nuancé. D’abord, parce que s’il est un point par lequel, en français, la pratique écrite s’oppose à la pratique orale, c’est bien dans ce soin qu’elle a de ne pas commencer la phrase directement par le sujet, mais de faire précéder celui-ci de quelque complément (on dit généralement « Il fera peut-être beau demain », on écrit volontiers « Demain, peut-être, il fera beau »). Ensuite, puisque – pour les raisons qu’on a soulignées – tout texte écrit est forcément (pré)littéraire par la magie du medium graphique même (en tant précisément qu’il met en cause la linéarité de la chaîne discursive en la spatialisant), la surcharge des débuts de phrase est perçue, plus ou moins consciemment, par Sartre comme emblématique d’une prose d’écrivain. Dans le texte même où il s’interroge sur son écriture philosophique, ne prend-il pas, pour exemplifier la langue littéraire, telle phrase de Stendhal dont la principale caractéristique est justement qu’elle cumule en ouverture tous les constituants facultatifs : « Tant qu’il put voir le clocher de Verrières, souvent Julien se retourna [8][8] « Autoportrait à soixante-dix ans », art. cit., p.... » ? Des multiples mérites stylistiques de cette pratique, le moindre n’est pas qu’elle permet de varier les attaques de phrases dans un propos continu, c’est-à-dire dans un texte qui parle d’une seule chose. Dans un ouvrage important, Frank Neveu a d’ailleurs montré avec une grande pertinence que l’omniprésence des appositions détachées en tête de phrase dans les écrits biographiques et autobiographiques de Sartre visait précisément à briser la monotonie d’un texte où il ou je apparaît presque invariablement en position sujet (« Insecticide, je prends la place de la victime et deviens in-secte à mon tour », lit-on, par exemple, dans Les Mots) [9][9] Frank Neveu, Études sur l’apposition. Aspects du détachement....

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Qu’il y ait donc dans l’ouverture des phrases philosophiques de Sartre quelque chose qui relève à la fois d’une soumission à la norme scolaire écrite et d’une évidente nostalgie du style littéraire, cela ne fait pas de doute. Mais ce sont là de simples bénéfices secondaires ; le projet philosophique sartrien exigeait de toute façon un tel choix grammatical, et il n’est d’ailleurs qu’une technique parmi d’autres pour contourner le caractère désespérément linéarisant du langage et éviter de dire successivement ce que la pensée doit gérer dans la simultanéité. Va ainsi dans le même sens l’emploi massif des structures concessives dans la prose philosophique sartrienne (sur le mode : « Mais si la totalisation existe, il ne faudrait pas croire… », CRD I p. 175), structures qui n’ont pas d’abord valeur d’articulation logique : il ne s’agit pas simplement d’évacuer une causalité non-efficiente, mais bien de marquer la covalidité de deux réalités contradictoires mais simultanément vraies. Même dans la progression discursive, Sartre prend ainsi toujours le temps de rappeler qu’il déploie, plus qu’il n’avance, ou plutôt que la progression du raisonnement ne doit en aucun cas être perçue comme une invalidation de ce qui vient d’être dit. À cet égard, un autre des traits les plus visibles de l’écriture philosophique de la Critique de la Raison dialectique, ce sera donc la multiplication des structures hypothétiques, qui sont le plus souvent un artifice donnant une allure logique à ce qui est d’abord un bilan, une façon de reprendre ce qui vient d’être dit et de le thématiser avant une prédication souvent fort brève : « S’il est établi que le combat, quel qu’il soit, est la retotalisation présente de tous les combats ; s’il est clair qu’il ne peut être déchiffré que par eux ; s’il n’a de sens qu’en tant qu’il se replace dans les perspectives réelles de la boxe contemporaine […], on comprendra sans peine que… » (CRD II p. 29).

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La passion délinéarisante de la prose philosophique sartrienne apparaît de façon à peine moins spectaculaire si l’on change d’unité d’observation, et que l’on remonte de la phrase au paragraphe. Là encore, le caractère ultracohésif de l’écriture de Sartre surprend. D’abord, précisément, parce qu’il y a très peu de césures par alinéa ; ensuite, parce que plus de la moitié des ouvertures de paragraphe contiennent un démonstratif de rappel, et presque toutes une connexion logique, souvent sur le mode du ainsi ou du en effet, plus souvent encore sous la forme d’une marque oppositive (d’un mais, d’un toutefois, etc.). Si l’on prend les paragraphes qui suivent l’alinéa d’ouverture du second volume de la Critique, on pourra s’étonner qu’ils débutent systématiquement par mais : tout se passe en effet comme s’il s’agissait d’emblée de bloquer les pistes offertes par les premières lignes du texte, de revenir en arrière, d’infléchir, de corriger, bref de ralentir l’inférence. Ainsi s’explique aussi l’omniprésence des retours en arrière du texte philosophique sartrien, sur le mode du « Nous l’avons vu… » (CRD I p. 491), « On aura remarqué… » (CRD I p. 188), etc. : il s’agit là encore pour l’auteur de contrer l’effet de la linéarité discursive, de montrer qu’il est en train non de dépasser les données déjà apportées, mais de les déployer comme une simultanéité. Ce style s’impose dès Questions de méthode, où le philosophe prend souvent la peine de rompre explicitement avec l’illusion de progression que risque de donner la linéarité du discours : « nous n’en avons pas fini avec… » (CRD I p. 59) ; « Nous n’en sommes pas là… » (CRD I p. 75). Bref, ce sur quoi Sartre insiste, c’est le fait que tourner des pages n’implique pas nécessairement que le discours avance, et quand celui-ci se met en scène, c’est pour dire que nous en sommes bien au même point. Certaines pages offrent ainsi des séries saisissantes d’ouvertures de paragraphe n’ayant d’autre but que de contrer l’effet même d’alinéa, à savoir l’impression que l’on a changé de sujet : « Mais justement le problème est mal formulé… Or, ces synthèses, elles-mêmes, quand nous les avons étudiées plus haut, nous avons vu que… Pourtant, regardons-y mieux… C’est ce qu’il faut expliquer un peu plus longuement… » (CRD I p. 492-494). Nous voici donc face à une prose ultracohésive, articulant si systématiquement les données entre elles sur le mode de la covalidité (je dis x, mais je rappelle y) que, dans les rares cas où elle quitte son allure périodique, on a bien souvent l’impression de lire une série de parenthèses : « En vérité, nous ne devons pas retenir cette opposition de l’intelligible et du compréhensible. Il ne s’agit pas de deux ordres d’évidence principalement distincts. Si, pourtant, nous conservons les deux termes, c’est que la compréhension est comme une espèce dont l’intellection serait le genre. En fait, nous conserverons… On sait que… Aussi ne songeons-nous pas à… » (CRD I p. 189). Sartre aurait pu utiliser d’autres techniques pour délinéariser sa pensée : un recours plus systématique à des parenthèses typographiques précisément, ou encore aux notes de bas de page qui permettent, les unes et les autres, de dédoubler le niveau d’exposition et donc de dire deux choses à la fois. S’il le fait peu, c’est sans doute d’abord par une vision somme toute traditionnelle de la gestion de la page écrite, ou par obsession de la clarté dès lors que le propos devient difficile ; mais c’est aussi par une forme de renoncement : le dédoublement de la ligne d’exposition sur la page ne résoudrait finalement que peu de choses, puisque, de toute façon, la lecture n’est guère moins linéaire que l’écriture, et que le déchiffrement des données se ferait encore sur le mode de la successivité.

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On pourrait encore multiplier les exemples des mille et une trouvailles mises au point par Sartre pour délinéariser le propos dans sa prose « technique » ; mais l’essentiel est dit et permet peut-être de revenir sur la première écriture philosophique de Sartre, celle de L’Être et le Néant, pour l’opposer éventuellement à la seconde, celle de la Critique. Bien que la réflexion la plus aboutie de Sartre sur le caractère particulier de l’écriture philosophique et sur l’opposition entre discours littéraire et discours technique vienne tard dans son œuvre et prenne appui sur la rédaction de la Critique, il serait faux de croire que le phénoménologue des années 1940 n’avait qu’un emploi naïf du medium langagier (nous avons montré ailleurs que le premier Sartre avait déjà le sentiment de travailler en milieu hostile [10][10] Voir Gilles Philippe, « Embrayage énonciatif et théorie...) ; mais la linéarisation de la pensée dans le discours et l’impossibilité conséquente d’exprimer comme totalisation ce qui est conceptualisé comme synthèse n’était pas alors l’obstacle le plus important que la langue mettait sur le trajet de la communication philosophique : le discours phénoménologique devait surtout lutter contre les a priori représentationnels que transporte toute langue et tout particulièrement contre l’a priori substantialiste (d’où le jeu sur les saynètes fictives, sur la première personne, sur les formations syntagmatiques du type « conscience (de) soi », etc.). Bien sûr, on trouve déjà, dans L’Être et le Néant, nombre des caractéristiques que l’on vient d’énumérer à propos de la Critique, mais avec une densité bien moindre. Ainsi le passage d’un paragraphe à l’autre s’y fait souvent plus librement (sans démonstratif de rappel, sans connecteur…), et en soulignant bien un changement de sujet : une phrase brève peut ainsi exposer par avance le contenu démontré par la suite de l’alinéa (« À la différence du Passé qui est en-soi, le Présent est pour-soi », EN p. 159 ; « Le Pour-soi est, au présent, présence à l’être », EN p. 255 ; « Le pour-soi comme néantisation de l’En-soi se temporalise comme fuite vers », EN p. 411) ; le point développé dans le paragraphe peut donc être occasionnellement isolé comme un philosophème, un atome de pensée exprimable en une formule ; bref, pour être « technique », l’énoncé de L’Être et le Néant ne renonçait pas complètement à être « littéraire ». Quinze ans plus tard, une telle pratique d’écriture est devenue inconcevable chez Sartre et l’on ne trouvera rien de comparable dans la Critique : « Si je me laisse aller à écrire une phrase qui soit littéraire dans une œuvre philosophique, j’ai toujours un peu l’impression que là je vais un peu mystifier mon lecteur : il y a abus de confiance. […] Je crois que dans la Critique de la Raison dialectique je n’ai pas fait d’abus de confiance, du tout [11][11] « L’écrivain et sa langue », art. cit., p. 56. Cette.... » On sait d’ailleurs que Sartre a pu regretter le caractère trop « littéraire » de L’Être et le Néant et trouvé inconvenant la présence d’un souci formulaire dans un texte de philosophie. Mieux encore, il en est progressivement venu à considérer que, contrairement à l’énoncé littéraire, la phrase d’un texte technique, comme doit l’être le discours philosophique, n’avait jamais de pertinence ponctuelle : « c’est l’amas des phrases techniques qui arrive à créer le sens total qui, lui, est un sens à plusieurs étages » [12][12] « Autoportrait à soixante-dix ans », art. cit., p...., contrairement donc à la phrase de « style » qui prétend atteindre à elle seule plusieurs niveaux de signification.

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On sera d’accord pour dire, avec Alain Lhomme, que la stylistique des textes de philosophie n’est pertinente que lorsqu’elle délaisse la question lexicale (dont l’étude appartient bien plus au philosophe qu’au linguiste), pour envisager prioritairement la dimension « horizontale », et principalement la dimension syntaxique de la textualité philosophique, où s’observe le « travail de l’œuvre » [13][13] Alain Lhomme, « Le style des philosophes », dans Jean-François.... Mais là encore, il faut rester prudent : ce n’est pas parce que, d’une part, le mot se donne comme un équivalent du concept et que, d’autre part, la syntaxe articule les mots comme la dialectique articule les concepts, que la syntaxe est l’équivalent verbal de la dialectique. Cette prudence est celle-là même du dernier Sartre : chez lui, les conditions de possibilités d’une écriture proprement philosophique (c’est-à-dire libérée de la tentation « littéraire ») sont définies indépendamment de tout système de pensée et n’ont pas vocation à varier d’un philosophe à un autre, dès lors que le discours se veut rigoureux. Ainsi Sartre ne fait-il pas intervenir dans ses considérations sur sa propre manière de philosophe le fait que la question même qui est au cœur de la Critique de la Raison dialectique, ce soit précisément celle de la totalisation. Il s’agit en effet dans tous les cas d’adapter à une linéarité discursive ce qui, par définition, n’est pas linéaire, c’est-à-dire un système.

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Comme la littérature, mais pour des raisons radicalement différentes, la prose philosophique doit déjouer la malédiction de la parole, pour réussir à dire en même temps ce qui est vrai en même temps. Voici donc le philosophe sommé de faire aussi bien que l’écrivain, mais sans recours possible aux solutions mises au point par la littérature, ce que Sartre appelle précisément le « style », l’art de tout dire en une formule. Dès lors, la seule voie qui s’ouvre au philosophe est paradoxale : en rappelant à chaque instant l’ensemble des éléments nécessaires à la synthèse, en liant le plus strictement et le plus explicitement possible les énoncés entre eux, de telle sorte qu’aucun ne soit isolable et que l’unité de lecture soit le livre lui-même, fonctionnant désormais comme une gigantesque formule qui englobe dans une continuité sans faille l’ensemble des données de la synthèse [14][14] En littérature ou en philosophie, l’unité de lecture..., le philosophe retournera contre elle-même cette linéarité du discours qui obsède Sartre.

Jean-Paul Sartre (tient dans son bras son filleul, le fils de Gégé Pardo, 1939). Photo collection © Archives Gallimard.

Notes

[1]

Voir encore « Plaidoyer pour les intellectuels » [1965] ; Situations VIII, Gallimard, 1972, p. 449.

[2]

« Autoportrait à soixante-dix ans » [1975], entretien avec Michel Contat ; Situations X, Gallimard, 1976, p. 137-138. Le problème du style revient dans un des tout derniers entretiens importants de Sartre, celui qu’il donne à Michel Sicard en 1977 et qui paraît en 1979 sous le titre « L’écriture et la publication », dans Obliques (n° 18-19). Mais la question de la spécificité de l’écriture philosophique n’y est pas abordée avec la même profondeur que dans l’entretien de 1975.

[3]

« Sur L’Idiot de la famille » [1971], entretien avec Michel Contat et Michel Rybalka ; Situations X, éd. cit., p. 111.

[4]

« Autoportrait à soixante-dix ans », art. cit., p. 136.

[5]

Voir Gilles Philippe, « L’analyse sartrienne de la phrase. Sur quelques pages de L’Être et le Néant », Le Gré des langues, n° 12, 1997, p. 130-147.

[6]

« L’écrivain et sa langue » [1965], entretien avec Pierre Verstræten ; Situations IX, Gallimard, 1972, p. 81.

[7]

Nous indiquons la pagination des citations philosophiques de Sartre en recourant aux sigles suivants : EN (pour L’Être et le Néant [1943], Gallimard, Tel), CRD I (pour Questions de méthode et Critique de la raison dialectique [1960], dans Critique de la Raison dialectique, vol. I, nouvelle édition, Gallimard, 1985) ; CRD II (pour Critique de la Raison dialectique [posthume], volume ii, Gallimard, 1985)

[8]

« Autoportrait à soixante-dix ans », art. cit., p. 139.

[9]

Frank Neveu, Études sur l’apposition. Aspects du détachement nominal et adjectival en français contemporain dans un corpus de textes de Jean-Paul Sartre, Honoré Champion, 1998.

[10]

Voir Gilles Philippe, « Embrayage énonciatif et théorie de la conscience : à propos de L’Être et le Néant », Langages, septembre 1995, n° 119, p. 95-108.

[11]

« L’écrivain et sa langue », art. cit., p. 56. Cette philosophie qui flirte avec la littérature, on sait que Sartre l’associe à la lignée Lachelier-Lagneau-Alain.

[12]

« Autoportrait à soixante-dix ans », art. cit., p. 139.

[13]

Alain Lhomme, « Le style des philosophes », dans Jean-François Mattéi, dir., Le Discours philosophique, Presses universitaires de France, 1998, p. 1569

[14]

En littérature ou en philosophie, l’unité de lecture pour Sartre, c’est toujours le livre dans sa totalité, mais « de façon générale, il est toujours plus difficile d’écrire, mettons quatre phrases en une, qu’une seule en une seule comme en philosophie ». « Autoportrait à soixante-dix ans », art. cit. p. 139, d’où la différence spectaculaire entre l’aspect des manuscrits littéraires de Sartre et celui de ses manuscrits philosophiques.