Sartre à l'enfant

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Sartre à l’enfant

1 - Photographie d’un embarras

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Je prendrai pour point de départ une photographie relativement peu connue de Sartre. Elle peut être intitulée : « Sartre à l’enfant ». Elle a été prise en 1938. L’auteur de La Nausée pose en souriant, costume et cravate sombre. Les légendaires lunettes rondes soulignent encore le strabisme. Il est classiquement encadré par des meubles chargés de livres mais… il tient, soutient ou retient dans ses bras un enfant. C’est un petit garçon d’environ trois ans, qui semble un peu agité : son filleul, le fils de son amie Gégé Prado.

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Qu’est-ce qui m’attire, m’intrigue et me gêne à la fois dans cette photo ? Est-ce la présence incongrue de cet enfant, placé un peu malgré lui dans les bras du parrain philosophe, comme si Sartre ne faisait que le soulever et le porter quelques secondes, le temps de la pose, d’un cliché ?

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Il y a si peu d’enfants dans l’imposante iconographie photographique sartrienne ! Il suffit de feuilleter l’album de La Pléiade consacré à Sartre pour constater que le seul enfant photographié est Sartre lui-même : Sartre à trois ans et demi avec boucles et col marin ; Sartre à un an et demi, avec jupe de dentelle ; Sartre à quelques mois, tout nu sur un coussin fleuri ; Sartre dans les bras de sa mère en deuil… Portraits très conventionnels d’une enfance début de siècle. Illustrations sans grand intérêt pour Les Mots, à moins qu’il soit désormais nécessaire de montrer, pour la coiffure d’un petit garçon, ce qu’étaient des « anglaises » ! Mais, aussitôt tournées les quelques pages consacrées à son enfance, on ne le voit plus que dans la compagnie exclusive des adultes. Une impression globale de sérieux et d’« affaires de grands » : rayonnement mondial de la pensée, voyages et rencontres, milieux prestigieux, « grands » de ce monde recevant notre philosophe (Castro, Mao, etc.), et « grande affaire » de l’engagement, de l’intellectuel confronté aux « grands problèmes » de l’après-guerre. Littérature, théâtre, et tant de lieux où l’on disserte gravement. Mais pas d’enfants. Pas d’enfance.

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Le léger trouble que me cause cette photo de Sartre vient-il seulement du fait que Sartre paraît vaguement embarrassé par ce petit garçon ? De son imperceptible maladresse lorsqu’il s’agit simplement de « prendre un enfant dans ses bras » ? Est-ce parce que je crois lire dans ses gestes une absence presque palpable de paternité (même occasionnelle, même virtuelle) ? Je pense plutôt que mon malaise tient à ce qu’à mes yeux, l’écriture sartrienne et le « style de Sartre » sont inséparables d’une possibilité absolument originale d’approcher quelque chose de l’enfance, de révéler la monstrueuse part d’enfance qui persiste et insiste chez n’importe quel être humain, alors qu’en même temps, je sais que Sartre éprouve un besoin vital (névrotique-politique) de se débarrasser de l’enfance, de lui régler « théoriquement » son compte, de la réduire à une série de gestes parodiques, de la sur-infantiliser et de la « désinfantiniser » selon des rétrospections vengeresses, et en dépit d’une terrible fascination. « Le lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce qui en survit » écrit-il dans Les Mots, point culminant de la démarche qui ne s’intéresse plus à l’enfance de doubles littéraires (Baudelaire, Jean Genet, Flaubert…) mais bien à la sienne. Tout se passe comme si je voyais simultanément deux Sartre sur la même photo : le Sartre dont le style singulier et les procédés descriptifs d’une phénoménologie très fine et très personnelle permettent de rejoindre les vécus mouvants et opaques d’une conscience pré-individuelle (et donc de produire de l’« enfantin ») et le Sartre qui rêve de balancer toute la mômerie originelle, de liquider le vieil enfant, ce bouffon précoce que je fus avant de devenir ce que je suis.

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Deux Sartre : d’une part, le fruit-sec, qui théorise de façon plus ou moins convaincante (en accord avec sa compagne), la non-nécessité de la procréation, reprenant ainsi une longue tradition qui, de Théophraste à Schopenhauer et Nietzsche, estime que le penseur-créateur ne peut et ne doit pas « engendrer », et d’autre part celui que j’appellerais volontiers « Sartre éternel enfant », joueur, turbulent, changeant, électron libre, solitaire, malin, à la fois charmeur et méchant, aimant dire les choses crûment, s’emportant, se reprenant, combattant mais sachant toujours « faire passer de l’air pur » dans la pensée. Bref, le Sartre énergumène, le Sartre artiste, capable, en tant que « philosophe écrivain » et qu’« écrivain philosophe » de s’enfoncer dans le marécage des perceptions enfantines du monde, en vue de faire émerger et d’interroger une « conscience transcendantale ». Comme il l’écrit en 1938, dans l’Esquisse d’une théorie des émotions : « Si nous voulons fonder une psychologie, il faudra remonter plus haut que le psychique (…), jusqu’à la source de l’homme, du monde, du psychique : la conscience transcendantale. C’est cette conscience qu’il faut interroger, et ce qui donne du prix à ses réponses, c’est qu’elle est précisément mienne. »

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Vaste programme : il faut « remonter à une source » ; il faut laisser parler et répondre une conscience conçue comme un champ transcendantal où le sujet ne s’est pas encore constitué ; et l’« enfantin » (même si Sartre n’emploie pas ce terme) est un des noms possibles pour cette source et pour cette parole qui ne peuvent « jaillir » que dans une écriture. Et le style-Sartre qui consiste, comme le rappelle Deleuze, « en une syntaxe violente, faite de cassures et d’étirements », de « lacs de non-être et [de] viscosités », permet, par excellence, de produire de l’Enfantin.

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Si cette photo de « Sartre à l’enfant » me trouble, c’est parce qu’elle me semble soulever une question légèrement différente de la sempiternelle problématique : Sartre ET l’enfance. De quelle façon compliquée, embarrassée, ambiguë, mais en même temps exacte et créatrice, Sartre tient-il et retient-il l’enfance, dans ses bras, son écriture, sa pensée ?

2 - Si peu d’enfantin dans Les Mots

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Le thème, mille fois traité : « Sartre et l’enfance » donne lieu à un déferlement de références bien connues. Aussitôt, c’est une ribambelle qui accourt : le Poulou des Mots, bien sûr, mais aussi le petit Jean Genet, « l’enfant sage devenu voyou », le petit Baudelaire, le petit Flaubert, idiot de la famille, mais aussi le Lucien Fleurier, futur salaud antisémite de L’Enfance d’un chef, et le Sartre gamin séducteur de petites filles qui apparaît dans les Carnets de la drôle de guerre, différent du jeune prodige des Mots lui-même différent de Lucien Fleurier, ne serait-ce que parce que « son père a eu le bon goût de mourir à temps », etc. On a déjà presque tout dit de ce petit troupeau d’enfants sartriens, d’enfants sartrisés, d’enfants de papier dont l’enfance est rétrospectivement reconstruite.

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Sartre et l’enfance ? L’affaire semble entendue puisque l’enfance serait essentiellement ce moment terrible où une conscience en gestation, faisant allégeance à une volonté adulte extérieure et opaque, à un regard braqué sur elle, se « ferait » elle-même, dans une immense solitude grouillante de relations. Elle se ferait pour et contre ces puissances (autant qu’elle « se laisserait faire » par elles). Voleur, poète, écrivain, anarchiste… Condamnée à cette immense liberté ambiguë, pataugeant dans le paradoxe, elle s’élaborerait elle-même comme « projet », ce mélange complexe de dépassement volontaire (volontariste ?) et de régressions secrètes, d’arrachement douloureux et de répétition obscure. Rien d’innocent dans cet « être enfant », modèle, maquette et marionnette du futur adulte, naïf expert en rouerie, petit bonhomme rongé par la mauvaise foi qui fait ce qu’il peut pour s’« en sortir » ! Enfance comme modelage, comme fuite et sempiternelle reprise : « Voilà mon commencement : je fuyais, des forces extérieures ont modelé ma fuite et m’ont fait. »

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Ce n’est pas le jeu des enfants qui captive Sartre, mais leur double jeu. Une enfance ne serait que cette lente mise à jour de la carcasse de l’adulte « truqueur », la préfiguration, par exemple, de cet écrivain nommé Sartre qui en 1938 prétend savoir si bien « jouer » à être littérairement Roquentin, tout en tirant simultanément son épingle du jeu en « jouant » aussi à être l’analyste et le démystificateur de telles situations. Comme dit Sartre : « beau coup » ! Un art de gagner sur tous les tableaux. Mais là-bas, accroupi dans une obscure arrière-enfance, il y a un gamin doué qui manipule déjà de la même façon son petit public familial peut-être moins ébahi qu’il ne laissait croire. L’enfer, c’est peut-être les autres mais c’est surtout… la « même chose » ! Mais ces enfants sartrisés sont bien peu enfantins. On achève bien les enfants ! Voilà, ça y est : on a fini par le désarçonner ce vieux singe accroché à ma nuque depuis toujours et qui me parodiait par anticipation. Pas de mots assez durs pour parler de ses mots : « Donc, je suis un caniche d’avenir ; je prophétise. J’ai des mots d’enfants, on les retient, on me les répète : j’apprends à en faire d’autres. J’ai des mots d’homme : je sais tenir, sans y toucher, des propos “au-dessus de mon âge”. Ces propos sont des poèmes ; la recette est simple : il faut se fier au Diable, au hasard, au vide… » À force de chercher chez le petit Poulou tout ce qui ressemble au grand Sartre, le petit Poulou a succombé. Pas d’attendrissement, pas d’empathie non plus : rage et jubilation. Il a fallu à Sartre dix ans de préméditation et une langue acérée comme un scalpel pour s’amputer de cette enfance-là. De la même façon, mais moins cruellement, il avait déjà démontré comment quelques grands artistes n’étaient devenus eux-mêmes (ou plutôt ce que nous disons d’eux, la façon dont nous les lisons) qu’à travers un règlement de compte interminable et vain avec leurs premières années.

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Mais que me manque-t-il, après une énième relecture des Mots ? Ou même du Baudelaire, sans parler du Genet, et quelle que soit mon admiration pour les dispositifs signifiants ainsi élaborés… Pourquoi cette impression que dans ces entreprises biographiques ou autobiographiques Sartre passe non seulement à côté de l’enfance, de l’Enfantin, mais qu’au fond, son propos n’était pas du tout d’atteindre l’enfance ? Pourquoi la formidable machine d’explicitation sartrienne, la machine à sélectionner ou reconstituer des postures infantiles, la machine à reconstruire d’anciennes situations adulte/enfant déterminées-déterminantes m’inspire-t-elle autant d’amertume ? La perfection et l’évidence de l’objet critique ne m’ôtent nullement l’impression qu’il ne s’agit pas vraiment d’enfance, mais d’élucubrations adultes, situées dans une époque particulière et pleine d’artifices. Élucubrations bien trop savantes, trop maîtrisées pour qu’un peu d’« enfantin » pointe son museau. Et cela, en dépit du génie de Sartre qui sait si bien faire surgir dans sa « peinture démonstrative » des éléments qui relèvent pleinement de l’enfance : solitude, ennui, déréliction, vacuité, jeu, provocation… Parlant de Baudelaire, il cite par exemple de façon pertinente ces lignes de Mon Cœur mis à nu : « Sentiment de solitude dès mon enfance. Malgré la famille – et au milieu des camarades surtout – sentiment de destinée éternellement solitaire ». Notations fragmentaires de Baudelaire, accordées à la sensation enfantine brute. Mais Sartre choisit ici de ne pas du tout descendre au cœur d’une telle solitude hébétée, modeste, mais surtout insensée. Une solitude comme Poulou a dû évidemment en connaître, lui aussi.

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Sartre reprend cet élément sensible, « la solitude », mais il l’installe immédiatement dans une logique signifiante, il l’intègre rigoureusement à un « projet » de vie. Sartre instrumentalise à des fins de démonstration cette solitude tout en prétendant que Baudelaire l’aurait lui-même précocement instrumentalisée pour des raisons de survie. Une solitude qui n’était donc pas là pour rien… Il ne s’agit plus de la vaste et rêveuse solitude de toutes les enfances, celle dont parle si bien un Bachelard (« en ces solitudes heureuses, l’enfant rêveur connaît la rêverie cosmique, celle qui nous unit au monde ») mais d’une « solitude pour », d’une solitude qui doit prendre sens et importance dans une vie en train de se faire, chez un sujet toujours déjà en train de se choisir. Bien sûr la splendeur des formules sartriennes emporte l’adhésion et entraîne le lecteur. Dès le début du Saint Genet, Sartre dévoile son a priori : « Ce qui compte, c’est que Genet a vécu et ne cesse de vivre cette période de sa vie comme si elle n’avait duré qu’un instant. Or, qui dit “instant” dit instant fatal : l’instant, c’est l’enveloppement contradictoire de l’avant par l’après. On est encore ce qu’on va cesser d’être et déjà ce qu’on va devenir »

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Il est vrai que parler authentiquement de l’enfance implique d’aborder la question de l’“ instant ” : l’existence enfantine consiste bien en une succession d’instants, mais qui ne sont pas vécus du tout comme des basculements, comme des portions de temps déjà « orientées vers » ou installées sur un axe, entre passé et avenir… L’instant enfantin est bien plutôt un gouffre, un enfoncement sur place dans une durée sans limites précises, une flaque, un grouillement non-signifiant de perceptions, hors de toute possibilité de communiquer. L’instant enfantin a quelque chose d’animal, de végétal, de discontinu. Or il est frappant que Sartre tienne si fort à en faire quelque chose de « fatal » !

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S’il s’agissait de dire l’enfance, il faut bien constater qu’on est ici très loin de la réussite surprenante d’un Pierre Loti, médiocre écrivain par ailleurs, lorsque dans le Roman d’un enfant, il décide justement de restituer, dans une écriture appropriée, ces instants premiers, cet « enfantin » englué dans une durée bourbeuse et lointaine. Loti explique qu’il renonce à écrire une « histoire fastidieuse » et qu’il se contente de noter, « sans suite ni transitions, des instants qui m’ont frappé d’une étrange manière, – qui m’ont frappé tellement que je m’en souviens avec une netteté complète ». Loti expose alors, magnifiquement, l’essentiel : « au sortir de ma nuit première, mon esprit ne s’est pas éclairé progressivement, par lueurs graduées ; mais par jets de clartés brusques – qui devaient dilater tout à coup mes yeux d’enfant dans des rêveries attentives – puis qui s’éteignaient, me replongeant dans l’inconscience absolue des petits animaux qui viennent de naître, des petites plantes à peine germées. » Chaque instant enfantin est donc à saisir selon cette difficile logique de la sensation : des clartés brusques, des « rêveries attentives », une ambiguïté animale végétale.

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Dans son étude sur Sartre intitulée L’ordre d’une vie, Philippe Lejeune rappelle cette formule de Gide : « Le plus gênant, c’est de devoir présenter comme successifs des états de simultanéité confuse ». Et Lejeune montre que Sartre pour écrire Les Mots, puise bel et bien dans le grand bourbier des « simultanéités confuses » caractéristiques de toutes les enfances, mais en y introduisant, de force, un ordre de succession, de la chronologie arbitraire, de la détermination. Lejeune ajoute : « On regarde de plus près les indications chronologiques, et on se frotte les yeux ». En effet, Sartre est complètement indifférent à la reconstitution biographique, et il ne s’intéresse nullement aux « souvenirs d’enfance », (d’où cette chronologie fantaisiste si souvent pointée) mais il n’a pas non plus le projet d’approcher l’Enfantin. Les Mots n’est vraiment pas un livre de l’enfance. Ni « de », ni « sur », ni « à propos de »… Il s’agit d’un texte urgent, diabolique d’intelligence, où un adulte, grand intellectuel, célèbre philosophe-écrivain, fabrique une marionnette qu’il présente comme « lui-même enfant ». Mais son propos n’est pas l’enfance. Il s’agit essentiellement de se libérer d’une illusion qui perdure, d’une névrose, d’une croyance, d’un statut, d’une culpabilité, d’un rôle social, bref, de tout ce qu’on voudra mais pas d’enfance. Problème d’adulte traité avec des moyens d’adulte. Et vraie-fausse prise en otage d’une enfance réelle-fictive. Il est tout de même étonnant que Sartre, revenant si minutieusement à ses premières années, n’ait pratiquement jamais laissé son propre don d’écriture, son immense talent d’écrivain capter, de temps à autre, un peu de ces « confusions », de ces « simultanéités », de ces ambiguïtés animales, de ces clartés troublantes. Est-ce parce que la crispation et la rage étaient trop grandes ? On a parfois l’impression que dans ce livre, le style, tout le style (et quel style !), est mis au service d’une cause unique : le démontage de l’intellectuel, l’assassinat enjoué du littérateur. Entreprise d’autodérision et d’auto-démystification qui se voudrait terminale. L’enfant Poulou ne serait que le frêle modèle précoce de l’imposture de l’intellectuel, avant sa… guérison ! (par l’écriture !) Les Mots fut pour Sartre, au milieu des années 1960, un livre stratégique, en rapport avec la place politico-intellectuelle qu’il occupait et refusait alors. Cela nécessitait d’aller droit au but, vite et bien. Pas de temps à perdre. Pas un mot inutile. Pas d’images perdues ou pour rien.

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Or, l’Enfantin ne peut revenir, remonter, livrer ses fragments ou ses éclairages fugaces que si on se donne le temps, si on se prépare à l’accueillir sans rien forcer et sans certitudes. Bribes par bribes. En installant seulement une surface d’écriture où les éclats et les états de simultanéité confuse peuvent aléatoirement se révéler. De façon forcément a-chronologique. C’est ce que fait Nathalie Sarraute avec le subtil piège que constitue son livre Enfance. C’est ce à quoi parvient Walter Benjamin avec la patiente collection des fragments d’Enfance Berlinoise. C’est ce qu’avait tenté Michel Leiris, que Sartre admire pour cela, avec L’Âge d’Homme, croyant sincèrement courir un risque à dire l’Enfantin selon une règle du jeu. Mais Sartre, écrivant Les Mots, ne conçoit aucunement sa démarche comme attente et imprégnation d’une authentique enfance, pas non plus comme une « recherche ». Plan et structures sont décidés a priori, et nullement « retrouvés ». Ce qui est prélevé sur le corps difforme de la vieille bête enfantine est sévèrement sélectionné afin de répondre aux critères fixés. Il s’agit bien d’évacuer (paradoxalement encore à l’aide des mots et d’une maîtrise inouïe de la langue française) le grand-père-Dieu-le-père, l’enfant, l’origine bourgeoise, la littérature comme cléricature et tout un religieux laïc latent. Enfin libre ! D’où le fameux « j’ai changé… », vaguement optimiste ; ou bien le plus énigmatique : « Je raconterai plus tard quels acides ont rongé les transparences déformantes qui m’enveloppaient, quand et comment j’ai fait l’apprentissage de la violence… »

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En effet, très peu de violence dans cette enfance de Poulou, si sage et si attentif aux attentes des grandes personnes. Rien de cette violence bête, aveugle et sourde, qui est un trait majeur de l’Enfantin. Et si des animaux pointent leur museau (caniche, singe, méduse), leur évocation ne sert qu’à accabler Poulou, à souligner son côté grimacier, savant ou soumis. Le singe n’est que le stade au-dessous du bouffon : « Je bouffonnais pour plaire… Je me sentais délicieusement ennuyeux. Tout destinait cette activité nouvelle à n’être qu’une singerie de plus. » Et la singerie est aussi, chez cet enfant-là, une sorte de platonisme puéril et condamnable : « Cet idéalisme dont j’ai mis trente ans à me défaire ». En résumé, une liquidation adulte très réussie ! D’autant plus réussie que son échec simultané la magnifie encore, la parachève. D’où des habiletés telles que : « je ne suis pas dupe : je vois bien que nous nous répétons. » Reste que cette formidable leçon d’autoanalyse et d’autothérapie existentielle (et socio-politique), au terme de laquelle on sait que « l’enfant merveilleux s’est dissous dans la chaux vive » semble n’avoir laissé, sur la table désormais rase, que bien peu de « blocs d’enfance ». Le Sartre qui se dit « guéri » ou « changé » semble bien loin de l’Enfantin… À moins que… Et pourtant…

3 - Style et « blocs d’enfance »

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Peut-on sérieusement affirmer qu’aucune bribe d’Enfantin ne subsiste ou n’insiste dans l’épaisseur du texte sartrien ? Même dans Les Mots, il arrive que la plume acérée et tellement rapide toute à son enquête démystifiante réussisse à aller encore plus vite que la pensée. Plus vite que l’intention première. Car l’écriture de Sartre, comme une plante carnivore, sait depuis toujours s’ouvrir, laisser approcher, puis capturer certaines sensations par surprise, ou bien capter des ondes plus secrètes. C’est le style même de Sartre (« lacs de non-être et viscosités ») qui permet cela. Une transcription singulière de l’attention aux choses, loin des conventions narratives. Une façon de rendre palpable des situations étranges ou décalées en produisant des images « qui sont des actes et non des descriptions ». Savoir trouver les mots, mais surtout organiser entre eux de légers carambolages significatifs ou pertinents. Laisser la phrase étaler sa chair, et puis trancher net ! Véritable écriture phénoménologique, impliquant à la fois une grande maîtrise et une sorte de laisser-aller très intuitif.

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Dans le roman L’Âge de raison, où l’enfance est si rare, presqu’absente (ou alors négativement avec la question de l’avortement de Marcelle, et du vague dégoût qu’inspire son état de femme gravide), on avait déjà la surprise de saisir au détour d’une rêverie de Mathieu une stupéfiante évocation de l’enfance : du pur Enfantin ! « C’était un jour de sottises. Il croupissait dans la chaleur provinciale qui sentait la mouche, et justement, il venait d’attraper une mouche et de lui arracher les ailes. » Cette chaleur provinciale à l’odeur de mouche nous enchante soudain. Formule absurde mais tellement évidente. Et ces minutes de désœuvrement enfantin suspendues dans le temps s’imposent alors, par leur vide même, leur absence de toute destination, leur non-sens. Nous sommes dans l’« intensif », en plein voyage dans l’immobilité. Opposant le « bloc d’enfance » au simple souvenir, Deleuze explique que « le bloc d’enfance fonctionne tout autrement : il est la seule vraie vie de l’enfant ; il est déterritorialisant ; il se déplace dans le temps, avec le temps, pour réactiver le désir et en faire proliférer les connexions ; il est intensif, et même dans les plus basses intensités en relance une haute. »

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Dans l’évocation de l’enfance de Mathieu, après cette capture de la mouche et l’arrachage distrait de ses ailes, on voit se mettre en place un étonnant dispositif « tête de mouche-grattoir », ou « insecte-allumette ». Ensemble de gestes, de corps, de visions, d’odeurs (soufre et mouche) : le voilà le bloc d’enfance ! « Il avait constaté que la tête ressemblait au bout soufré d’une allumette de cuisine, il était allé chercher le grattoir et il l’avait frotté contre la tête de la mouche pour voir si elle s’enflammerait. Mais tout cela négligemment : c’était une piètre comédie désœuvrée. Il ne parvenait pas à s’intéresser à lui-même. » Tout le génie de Sartre écrivain est là. Un formidable potentiel littéraire : piège à Enfantin idéal. En deçà de toutes les intentions démonstratives, de toutes les reconstitutions.

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Et il faudrait reprendre une fois de plus la comparaison entre L’Enfance d’un chef et Les Mots, afin de constater à quel point, dans la nouvelle du Mur, l’Enfantin émerge d’autant mieux que la radicalité démonstrative est moins présente. Des impressions saisies dans toute leur matérialité. Des sensations confuses. Des ambiguïtés. La langue de Sartre, toujours rigoureuse, sait soudain s’alanguir, s’offrir à ce qui vient, au hasard de ce qui remonte… Surtout lorsque se révèle l’étrange point de tangence entre ce qu’on peut appeler les « essais » ou « expérimentations » de l’enfance profonde et une saisie encore pré-philosophique de l’Existence, comme dans l’épisode du marronnier où Lucien Fleurier, dans la touffeur des après-midi fait la découverte involontaire et sans lendemain de l’« en-soi » : « Quand Lucien disait à Maman : “ma jolie maman à moi”, maman souriait, et quand il avait appelé Germaine : “arquebuse”, Germaine avait pleuré et s’était plainte à maman. Mais quand on disait : “marronnier”, il n’arrivait rien du tout. Il marmotta entre ses dents : “sale arbre” et il n’était pas rassuré mais comme l’arbre ne bougeait pas, il répéta plus fort : “sale arbre, sale marronnier ! attends voir, attends un peu !” et il lui donna des coups de pied. Mais l’arbre resta tranquille, – tranquille comme s’il était en bois. » (p. 143) Bonheur d’écriture. Fécondité stylistique. Quelque chose de l’Enfantin émerge vraiment ici, brisant la grille convenue du simple « souvenir d’enfance ». Ce qui se dit n’a rien à voir avec du souvenir ou de la reconstitution : oui, maman correspond bien aux syllabes avec lesquelles je la nomme ; mais Germaine n’est pas une arquebuse ; et le marronnier a cette résistance effroyable des choses, ce qui me fait accéder à l’idée même du « bois ».

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On ne peut alors que remarquer l’analogie entre une écriture qui retrouve et atteint quelque chose de l’Enfantin et la fameuse révélation ontologique qui a lieu au cœur de la morne vie de Roquentin, dans La Nausée. D’un marronnier l’autre ! Car, au fond, il en a fallu à Roquentin de la vraie solitude opaque, et de l’ennui comme on s’ennuie dans l’enfance pour qu’enfin la nausée le submerge ! Il lui a fallu balayer tous les référents et revenir à une absence de « sérieux perceptif » bien caractéristique de l’enfance pour devenir enfin la racine de marronnier. Certes, dans ce roman, Sartre fait habilement alterner les notations violentes et nauséeuses avec leur commentaire quasi-philosophique. Mais cependant, à travers cette tentative de rendre par des mots la façon dont nous pouvons voir les choses puis tous les existants, sur un mode confus et hébété, et donc « à l’état sauvage », il nous livre, malgré lui peut-être, une authentique écriture de l’Enfantin.

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Cette écriture d’enfance était moins dans Les Mots, ou les textes « sur » l’enfance, qu’éparpillée, diffuse, coïncidant avec un autre projet, celui de saisir une conscience dans une immanence absolue, première, pré-égologique. Et il faut avoir encore beaucoup d’enfance en soi pour élaborer le langage correspondant à ces clartés et obscurités originelles ! Si l’Enfantin est une « découverte » moderne, dans un sens assez proche de ce que voulait dire Philippe Ariès lorsqu’il montrait que « le sentiment de l’enfance est une invention récente » ; si c’est une esthétique moderne qui a su opérer ce mouvement rétrospectif vers une enfance non pas « souvenue » mais « retrouvée » dans et par une écriture (ou une démarche plastique) ; si l’Enfantin est défini comme ces « blocs d’enfance » à la fois étincelants et muets, qu’on doit tirer, remonter dans les filets d’un langage singulier, on peut alors affirmer que le style sartrien, au sens très général de « démarche » sémiotique et sémantique, représente un accès possible à l’enfance, et cela, même lorsque ce n’est pas du tout d’enfance qu’il est question.

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J’ai dit qu’il y avait bien peu d’enfance dans Les Mots, mais on peut faire de ce texte trop parfait une autre lecture : plus enfantine, plus neutre et comme désolidarisée du projet politico-biographique. Y surgissent en effet de véritables instants enfantins : des instants-événements. « Je suis un chien : je baille, les larmes roulent, je les sens rouler. Je suis un arbre, le vent s’accroche à mes branches et les agite vaguement. Je suis une mouche, je grimpe le long d’une vitre, je dégringole, je recommence à grimper. Quelquefois, je sens la caresse du temps qui passe, d’autres fois – le plus souvent – je le sens qui ne passe pas. » Splendide ! On y est ! Une mouche ! C’est très proche de l’hirondelle de Pierre Loti (« J’étais en ce temps-là un peu comme serait une hirondelle, née d’hier, très haut à l’angle d’un toit, qui commencerait à ouvrir de temps à autre, au bord du nid, son petit œil d’oiseau… ») ou de la loutre de Walter Benjamin (« Pendant ces heures passées derrière la fenêtre grise, j’étais chez moi dans la maison de la loutre… »). De « hautes intensités » sont déclenchées à partir des intensités les plus faibles. Devenir-oiseau. Devenir-loutre. À ceci près que Sartre ne peut se résoudre, comme Walter Benjamin ou comme Loti, à accorder à de tels instants une valeur pour eux-mêmes, une valeur pure. Il lui faut unifier, totaliser, traquer l’« universel singulier », toujours, comme le dit Philippe Lejeune, « le néant aux trousses » !

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On se prend alors forcément à regretter un Sartre auteur de textes fragmentaires, de notations fugaces et confuses, un peu comme ce qu’il avait entrepris en 1951, mais à propos du voyage, de l’errance subjective et de l’Italie avec La Reine Albemarle et le dernier touriste (qu’il commentait en disant « j’ai voulu quelque chose et puis j’ai abandonné »).

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Enfin, on se prend à rêver à un Sartre possible, se penchant sans a priori sur l’enfance, sur l’enfant qu’il fut ; un enfant non pas marionnettisé et réduit au seul Poulou, mais vraiment fait de toutes les enfances, qui les vaut toutes et que vaut n’importe quelle enfance.

Plan de l'article

  1. 1 - Photographie d’un embarras
  2. 2 - Si peu d’enfantin dans Les Mots
  3. 3 - Style et « blocs d’enfance »